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jeudi 8 août 2013

Histoires secrètes de Sherlock Holmes

René Reouven - Histoires secrètes de Sherlock Holmes – Folio SF


Il est d’usage, en période estivale, de déterrer les pavés sous la plage. Allusion bien entendu à un vieux slogan de Mai 68 (1). Allusion aussi aux lectures d’antan. Les aventures de Sherlock Holmes réinventées par René Reouven et compilées ici en un gros volume de 1100 pages participent à la nostalgie des premiers ouvrages dévorés dans les trains d’été, donnant l’illusion de sauter dans les vapeurs si souvent empruntés par Holmes et Watson.

René Reouven, ainsi que le rappelle Jacques Baudou dans sa docte préface, fit ses premières armes dans le Crime Club lequel compta dans ses membres le tandem Boileau-Narcejac ainsi que Sébastien Japrisot. Les pastiches holmésiens constituent une partie notable de son œuvre. Il n’est pas le seul dans cet exercice. On se souvient par exemple de La vie privée de Sherlock Holmes dont Billy Wilder tira un film en 1975,  de Sherlock Homes attaque l’Orient-Express tiré du roman de Nicholas Meyer La solution à 7%. Mais la parution de Élémentaire mon cher Holmes en 1982 donne le ton. Au lieu de confronter le célèbre détective à des personnages historiques, comme il est d’usage chez ses confrères, Reouven se livre à des acrobaties narratives. Les protagonistes des récits composant Élémentaire mon cher Holmes ne sont pas Holmes et Watson mais des personnages réèls ayant inspiré leur création. Ailleurs, dans Les passe-temps de Sherlock Holmes, l’homme à la pipe se transforme en un redoutable critique littéraire. Les souffrances du jeune Werther sont ainsi analysées non comme le récit d’un suicide mais d’une tentative de meurtre contre Goethe par l’individu ayant inspiré le personnage d’Albert. Une phrase d’Oscar Wilde plusieurs fois répétée dans Histoires secrètes de Sherlock Holmes résume les procédés littéraires utilisés par René Reouven : l’art invente, la nature copie. Cela nous vaut ici quelques histoires de crime par littérature interposée. Les récits servis par une langue classique parfaitement maîtrisée donnent le tourbillon au lecteur : casse des codes narratifs, enchevêtrements savants d’auteurs, de personnages ou d’événements réels et fictifs, l’oeuvre de l’écrivain natif de Alger, est un véritable réservoir à thèse narratologique.

Basil Rathbone, inoubliable Sherlock Holmes, mais flanqué d'un Watson pitoyable.
L’ouvrage est structuré en deux parties. La première comprend une série de romans et nouvelles dont la trame suggérée de façon très allusive par Conan Doyle dans ses histoires n’a pas fait l’objet de développements narratifs ultérieurs. Dans la seconde partie René Reouven laisse libre cours à son imagination de créateur.
Les figures imposées et les figures libres en quelque sorte.
L’assassin du boulevard, un court roman, fait suite à l’affrontement final et dramatique entre Holmes et Moriarty raconté par Doyle dans Le dernier problème. Holmes n’est pas mort. Il coule des jours heureux en France en toute incognito - sans Watson -, mais une cousine le remet au travail. Le frère de son soupirant, un certain Théodule a disparu. Il fréquentait les milieux anarchistes dans un Paris secoué par des attentats. Holmes qui soupçonne un des lieutenants de Moriarty d’être à l’origine de cette agitation, remonte dans la capitale. Ses investigations le conduisent à l’administration des Dons et Legs, dans un univers précisément décrit par Georges Courteline dans Les ronds de cuir. Une hybridation littéraire typique de Reouven et parfaitement cohérente.
Les recueils suivants (Le bestiaire…, Les passe-temps …) assemblent de courts récits. Dans l’un d’entre eux, spectaculaire, Sherlock Holmes affronte une sangsue géante conçue par un médecin complice de Baskerville que l’on retrouvera sous un autre patronyme dans un roman célèbre de Wells...
Deux romans composent la dernière partie. Le premier déjà cité, Élémentaire mon cher Holmes, retrace l’itinéraire de plusieurs criminels, dont un certain Jack L’éventreur, qui ont eu en leur possession le premier jet jamais publié de Dr Jekill et M Hyde de Robert Louis Stevenson. Ce manuscrit aussi démoniaque que le Necronomicon de Lovecraft inspire à leur lecteur des pulsions meurtrières.
Ni Holmes ni Watson ne sont présents dans ce récit. Un certain Wood, militaire à la retraite, mène l’enquête et rend compte à Conan Doyle, devenu personnage. Élémentaire mon cher Holmes est certainement le roman le plus brillant de Reouven.
Enfin dans Le détective volé, nos deux compères retrouvés reprennent les enquêtes imaginées par Edgar Poe dans « La lettre volée » et « Le Mystère de Marie Roget »

