vendredi 9 février 2024

Voisins d’ailleurs

Clifford D. Simak - Voisins d’ailleurs - Le Bélial’

 

  

 

Cet article, très légèrement retouché, est paru originellement sur le site du Cafard cosmique le 05/07/2009

 On remerciera doublement Pierre-Paul Durastanti, traducteur de la majorité des textes, de nous proposer une anthologie de short stories d’un auteur emblématique, près de la moitié étant inédites en français ; et de nous rappeler ensuite que Clifford Donald Simak, à l’inverse de sa production romanesque, n’a jamais cessé de publier de bonnes nouvelles.

 

 Au sommaire


 - La Maternelle (Kindergarten)

- Le Bidule (Contraption)

- Le Voisin (Neighbor)

- Un Van Gogh de l'ère spatiale (The Spaceman's Van Gogh)

- La Fin des maux (Shotgun cure)

- Le Cylindre dans le bosquet de bouleaux (The Birch Clump Cylinder)

- La Photographie de Marathon (The Marathon Photograph)

- La Grotte des cerfs qui dansent (Grotto of the Dancing Deer)

- Le Puits siffleur (The Whistling Well)

 

Le temps immobile

 

Neuf récits, dont la production s’étale sur près de trente ans, composent Voisins d’ailleurs, avec une caractéristique commune, une écriture incroyablement lente, la plus lente de l’histoire de la S.F, et un éventail thématique restreint, d'une magie cependant inimitable. Les cinq premiers textes s’apparentent à des histoires d’extra-terrestres et les quatre suivants traitent du voyage dans le temps.  En refermant cette anthologie très homogène, seul « Le cylindre dans le bosquet de bouleaux » me semble en retrait des autres écrits.

 

Dans « La Maternelle », un homme découvre dans son champ un objet extra-terrestre, qui à son approche pond un œuf de jade. Quelques jours plus tard il découvre que le cancer mortel dont il souffrait a disparu. Des voisins intrigués puis bientôt une foule venue observer l’engin reçoivent à leur tour un cadeau conforme à leurs désirs secrets. Entre temps l’objet se met à grandir démesurément obligeant l’armée à établir un périmètre de sécurité. Puis il lance un appel… L’intrigue évoque ou plutôt anticipe le film Rencontres du 3eme type. Mais la symbolique de l’œuf permet de démonter à contrario la mécanique de la nostalgie chez Simak. Ce qui est proposé ici au personnage principal, comme aux « élus » de la machine, est une renaissance, une renaissance à soi-même, un remède en quelque sorte à la pathologie de la séparation propre à la mélancolie.

 

Simak renouvelle le procédé dans « Le bidule ». Johnny, adolescent et employé de ferme maltraité par ses tuteurs trouve un réconfort auprès d’une minuscule soucoupe volante qui converse avec lui. Cette nouvelle touchante et inédite, écho de la fabuleuse « Soucoupe de solitude » de Théodore Sturgeon, prouve que les objets communicants, promis pour bientôt, n’ont plus de secret pour les auteurs de science-fiction. Plus profondément « Le bidule » est la parfaite métaphore de l’esprit humain comme machine désirante. (1)

 

La nouvelle suivante, « Le voisin » illustre bien une réflexion de Jean-François Thomas : « L'Autre (chez Simak) est rarement un agresseur ; ce n'est qu'un voisin ». La vision politique de l’univers de l’auteur de Demain les chiens dans ce récit ne manque pas d’humour et s’apparente au credo républicain américain : pas d’ingérence de l’état fédéral, moins d’impôts, les E.T sont acceptés à condition de ne pas déranger.

 

« Un Van Gogh de l’ère spatiale » raconte la quête d’un peintre et de la compréhension de son œuvre par un de ses admirateurs. Avec une intrigue réduite au minimum, l’auteur, dans une magnifique méditation, appelle à une nouvelle forme de connaissance qui dépasserait la science et la foi.

 

« La Fin des maux » lorgne avec humour du côté de Bradbury sur le thème « Faut-il guérir l’homme ou guérir de l’homme ? », quant au « Cylindre dans le bosquet de bouleaux » il exploite sans surprise le thème du paradoxe temporel.

