samedi 8 août 2026

Les Quatre Vents du Désir

Ursula K. Le Guin - Les Quatre Vents du Désir - Le Bélial’

 

 

 

Si l’œuvre romanesque occupe une place centrale dans la bibliographie et la renommée d’Ursula  K. Le Guin, certains textes courts comme « Ceux qui partent d’Omélas » ont laissé aussi une empreinte durable. Le recueil de vingt nouvelles Les Quatre Vents du Désir révèle l’ampleur de son travail dans ce registre ; il a été d’ailleurs doublement primé, Locus pour le volume et Locus pour la nouvelle « Sur ». Malgré la multiplicité des sources sur le Net ou ailleurs, le travail soigné des éditions du Bélial ’en collection Kvazar (préface, avant-propos, entretien, bibliographie d’Alain Sprauel) a le mérite de dégager, entre toutes, l’influence primordiale de Virginia Woolf sur l’orientation littéraire de Le Guin et son regard sur les femmes dont témoigne le lien entre Orlando et La Main gauche de la nuit.

 

Les Quatre vents du désir, traduction libre de The Compass Rose - La Rose des vents - est découpé en six parties, les points cardinaux complémentés par le zénith et le nadir. Sans rentrer dans les considérations de David Meulemans ou de l’autrice qui admet elle-même la fragilité de cette découpe, imaginons une boussole dont l’aiguille oscillerait au fil des vents magnétiques de l’inspiration. Les nouvelles dont le maitre mot est diversité suivent la route des dystopies ( Le Test, La Nouvelle Atlantide, Le Journal de la rose, Le Phoenix), bifurquent vers le conte (La Harpe de Gwilan, L’Ane blanc) effleurent le fantastique (Une pièce d’un sou, Le récit de sa femme) plongent dans l’humour (Intraphone, Quelques approches au problème du manque de temps) ou osent la littérature générale (Malheur County).


« Sur », « L’auteur des graines d’Acacia et quelques autres extraits du Journal de l’Association de Thérolinguistique »,« Le Test », « La Nouvelle Atlantide », « Premier Rapport du naufragé étranger au Kadanh de Derb », « Le Journal de la Rose », « Intraphone », « L’Œil transfiguré », « Les Sentiers du désir », « La Harpe de Gwilan », « Malheur County » me semblent devoir être mis en avant.


Les Quatre Vents du Désir est un livre précieux, par ses thèmes, l' intelligence du propos, le sens aigu de l'observation de Le Guin, le tout serti dans l'écrin Kvazar.

 

ULKG - 1995 - Source Wiki


INVENTAIRE

 

« L’auteur des graines d’Acacia et quelques autres extraits du Journal de l’Association de Thérolinguistique »

 

Des scientifiques tentent de percer le langage des fourmis. Ainsi nait la thérolinguistique qui bientôt étend ses recherches linguistiques et artistiques à l’ensemble de la création animale, végétale et même géologique. Une vision panthéiste d’un univers interconnecté qui évoque sur le fond le célèbre Vers dorés de Gérard de Nerval et quelques textes de Ted Chiang.

 

« La Nouvelle Atlantide » est une dystopie décontextualisée. L’ autrice évoque le quotidien de personnes régenté par une administration totalitaire. Vision d’un monde carcéral, absurde, avec quelque chose d’onirique. Un 1984 miniature.

 

« Le Chat de Schrödinger », récit bizarroïde avec ses personnages disloqués n’apporte rien de plus à la célèbre expérience de pensée du savant autrichien. A oublier.

 

« Deux retards sur la ligne du Nord » raconte l’errance d’un homme en perdition, frappé par un double deuil. On est peut être plus proche d’un roman de Simenon que d’autre chose. C’est magnifiquement écrit mais la conclusion mal amenée tombe un peu à plat.

 

Dans « Le Test » le Professeur Speaky, à la tête du Service de Psychométrie invente un test permettant de détecter les individus souffrant de troubles mentaux. Les personnes n’obtenant pas le score minimal attendu sont conduites dans des Centres d’épanouissement, autrement dit des asiles.  Ayant intégré le Gouvernement Mondial, le professeur s’efforce de généraliser son procédé à l’échelle de la planète. Mais le nombre grandissant des patients commence à poser problème. Une fable sarcastique qui rappelle quelques bons textes de Robert Sheckley.