Conçus comme des romans et récits populaires les Histoires secrètes de Sherlock Holmes s’apparentent à des exercices de virtuosité littéraire servis par une plume sans faiblesse.




(1)    mais également au beau blog de Ubik auquel il faut associer celui de K2R2, deux gâchettes d’ exception du défunt site du Cafard Cosmique

lundi 2 février 2015

Crimes apocryphes



René Reouven - Crimes apocryphes - Denoël Lunes d’encre


Les rencontres de l’imaginaire de Sèvres ont choisi de célébrer cette année René Reouven.
On a dit de Borges qu’il était dans la littérature, au sens où son œuvre prend vie dans l’écho des grands textes. Cette sentence pourrait s’appliquer, toutes proportions gardées, à l’auteur d’ Elémentaire mon cher Holmes. Digne héritier des Pierre Souvestre, Eugène Sue, Paul Féval, Dumas, Gaston Leroux, mais aussi Gide et Shelley - pour ne citer qu’eux -, René Reouven emprunte les chemins parcourus par ses prédécesseurs pour bifurquer ensuite sur les sentiers non explorés de l’Histoire. Il en tire des récits à suspens sophistiqués où le plaisir du jeu le dispute à l’érudition.

Outre l’ensemble holmésien relaté ici, Lunes d’encre et Jacques Baudou ont concocté en deux volumes une compilation de textes marquants, récits d’histoires criminelles et fantastiques : Crimes apocryphes. L’auteur y donne libre court à sa fantaisie, ressuscitant la Bête du Gévaudan, Jack l’éventreur, incorporant Jules Verne ou Gérard de Nerval dans ses intrigues. Mais le travail documentaire de Reouven, qui s’appuie sur des archives de la préfecture de police ou des mémoires peu connus du grand public, donne à ses romans et nouvelles une dimension que n’ont pas les écrits de tel ou tel auteur, propulsé hâtivement à l’état de génie pour avoir transformé un M en Moriarty.

Le premier récit Tobie or not Tobie est une relecture d’un texte hébraïque, Le livre de Tobie, dit apocryphe car non reconnu par le canon de la bible hébraïque. Tobias envoie son fils Tobie recouvrer une dette en Médie. Celui-ci tombe amoureux d’une jeune femme dont les prétendants disparaissent successivement sous l’influence pense t’on du démon Asmodée. Tobie va s’efforcer de résoudre l’énigme, dans un texte parsemé de calembours et de clins d’œil où flotte le souvenir du Parfum de la dame en noir et du Mystère de la chambre jaune. L’ensemble a un peu vieilli, mais témoigne de l’érudition de l’auteur.