 

L’automne fantastique des années 70

 

Ecartons le long mais pas trop fastidieux exercice de style « La photographie de Marathon » imposé par Silverberg dans une de ses anthologies. Au crépuscule de sa vie Simak élargit sa palette. « La grotte des cerfs qui dansent » mais aussi « Le Puits siffleur » baignent dans une tonalité fantastique dont témoignent d’autres récits de cette époque comme « Paysage d’Automne » paru naguère dans Fiction (2) repris dans le recueil Escarmouche. Jamais sa plume n’a paru aussi déliée et inspirée :

 « Il marchait sur la crête, la crête qui se dressait si haut vers le ciel, si venteuse, si propre, si ouverte, qui offrait une vue si dégagée…Il semblait que la terre elle-même, le sol, la roche, se haussaient sur la pointe des pieds pour s’étirer, s’élever vers les cieux. Si haut qu’en regardant vers le bas on pouvait voir le dos des faucons qui chassaient en cercles calmes au-dessus de la vallée et de la rivière.

Et il n’y avait pas que l’altitude, mais aussi la sensation d’ancienneté, ainsi que l’odeur du temps… »

D’inspiration similaire, « Le Puits siffleur » avec son message de fraternité universel à l’attention des créatures disparues m’a semblé supérieur à « La grotte des cerfs qui dansent », pourtant triplement distingué et qui constitue le scoop de cette publication. (3)

 

Clifford Simak, un Saint François d’Assise du futur ?

 

 

[1] Selon Gilles Deleuze l’inconscient est une machine à produire du désir.

[2] Fiction 221-Mai 1972

[3] Hugo 1981, Nebula 1980, Locus 1981


43 commentaires:

Christiane a dit…

Ces neuf nouvelles sont bien attirantes. C'est beau d'avoir réuni dans ce livre des textes écrits au long de trente années.
Ces présences extraterrestres sont pacifiques, bienveillantes. Les lieux et les êtres humains choisis pour entrer en contact avec elles, souvent par un objet, semblent familières.
Bravo pour ce billet sympathique qui donne envie de lire ces nouvelles de Clifford D. Simak - "Voisins d’ailleurs "- Le Bélial’.
La couverture est belle. Un champ de blé solaire et des visiteurs discrets.
L'extrait choisi offre une belle écriture claire et poétique.

Christiane a dit…

C'est très bien ce livre, très reposant, pas compliqué. Ça parle à notre enfance, du moins la première nouvelle, "La Maternelle" que je suis en train de lire. Peter et Mary sont lumineux. Dommage que ce cadeau inouï soit le centre de cet envahissement de curieux et de l'armée.
Très tentant aussi ces maladies qui disparaissent.
Bon, j'y retourne. Merci.

Christiane a dit…

Dans votre présentation, par ce symbole de l'oeuf, vous insistez sur la renaissance, une sorte de réparation à la mélancolie.
J'étais tellement intriguée par cette construction et les tentatives de Peter et Mary pour la comprendre que j'ai oublié cette mélancolie.
Cette tristesse et ce renoncement à l'approche de la mort au début de la nouvelle, n'est-ce pas le sort de tous les malades atteints d'une maladie incurable en fin de vie, surtout quand la souffrance devient intolérable ?
Oui, il y a un parallélisme avec le film de Spielberg, "Rencontres du 3e type", surtout à la fin.
"La grotte des cerfs qui dansent" traduit bien, pour ce solitaire, la peur d'être enfoui dans les profondeurs, partagée avec le désir de découvrir ce qui est au fond de cette faille.
Je ne l'ai pas terminée.
Pour "Un Van Gogh de l'ère spatiale", je n'ai pas compris grand chose. Trop de questions sur la foi, pas assez sur la peinture. Pas bien saisi le rapport avec Van Gogh...
Mais c'est très agréable de découvrir cet écrivain qui, au fil des ans, écrivait ces nouvelles pas ordinaires...

Christiane a dit…

"Le puits siffleur"...
D'une poésie rare. Très belle citation et nouvelle formidablement écrite.

Christiane a dit…

"Le bidule"...une soucoupe volante qui a lu les contes d'Andersen. Oui, très émouvant.
Citation de Deleuze étonnante.

Christiane a dit…

Donc, romancier aussi. Mais dans ces textes courts, ces nouvelles, il excelle et crée des surprises dans la fin de chacune d'elles

Christiane a dit…

Ça commence banalement, on commence à lire chacune des ces nouvelles, et soudainement, tout bascule. Quant aux fins, ça fait du bien ! Le monde revu par un drôle de Saint François qui s'amuse au pas-sage...

Christiane a dit…

Un stratège de l'écriture de science-fiction qui mène bataille contre la cruauté, la bêtise. Aux côtés des plus fragiles.

