Nota : cet article
contient de nombreux spoilers dans sa deuxième partie.
Un homme sans nom et sans passé s’éveille un matin dans la
chambre d'une maison inconnue. Il n’a aucune idée de son identité ni des
circonstances qui l’ont jeté en ce lieu. Un silence total, mortel règne. Une
lente et anxieuse exploration des autres pièces aboutit au même constat :
il y a des cadavres partout. Dehors, dans le village, la même scène se répète.
Dans les boutiques gisent des commerçants, des clients. Que s’est-il
passé ? Des détails intrigants le frappe. Dans le Café, les bouteilles
sont vides et les étiquettes illisibles. Dans la Boucherie, la viande n’a pas
d’odeur. Plus étrange encore, les mouches n’envahissent pas cette avalanche de
corps sans vie. Puis soudain apparaissent des rats. Ils déferlent partout et
s’attaquent à la chair humaine. L’homme sans nom, affolé, se retranche en vain
dans une pièce. Alors qu’il sombre dans l’inconscience, des voix off,
les mêmes qui précédèrent son réveil, s’élèvent…
Avec l’irruption de Marie-Françoise au cours de la seconde
partie, le récit prend un nouveau départ sous les auspices de la fameuse short
short story de Fédric Brown («
Le dernier homme sur terre était assis
dans une pièce. On frappa à la porte. »). Les rongeurs et les
squelettes ont disparu, quelques oiseaux traversent le ciel de porcelaine. Philippe
- car le personnage finit par avoir un prénom - partage désormais ses rêves et
ses prémonitions avec une femme subitement apparue dans un hôtel. Mais comment édifier
un quotidien dans un monde absurde réduit à un village de quatorze maisons
ceint par une brume infranchissable ? La vérité entrevue dans leurs songes
communs finira par éclater.
Tel est l’enfer du Désert du monde selon Jean-Pierre
Andrevon. Le jour, un univers inanimé, des nuits peuplées de rêves de guerres
sans fin. Ce texte de science-fiction post-apocalyptique au rythme lent et à l’écriture
précise envoutent encore le lecteur. Près d’un demi-siècle après, l’alliage de
l’incongruité et du désespoir ne se défait pas. On pense à Simulacron 3
de Daniel Galouye ou pourquoi pas à L’Anomalie, à la série télévisée Le
Prisonnier ou au film The Truman Show. Mais ce livre incontournable
de la science-fiction française porte la marque inimitable d’Andrevon, entre
humour sarcastique et réquisitoire implacable. Témoignage aussi d’un temps où
nucléaire rimait souvent avec fin du monde. Le nucléaire aujourd’hui énergie verte ?
L’auteur des Hommes-machines contre Gandahar n’a pas dû s’en remettre.
*
Quatre ans après la
publication du Désert du Monde, Jean Baudrillard dans Simulacres et
simulation poursuivait une réflexion entamée avec L’Échange symbolique
et la mort. Selon le philosophe, le réel n’intéresse plus les sociétés dites
postmodernes ou encore sociétés du spectacle pour paraphraser Debord. L’explosion
de l’information épuise en quelque sorte l’événementiel. A l’ère de la
représentation succède l’ère du simulacre. Nous générons désormais des images
sans rapport avec quelque réalité que ce soit. Le concept d’hyperréalité conçu
par Baudrillard anticipe le virtuel contemporain. Un monde où les images ne
renvoient qu’à elles-mêmes, désertifiant le réel : le désert du réel », un monde où le réel et sa représentation permutent.
Il y a à cet égard un malentendu dans l'esprit du lecteur qui s'interroge sur le bien-fondé de la lenteur de la première partie, attendu que le dénouement se laisse entrevoir. Philippe puis Philippe et Marie explorent le paysage urbain. Il s'en suit une narration essentiellement descriptive et pour cause puisque notre perception de la réalité à laquelle dit-on notre cerveau participe dans un travail de construction, s'appuie sur la mise en cohérence d'une infinité de détails. L'inspecteur Colombo ne dirait pas le contraire. Interroger le réèl c'est mettre les détails au banc d'essai.
Il est beaucoup question
de science fiction dans Simulacres et simulation. Philip K. Dick a en effet renouvelé le
genre et accapare le regard des essayistes. Crash de Ballard fait également
l’objet d’une analyse approfondie et admirative de la part de l’auteur de La
société de consommation. Mais l’intuition d’Andrevon, non cité, plane au
dessus de l’ouvrage, particulièrement dans un passage consacré à l’ethnologie.
« Pour que vive l’ethnologie, il faut que meure son objet »
lit on dans Simulacres et simulation. N’est ce point le destin de
Philippe et Marie-Françoise enfermés dans le « simulatron »
comme les indiens de Tasaday dans leur cocon de forêt vierge, par des
ethnologues étranges ? Et plus loin « Bien sûr, ces Sauvages-là
sont posthumes : gelés, cryogénisés, stérilisés, protégés à mort, ils sont
devenus des simulacres référentiels, et la science elle-même est devenue
simulation pure ». Mais en imaginant un dialogue entre les
extra-terrestres et le couple d’humains, Andrevon apporte une dimension
supplémentaire. Philippe et Françoise deviennent à leur tour ethnologues de
leur propre espèce, simulacres errant dans un espace virtuel, indiens ayant
détruit leur propre monde.
2 commentaires:
"Nous générons désormais des images sans rapport avec quelque réalité que ce soit. Le concept d’hyperréalité conçu par Baudrillard anticipe le virtuel contemporain. Un monde où les images ne renvoient qu’à elles-mêmes, désertifiant le réel : « le désert du réel ».
Une réflexion qui s'ouvre aussi sur l'art contemporain. Mais plus que jamais l'attention portée au réel aussi modeste soit-il est source d'émerveillement et de sagesse.
Baudrillard a si bien su regarder les toiles de Rothko. Il y décelait cette contradiction : «imprenable de l’extérieur, et totalement ouverte vers l’intérieur par leur opacité transparente."
C'est exactement cela : les voir du dedans. Oser entrer dans la couleur par le regard.
Je crois que la mystique de Baudrillard c'était le réel. Il y croyait comme on croit en Dieu après avoir annoncé sa mort. C'est à eux (Dieu et le Réel) de prouver qu'ils existent !
C'est vraiment bien cette partie de votre blog que je n'avais jamais explorée . Il y a là des heures de méditation et certains textes sont signés comme vos poèmes (Jean-Louis Peyre). Cela fait plaisir.
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