La nouvelle Le Grand Sacrilège s’appuie sur un fait divers légendaire qui se déroula au XVIII e siècle dans la région du Velay et aux alentours. Comme dans Un fils de Prométhée ou Frankenstein dévoilé René Reouven choisit de traiter l’événement en amont, dans sa préparation ou sa naissance. Benoît, jeune homme des Lumières passionné de sciences médicales, décide de se laisser mourir d’un cancer, persuadé que la malignité des cellules dissimule un Intelligent Design. La prose de l’auteur ravit. En voici un exemple tout en atmosphère : « Le jour finissant nous voyait pénétrer dans des hameaux aveugles brusquement animés d’abois furieux en écho à la résonance déjà nocturne de nos pas. De ces maisons basses sans fenêtres ni vitres, seuls prenaient vie alors les trous pratiqués au mur du midi, quadrilatères de lumière chiche, soumise à l’humeur vacillante d’une chandelle ou d’un lumignon à l’huile de noix. Nous heurtions aux huis pour obtenir, moyennant quelque monnaie de billion, des repas frugaux : soupe au pain, fèves, miches de méteil ou de seigle, que, parfois, il fallait casser. Les œufs, comme la chèvre salée, y étaient l’exception et l’apothéose, le tout arrosé d’eau pure, plus rarement de vin claret. Nous dormions dans les granges, dont, au demeurant, je préférais encore la saine odeur de foin et de crottin aux intérieurs enfumés des chaumières. Nuits écrasées de fatigue, animées par le hurlement des loups qui hantaient les hauteurs …"
Comment résister à pareille écriture ?

Un fils de Prométhée ou Frankenstein dévoilé

Cette longue nouvelle inspirée du journal du Docteur Polidori, relate le séjour véridique du poète Shelley, sa future femme Mary Godwin, et quelques autres célébrités dans la villa Diodati. Alors que Merkel et Polidori envisagent de prolonger la gestation de l’enfant de Claire, femme de Polidori, afin de créer un surhomme, Mary, dans ses cauchemars, entrevoie les grandes lignes d’un futur roman. Les tenants et les aboutissants sont bien connus, mais le récit tient dans la montée d’angoisse qui saisit le lecteur et les protagonistes.

Les confessions d’un enfant du crime

Sous ce beau titre, inspiré d’une oeuvre d’ Alfred de Musset, se cache une intrigue policière à deux voix ou plutôt deux époques. Le héros, un criminel intelligent aux multiples visages comme Fantômas, est mêlé, dans le Paris de Lacenaire, à l’assassinat  de Gérard de Nerval. Pris de remords, il décide de découvrir les commanditaires de cet acte. Il rédige le résultat de ses pérégrinations et de ses investigations dans un journal que découvre sa petite fille. Celle-ci est à son tour menacée car le texte en question évoque l’existence d’un manuscrit inédit. Un très bon texte à suspens, un peu jumeau du Voyage au centre du mystère, qui vaut aussi par l’habileté avec laquelle Reouven enchaîne les péripéties d’un temps à un autre.



Le second volume contient deux morceaux de choix: Les Grandes Profondeurs et Voyage au centre du mystère.

On trouvera ici une relation des Grandes Profondeurs, qui avaient fait l’objet d’une publication séparée dans la collection Présence du fantastique de Denoël. Pour mémoire, dans le Londres Victorien, Sir William Crookes, inventeur du tube du même nom, explore l’inconscient humain. D’expériences occultes en expériences occultes, il finit par atteindre un point de non retour et générer un monstre.

« Familles, je vous hais ! », l’imprécation Gidienne, imprègne Voyage au centre du mystère et Souvenez vous de Monte-Cristo. Le premier de ces deux romans part d’un fait divers, un coup de feu porté à Jules Verne par un neveu. Un fils naturel de l’auteur du Voyage au centre de la terre entreprend une carrière criminelle et intègre l’organisation des Habits noirs. A La profession de foi du bandit épris de Lautréamont succède dans la deuxième partie l’enquête passionnante de l’inspecteur Jaume. Tout démarre, comme dans Voyage au centre de la terre, par une énigme cryptée dont l’inspecteur obtiendra la clef inattendue en fin de roman. La lutte contre cette maffia qui ne dit pas son nom est d’autant plus difficile que la prévarication s’étend à tous les niveaux de la société. Plus important, René Reouven a saisi la symbolique du Voyage au centre de la terre. Il s’agit pour le criminel d’atteindre l’origine du monde, la source du mal, ici le Père.