 

« Une pièce d’un sou » est un conte fantastique. L’héroïne (enfant ou jeune fille) ne parvient pas à faire le deuil de sa tante et la suit dans l’au-delà.  Ce n’est pas convainquant.

 

« Premier Rapport du naufragé étranger au Kadanh de Derb ».

Un naufragé de l’espace (qui pourrait être un Marco Polo du futur) tente de décrire la Terre à la demande du monarque qui l’a recueilli. Tout en insistant sur l’impossibilité d’une telle tâche, nécessairement subjective, il choisit de parler de Venise. Ursula Le Guin livre une splendide déclaration d’amour à la capitale de la Vénétie qui rejoint les visions de Proust et de Sollers (1), à l’opposé de celles, mortifères, de Thomas Mann et Visconti. C’est brillant.

 

« Le Journal de la Rose »

Une psychologue expérimente un procédé permettant de visualiser les images mentales de ses patients. L’un d’entre eux, envoyé par un établissement ou un service spécialisé dans le « Traitements des Asociaux », présente un profil pathologique et violent. Au fil des échanges et des « scopies » elle découvre une personnalité différente et commence à s’interroger sur les raisons de la présence de cet homme dans l’ hôpital. Comme dans « Le Test », Ursula Le Guin, grande lectrice de Jung (2), alerte sur les dangers d’une médecine instrumentalisée par le politique. Un fort texte dystopique.

 

« L’Ane blanc »

En Inde, une jeune femme doit épouser un homme contre sa volonté. Un animal mystérieux lui rend visite. Une condamnation des mariages arrangés un peu rapide à mon goût.

 

« Le Phoenix »

Encore un flash dystopique. Cette fois une femme veille un libraire, blessé en sauvegardant des livres de son établissement, alors qu’une milice détruit la ville et le Phoenix un théâtre où jouait jadis la narratrice.

 

« Intraphone », ou la nef des fous. Un équipage réduit à cinq personnes commandé - façon de parler - par un capitaine qui fait office de cuistot alors que le second Maitre a perdu la raison, tente de maitriser un engin spatial. Un Le Guin inattendu mais loufoque.

 

« L’Œil transfiguré »

Dans son infirmerie Miriam soigne des gens qui supportent difficilement l’exil loin de la Terre. La  Nouvelle Sion tant espérée n’est pour eux qu’une Babylone au ciel sans éclat doté d’un lugubre soleil et tous rêvent « des vertes collines de la Terre ».

 

« Labyrinthes »

Une entité mystérieuse se livre à des expériences sur un être humain en l’enfermant dans des labyrinthes toujours plus complexes. Chacun observe l’autre sans pouvoir communiquer. Un texte bizarre – sur l’incommunicabilité ?

 

« Les Sentiers du désir » : « une histoire d’étrangers sur une terre étrangère », dirait Jean-Pierre Andrevon. A trente années-lumière de leur sol natal des humains tentent de comprendre l’organisation sociale des Ndif. La population est stratifiée selon les âges. Leurs propos semblent sans intérêt « […] Ils ne racontent même pas d’histoires. Tout ce dont ils parlent, c’est avec qui ils ont couché la nuit dernière et combien de poros ont-ils abattus à la chasse. Bob dit qu’ils parlent tous comme des personnages d’Hemingway ». Par contre leur langue éveille l’attention d’un des protagonistes. On retrouve dans cette nouvelle au parfum Dickien, l’autrice anthropologue-ethnologue des grands romans du cycle de Hain.

 

« La Harpe de Gwilan »

Ursula Le Guin aborde ici le registre du conte pour retracer la « vie miniature » d’une musicienne dans la lignée d’ « un cœur simple » et du « Conte de Suzelle ».C’est du grand art.