Christiane a dit…

Cet écrivain donne l'impression qu'il préférait observer qu'être observé tant ces portraits sont justes.

Christiane a dit…

Avec lui, le fantastique entre dans le quotidien sans que le lecteur s'en rende compte.

Christiane a dit…

Je ne connais pas ses romans mais ses nouvelles sont presque confidentielles. Clifford D. Simak nous les chuchotent au creux de l'oreille, tout en marchant. Nombreuses haltes pour croquer le paysage ou palper un de ces objets bizarres venus d'ailleurs comme un cadeau.

Christiane a dit…

Il sait vraiment raconter des histoires. C'est comme écouter un vieux poste de TSF, un peu grésillant, dans une nuit d'autrefois avec l'oeil lumineux qui brille dans la chambre couverte de nuit. On écoute. On se régale. On attend le magicien, confiant.

Christiane a dit…

Il a l'art de faire croire que c'est possible. Même que c'est normal. Comme dans les contes.

Christiane a dit…

C'est comme celle-ci.
"Il se balançait doucement dans le fauteuil qui craquait, les planches du perron gémissaient en chœur et, dans le crépuscule, montaient les cris des enfants qui profitaient des derniers instants de jeu avant de rentrer pour bientôt se coucher
Il y avait une odeur de lilas dans la fraîcheur du soir (...)
Un homme passa sur le trottoir. Il ne l'aurait pas reconnu dans l'obscurité qui s'épaississait, mais l'autre éleva la voix.
"Bonsoir, docteur.
- Bonsoir, Hiram." "

Et on écoute. Et on est bien, là-bas, près de cet homme que l'on sent, bon, fatigué, peut-être âgé... Là-bas...

Christiane a dit…

Ces nouvelles nous entraînent souvent près d'êtres simples, en plein travail ou juste après, dans un instant de repos. Des gens qui nous ressemblent. Et maintenant, j'attends les Visiteurs venus d'ailleurs qui vont encore inventer quelque chose qui va alléger la vie...

Christiane a dit…

J'aime comme il nous mène à la logique d'un personnage par ces détails, en apparence anodins. Et c'est par un détail infime que le récit bascule dans le fantastique.

Christiane a dit…

Dialogues intimistes, humilité des personnages, objets du quotidien, petits riens de la vie, donnent un mouvement à la nouvelle, un cadre presque familier, une respiration souple. La vie comme elle va...
Vie qui vont être bouleversées par une sorte de miracle. Quelque chose que ne pourrait pas faire un être humain.
Sommes-nous donc tellement incapables d'améliorer la vie des autres ? Les voit-on ?

Christiane a dit…

Vies

Soleil vert a dit…

Sur Simak : "Le cadre apparent de sa fiction pouvait être le quatre-vingtième siècle, ou un univers parallèle, ou un monde étrange d'une autre galaxie, mais d'une manière ou d'une autre, c'était toujours fondamentalement le Wisconsin des années 1920, un monde de fermiers, de chiens, de trous de pêche et de rocking-chairs sous le porche. "
Robert Silverberg

Christiane a dit…

"Faut-il guérir l’homme ou guérir de l’homme ? "
Bien trouvé pour "Le dernier des maux" !
Mais je ne suis pas d'accord, pas du tout, mais vraiment pas du tout avec les extraterrestres pour ce dernier des maux tellement source de bonheur...

Christiane a dit…
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Anonyme a dit…

Soleil Vert quels seraient les romans de Simak supérieurs au Torrent? Bien à vous. MC

Soleil vert a dit…

Dans l'ordre, Demain les chiens puis Au carrefour des étoiles
BAV

MC a dit…

Les Chiens, j'ai essaye. Je retiens le Carrefour en ne m'interdisant pas un detour par le Torrent§

Anonyme a dit…

Les accents ne marquent pas. Désolé.