Le Cercle de Quincey s’apparente à un pur jeu littéraire. Le président de ce cercle, le maître du jeu en quelque sorte, propose à ses membres de concevoir un meurtre parfait. Un impétrant est chargé de choisir le meilleur scénario. Mais très vite, les crimes franchissent le rideau de papier.
Une nouvelle pas totalement convaincante.

Plus intéressant, Souvenez vous de Monte Cristo met en scène un meurtrier qui projette l’assassinat de son oncle Charles par la technique de la forêt qui dissimule l’arbre. Les victimes censées servir de paravent portent des noms cités dans un fait divers consigné dans les registres d’un certain Jacques Peuchet. Ces archives ont été utilisées par Dumas pour concevoir, avec les mêmes personnages dotés de patronymes différents, son célèbre roman. Mais voilà, un authentique descendant de l'auteur des trois mousquetaires projette d’effectuer le même forfait. Crime contre crime, c’est bien conçu.

Je laisse au lecteur le soin d’apprécier Le rêveur des plaines n’étant pas moi-même amateur de littérature de western. Les mystères de l’ ouest me suffisent amplement.
Cette fausse réserve ne doit pas dissuader les lecteurs de parcourir Les crimes apocryphes, véritable trésor national de littérature populaire. Comme toujours, la préface érudite de Jacques Baudou lève bien des zones d’ombres, sans oublier les postfaces de l’auteur.

 Merci Monsieur René Reouven.

Rappel :

Les grandes profondeurs

Histoires secrètes de Sherlock Holmes





vendredi 11 octobre 2013

Les grandes profondeurs


René Reouven - Les grandes profondeurs - in Crimes apocryphes - Denoël Lunes d’encre

Titre inaugural de la défunte collection Présences dirigée par Jacques Chambon (et repris successivement dans Présence du fantastique et en 2005 par Lunes d’encre) Les grandes profondeurs appartient à une catégorie de récits dit « apocryphes » dont René Reouven s’est fait le spécialiste. De quoi s’agit il : de réinventer l’Histoire en s’appuyant sur des personnages réels célèbres et des événements avérés ou imaginaires. La faute à Voltaire peut-être avec son masque de fer ? Ici l’auteur des Histoires secrètes de Sherlock Holmes retrace un épisode de la vie de Williams Crookes, scientifique anglais de l’ère Victorienne, inventeur du tube de même nom à l’origine de la télévision cathodique, mais également président de la moins avouable Society for Psychical Research, organisme voué aux sciences occultes.

Crookes, intrigué par des séances de spiritisme auxquels il a assisté se demande s’il ne peut, à l’aide de la science, matérialiser des êtres disparus. La perte prématurée d’un frère cadet le hante et le conduit à des expérimentations risquées.



René Reouven emprunte et détourne avec une habileté diabolique les éléments biographiques et les phénomènes mis en évidence par le savant – jusqu’ à la lumière verte à l’intérieur du tube de Crookes qui n’en demandait pas tant !- au profit d’un récit sur les monstres tapis dans les profondeurs de l’inconscient humain. On retrouve deux personnages, Jack l’Eventreur et Robert Louis Stevenson qui animaient le pastiche holmésien Élémentaire mon cher Holmes. Ces romans traitent d’ailleurs du même thème.

Moins brillant que le texte précité, un peu prévisible, mais solidement construit et remarquablement écrit Les grandes profondeurs tient la route. Le livre refermé, une question surgit. Et si William Crookes par l’entremise de René Reouven, avait inventé la 3D ?



jeudi 19 décembre 2013

Villes étranges (2)

Ferenc Karinthy - Epépé - Zulma



Budaï, linguiste de profession, se rend à Helsinki pour y donner une conférence. A la sortie de l’aéroport, alors qu’il émerge difficilement d’un lourd sommeil, une navette le dépose devant l’hôtel d’une ville inconnue. Il tente de réagir mais déjà une foule compacte le pousse au guichet où un concierge lui attribue une chambre. Impossible de dialoguer avec l’employé, celui-ci s’exprime dans un idiome inintelligible et de toute façon la file d’attente s’impatiente. Le voici logé contre son gré en terre étrangère.