 

« Malheur County »

Une femme éprouvée par les deuils successifs de son mari et d’une de ses filles quatre ans plus tard se fixe comme dernier objectif de redonner gout à la vie à son beau-fils. Un beau texte où flotte la mélancolie de Dikens et le souvenir - capillotracté je concède - d’Harold et Maude.

 

« L’eau est vaste » : un texte expérimental sur la folie. Difficile d’en dire plus.

 

« Le récit de sa femme » : une nouvelle fantastique sur le mythe du loup-garou comportant une surprise finale bien amenée.

 

« Quelques approches au problème du manque de temps »

La détection d’une anomalie de l’espace-temps non prévue style="color: black; margin: 0px;"par la théorie de la relativité générale bouleverse le monde scientifique. Le temps s’échapperait par un trou dans l’espace risquant de condamner l’Humanité à … un manque de temps. Un texte burlesque entre Jacques Sternberg et … Raymond Devos.

 

« Sur »

Peut-être ne le saviez-vous pas, mais Amudsen n’est pas le premier à avoir foulé le pole sud géographique. Entre l’expédition de Scott avec le Discovery et celle du norvégien, un groupe d’une dizaine de femmes sud-américaines empruntant le steamer chilien Le Yelcho (celui-là même qui secourut Shackleton) atteignit aussi le but. Ce n’est pas tant l’uchronie en elle-même qui remporte les suffrages mais ce regard féminin sur une expédition où la solidarité, le pragmatisme, la discrétion revendiquée sur leur entreprise, comme s’il s’agissait d’une soirée passée entre filles, l’humour, brisent la glace dans tous les sens du terme.

 

 

 

(1)   In Albertine Disparue (A la Recherche du Temps perdu ) et pour Sollers, Dictionnaire amoureux de Venise.

(2)La psychoscopie de Le Guin lui a-t-elle été inspirée par le procédé de « l’imagination active » de Jung ?

 

SOMMAIRE NOOSFERE





6 commentaires:

Soleil vert a dit…

"J'aime installer Ursula Le Guin dans un monde différent plein de dragons et de sorciers, une terre imaginaire, des bonds dans le temps, des maléfices et bons augures."

Ca c'est l'autre versant de l'autrice

"Oui, préface et entretien sont de magnifiques explorations. Toutefois, je ne vois pas de lien entre la personnalité et l'œuvre de Virginia Woolf et celle de Ursula Le Guin. Ce n'est pas du tout la même inspiration, la même forme d'écriture, les mêmes vies."

Lisez Orlando et La main gauche de la nuit !

Christiane a dit…

Ce que j'aime chez Virginia Woolf jamais vous ne trouverez sous la plume de Ursula Le Guin.
V. W. ne raconte pas des histoires mais suit une pensée dans l'instant et la module dans un style qui est l'excellence ce qui n'est pas un souci pour Ursula Le Guin.
Si vous ôtez ces histoires de "genre" qui ne m'intéressent pas du tout, elles n'ont pas grand chose en commun.

Soleil vert a dit…

Oui, mais c'est précisemment celui-ci (pas son meilleur je l'accorde) qui fait le lien avec cet autre versant de UKLG (La main gauche de la nuit, les dépossédés etc etc.

Christiane a dit…

De Virginia Woolf, le dernier livre que je reprends souvent est son journal intégral - 1915 - 1941 (Stock) et dans les romans, "La promenade au phare", "Entre les actes", "Mrs Dalloway", "Les vagues".
C'est un écrivain que j'estime tant.

Ursula Le Guin est pour moi une conteuse à l'imagination débordante mais brouillonne. Tous ses écrits ne sont pas de même qualité mais j'aime bien la lire de temps en temps.
Tout ceci repris de l'avant propos et de l'entretien.
Oui, vois avez bossé sur ce billet et merci pour cette présentation claire. J'ai commencé à lire. Pour le langage des fourmis et autres bestioles, c'est bizarre et croise certainement ses interrogations sur le langage humain. Il n'y a aucun lien entre les premières nouvelles. Dessus... Dessous... Bizarre...

Christiane a dit…

vois /vous

Anonyme a dit…

«  tous ces récits be sont pas de même qualité » Oh oui! Je me souviens du impitoyable Monde de Roccanon!