Christiane a dit…

https://www.bnf.fr/fr/francois-henri-deserable-bibliographie

Anonyme a dit…

Je connais un peu…

Christiane a dit…

Qu'en pensez-vous ?
J'ai trouvé le scénario de ce film très crédible. Romain Gary est émouvant dans son ironie constante. Et la jeune étudiante ( grâce au scénario) livre une analyse très pointue des citations inconscientes de Gary dans son oeuvre citée comme étant d'Ajar. Vraiment je me suis régalée.
Sa compagne réelle, Jean Seberg, passe comme une ombre de ce qui a été une passion. Je ne me souviens plus de la cause de leur séparation... Par contre j'ignorais qu'il y eût de l'amitié entre lui et Gisèle Halimi.
Merci de votre apport en ce domaine

Christiane a dit…

La collection Terre Humaine

Anonyme a dit…

Deserable, j’ai lu de lui une fiction sur Gary, Je crois le premier ou second livre qu’il ait fait paraître. Je n’ai pas trop -pas du tout- aime. Ca fonctionne peut-être mieux en film, sans narrateur postiche et autres farfeluosites….avec un cahier des charges, quoi…

Christiane a dit…

Ah...

Anonyme a dit…

Imaginez ça transpose sous forme de roman labellisé NRF, et vous comprendrez ce que je veux dire…Difficile de croire qu’un Gary fictif -au sens de personnage de fiction- puisse jouer un rôle là dedans….

Christiane a dit…

Qu'avez-vous lu de Gary/Ajar ? Romans, biographies.... Que pensez-vous de cet écrivain ? De sa vie ?

Anonyme a dit…

Réponse : rien, que de la matière de Dictée! Belle vie, cela dit . Il faut ajouter à ce non existant sa biographie.

Anonyme a dit…

Je me demande si vous n’en êtes pas au point ou l’on pourrait vous introduire à Heinlein. Le Heinlein d’ Étoile double et du Projet Vatican. C’est, en plus voltairien, un peu l’équivalent du monde ou vous évoluez…. MC

Christiane a dit…

Cela explique votre supposition négative.

Christiane a dit…

"Pour apprendre un rôle véritablement, il faut pendant un temps donné devenir la personne que l'on joue..."

Anonyme a dit…

Aussi pessimiste que Candide, alors? Demandez à Soleil Vert de vous en parler. Le fait qu’il n’y en ait pas trace ici ne prouve à mon sens absolument rien… MC

Anonyme a dit…

Par contre ils sont de la même génération , peut-être un peu plus « anar a l’américaine « chez Heinlein, mais ça se discute…

Soleil vert a dit…

Sur la pensée politique de Robert Heinlein; notamment ses liens avec la pensée libertarienne :
"Globalement, le libertarianisme peut se définir comme le courant philosophique et politique qui prône la limitation stricte du pouvoir de coercition publique au nom de la liberté et de la conscience individuelles. Une comparaison avec les idées de Benjamin Constant, fondateur du libéralisme politique, n'est pas dénuée de sens : la « liberté civile des Modernes » se distingue de celle « politique des Anciens », en ce qu'elle pose la sphère privée comme stricte limitation du pouvoir de l'Etat. Mais, une fois encore, Heinlein ne raisonne pas en termes de philosophie politique pure.
Il se pose la question en tant que citoyen américain."

https://www.noosfere.org/articles/article.asp?numarticle=747

Christiane a dit…

Je vais terminer la lecture des nouvelles de Clifford D. Simak - "Voisins d’ailleurs ". Un livre pas trop compliqué et empli de tendresse entre humains et extraterrestres.

Christiane a dit…

Je viens de lire une autre nouvelle de Clifford D. Simak dans "Voisins d'ailleurs".
"Le voisin". Certainement ma préférée. L'insolite, l'étrange sont distillés si discrètement, par petites touches. Il faut du temps pour s'étonner du bien-être qui se répand dans ce village de Coon Valley, du temps qui semble élastique, de la pluie qui tombe juste quand il faut et de bien d'autres choses...
Magique voisin qui pourtant ressemble à ses voisins, venu dont ne sait où...
C'est bien votre citation, Soleil vert. Oui, comme l'écrit Jean-François Thomas : « L'Autre (chez Simak) est rarement un agresseur ; ce n'est qu'un voisin ».
Il est vraiment épatant ce recueil de nouvelles !

Christiane a dit…

J'ai trouvé cette citation sur le Net reflétant le dilemme du personnage. Je trouve triste que peu à peu il perde sa personnalité. Il devrait lire Gombrowicz. "Ferdydurke".
"Oh, une tierce personne ! Au secours, au secours ! Viens, troisième homme, viens vers nous deux (...) ! Qu'arrive ici un inconnu, un autre, objectif et froid, lointain et neutre (..) oh, troisième homme, viens, fournis-moi un point d'appui pour résister, (...) arrache moi, detache-moi, éloigne -moi !"
Mais hélas, ce n'est qu'un personnage et Heinlein l'a voulu ainsi...