Quel est ce pays, quelle est cette cité ? Comment en repartir ?  Epépé, roman de 300 pages de Ferenc Karinthy décrit les efforts répétés et vains d’un prisonnier pour réintégrer le monde d’antan. De l’auteur, hongrois, linguiste de formation comme Budaï, on sait peu de choses. Son oeuvre comme celle de son père Frigyes, grand lecteur de Swift et amateur de pastiches à la manière de René Reouven, interroge le langage. Epépé demeure son texte le plus connu.

Le roman présente une particularité formelle. Les chapitres ne sont pas numérotés. La tentation surgit alors de parcourir l’ouvrage indépendamment de la progression de la narration. Or justement Budaï ne progresse pas. Il tente de se faire comprendre et de comprendre les habitants de la mystérieuse mégalopole. Il recherche un aéroport, une gare ou une ambassade. Il tente de s’appuyer sur ses compétences professionnelles. Comment se fait-il que personne ne pratique aucune autre langue que celle de la cité ? Pourquoi ne peut-il rattacher cet idiome à aucun groupe linguistique connu ? Plus difficilement il essaye d’en établir la structure, les règles comme on le ferait d’une langue morte. Faute de dictionnaire il cherche une pierre de rosette. Il pense la trouver dans un annuaire téléphonique, ou des étiquettes de prix. Peine perdue. Les objets et les rites ne lui sont d’aucune utilité. Il assiste à un évènement sportif, pénètre dans un tribunal, participe à une insurrection : tout cela demeure incompréhensible. Il finit par être chassé de son hôtel où le retenait une aventure sentimentale avec une liftière. Etrange histoire, il ne parvient pas à prononcer son nom correctement.

Aventure langagière Epépé apparaît aussi comme le roman d’une solitude, d’un autisme. Mourir à soi-même, mourir aux yeux des autres c’était déjà le sujet de Dying Inside (L’oreille interne) de Robert Silverberg, cité dans la préface. Les mouvements de foule incessants dans lesquels se noie Budaï évoquent ces documentaires en noir et blanc de la première moitié du XXe siècle fourmillant d’anonymes emportés par l’Histoire. En dernier ressort Epépé s'apparente à un récit anthropologique, une parabole sur l'aliénation de l'individu dans le monde contemporain. On a là un ouvrage culte qui oscille entre Kafka et Les temps modernes de Chaplin.

vendredi 5 octobre 2018

Frankenstein 1918


Johan Heliot - Frankenstein 1918 - L’Atalante





A mon grand-père, Poilu de 14-18, à mon père, gardien de la mémoire.



1914 : par le jeu des alliances débute un conflit mondial sanglant qui portera le nom de Guerre terminale. Sur le front occidental la Prusse affronte la France et la Grande-Bretagne, privées du soutien des Etats-Unis. Les hostilités perdurent jusqu’en 1933, date à laquelle les belligérants détruisent la ville de Londres en déversant depuis des zeppelins, des bombes irradiantes. La France vaincue est placée sous Protectorat allemand. Il faudra attendre l’année 1958 pour que le colonel De Gaulle en secoue le joug.
Entretemps, un jeune intellectuel français découvre, par l’entremise de l’écrivain et correspondant de guerre Ernest Hemingway, un épisode méconnu et fantastique de ces sombres années qui, s’il avait été mené à son terme, eut pu changer le sort des armes. Un obscur officier supérieur anglais du nom de Winston Churchill voulu mettre en pratique les travaux d’un certain Victor Frankenstein pour créer des bataillons de « non-nés » et surprendre ainsi l’ennemi. C’est le récit de l’un d’entre eux, Victor, qui parvint aux mains du professeur Edmond Laroche Voisin.


Involution avait aiguillé ma curiosité, j’avais eu de bons échos de Françatome, mais Frankenstein 1918 est un coup de cœur. La célébration prochaine du centenaire de l’armistice du 11 Novembre 1918 est à l’origine de la rédaction de cette uchronie, débridée comme d’habitude par l’imagination de Johan Heliot, et plaçant du coup cet auteur dans la filiation d’un Reouven ou d’un Wagner. Mais ici, malgré quelques jeux de mots inauguraux - Anvers fut l’endroit d’un tournant décisif …, L’adieu aux âmes d’Ernest Hemingway - l’humour cède vite le pas à la gravité requise pour la dénonciation romancée de la folie des hommes. Heliot est natif des Vosges, et dans l’Est comme dans le Nord, la terre autant que les esprits se souviennent des boucheries militaires du XXe siècle.


Trois idées forces traversent ce livre. Le travail de mémoire, symbolisé par la recherche des manuscrits de Victor, la créature du docteur Frankenstein, des travaux du savant, et des mémoires de Winston Churchill. S’y ajoute le récit oral de Victor de plus en plus précis au fur et à mesure du rétablissement progressif de son intelligence et de ses souvenirs. Vient ensuite une dénonciation de la violence dont les apparitions circonstanciées dissimulent la triste réalité d’une tare ancrée dans le génome humain et qui ne demande qu’à s’exprimer. Enfin l’écrivain, par le biais du revenant, entame une réflexion sur le Pouvoir, sur la malfaisance exercée par une minorité sur les populations qu’elles ont en charge.


Dans les réussites de l’ouvrage on comptabilisera la mise en scène de personnages historiques. Churchill, Irène et Marie Curie ne sont pas des porte manteaux narratifs mais des êtres agissant – à l’exception notable d’Hemingway. Quant à Victor, sa lente régénération morale succédant à celle de son corps constitue le point d'orgue du récit tout autant qu'un message adressé au lecteur. La conclusion sans appel de Frankenstein 1918 dépasse le cadre de l’uchronie pour atteindre l’universel : « n’oubliez jamais le sacrifice des générations qui vous ont précédé et rappelez-vous les leçons de l’Histoire, car c’est le seul moyen d’éviter de répéter les erreurs de vos ainés ».


Espérons que ce livre taille sa route au milieu des poids lourds attendus de la rentrée littéraire que sont la nouvelle collection Albin Michel ou La mort immortelle de Cixin Liu. Je ne lui adresserai qu’un reproche, à savoir une quatrième de couverture beaucoup trop bavarde, dévoilant les 170 premières pages d’un roman qui en compte 245.

jeudi 20 septembre 2018

Les attracteurs de Rose Street


Lucius Shepard - Les Attracteurs de Rose Street - Le Bélial’





En cette fin du XIXe siècle, à Londres, le médecin Samuel Prothero est interpellé à la sortie du select Club des Inventeurs par l’excentrique Jeffrey Richmond. Savant confirmé mais de sinistre réputation, ce dernier sollicite son aide pour une affaire mystérieuse. Le chercheur a installé à son domicile situé dans les bas-fonds londoniens une série de machines conçues pour nettoyer l’atmosphère locale de ses pollutions les plus nuisibles. Ce faisant il a ouvert les portes d’un autre monde.


Une novela gothique du regretté Lucius Shepard quelle bonne surprise ! En première lecture Les grandes profondeurs de René Reouven me sont revenues à l’esprit. Ambiance victorienne et fantastique et surtout même idée d’un détournement d’usage d’un appareillage scientifique (le tube de Crooks pour le roman précité) au profit d’activités spirites. Les deux textes témoignent d’une qualité d’écriture superlative.


Les Attracteurs de Rose Street raconte les affres d’un homme aux prises avec le fantôme d’une sœur que sa machine a rappelé d’outre-tombe. Christine est en quelque sorte la Rebecca (1) de Rose Street. Appelé à la rescousse par le maitre de maison pour étudier le phénomène, Samuel Prothero tombe sous le charme d’une des deux domestiques.


La référence de l’éditeur à Jane Austen, bien que citée par l’écrivain dans le récit, m’a étonné. La coexistence de deux mondes aussi dissemblables que la noblesse anglaise et les prostituées du quartier de Saint Nichol tient davantage du Maupassant de Boule de suif que des états d’âme de la gentry anglaise sous le roi George III. Néanmoins on pourra rétorquer que le destin final du personnage de Jane ne détonne pas de celui auquel pouvait prétendre les héroïnes d’Orgueil et Préjugés ; et qu’enfin les propos affectueux et policés de Samuel et Jane ne dépareraient pas de l’ouvrage de la célèbre romancière. De Maupassant, Prothero - mais peut être devrais-je dire Shepard - hérite une appréciation du genre humain sans préjugé. Aussi à l’aise dans la haute société victorienne que dans l’ex-claque de Richmond, il privilégie les âmes aux artifices poudrés quitte à sacrifier sa carrière médicale.


Les Attracteurs de Rose Street se lit aussi comme une double histoire d’amour, l’une placée sous le signe du Mal et du crime, l’autre sous le signe de l’affection qui s’affranchit des codes sociaux. Pour revenir à Rebecca, Richmond et Prothero sont en quelque sorte un Maxim dédoublé. La scène finale évoque une autre adaptation d'Alfred Hitchcock, Psychose … mais j’en ai déjà trop dit.


« Et durant cet instant, durant ces quelques minutes en haut de la colline, nous étions aussi heureux que le permet le malheur du monde ». Qu’est-ce que c’est beau !











(1)  Rebecca roman de Daphné du Maurier et titre du film éponyme d’Alfred Hitchcock. Mon opinion est que l'ouvrage de Daphné du Maurier est l'influence principale des Attracteurs de Rose Street

dimanche 30 mars 2025

L’Automate de Nuremberg

Thomas Day - L’Automate de Nuremberg - Le Bélial’ Collection une heure lumière

 

 

 

Pour certains écrivains, la fiction est un terrain d’inspiration au même titre que le réel. La littérature holmésienne née après la disparition de Conan Doyle en constitue un des meilleurs exemples. En France René Reouven, dans la même veine d’inspiration, édifia une œuvre que l’on ne saurait réduire au terme de pastiche. Thomas Day, dont l’alter ego fut d’ailleurs son éditeur chez Lunes d’encre, lui rend hommage dans une uchronie L’Automate de Nuremberg au cœur d’un XIXe siècle réinventé.

 

Dane une Europe sous emprise Napoléonienne après la chute de Moscou en 1834, le tsar Alexandre 1er libère l'automate de son service. Melchior Hauser a été conçu par son père Viktor Hauser, mécanicien de génie et alchimiste comme Johann Georg Faust, inspirateur du légendaire Faust de Goethe. Des rouleaux encastrés dans son torse lui permettent selon de jouer aux échecs ou de s’entretenir en plusieurs langues avec ses interlocuteurs. Sa principale faiblesse réside en la présence indispensable d’un tiers pour remonter son mécanisme à l’aide d’une clef. Il a deux frères l’un, pur esprit enfermé dans une bouteille comme dans le conte de Grimm, l’autre l’ énigmatique Kaspar Hauser, qui défraya la chronique bavaroise et fit l’objet d’un film de Werner Herzog en 1974. Melchior après avoir vainement cherché son Geppetto de père, débarque en Angleterre où ses brevets intéressent un certain George Stephenson « père du chemin de fer anglais ».

 


Un peu perdu dans ce tourbillon d’allégeances et d’inventions, rappelons que le personnage de Melchior est inspiré de l’Automate joueur d’échecs création ingénieuse de Johann Wolfgang von Kempelen et Johann Nepomuk Maelzel. Cette célèbre falsification inspira au moins deux textes, L’automate de E.T.A Hoffman, récit extrait des contes des Frères Sérapion où deux amis sont mis en présence d’un oracle mécanique, et une enquête d’Edgar Poe, Le Joueur d'échecs de Maelzel.

 

La novella de Thomas Day, publiée initialement en 2006, se dévore d’une traite. Curieusement, si les images de Blade Runner reviennent en mémoire, une phrase a attiré mon attention page 21 « L’esprit n’est ni liquide, ni solide, c’est un éther qui peut, sans doute, passer de corps en corps… ». J’y ai vu, mais ce n’est que mon avis, une préfiguration de la nouvelle de Ted Chiang « Expiration ».