Ian Soliane - Le Pèse - Dieu -
Ailleurs & Demain - Le Labo
Le suicide assisté, c’est le moyen par
lequel le héros du Pèse-Dieu, choisit de quitter la Terre. Enfin, pas
tout à fait. Dans ce Futur plus ou moins proche, ou cet Ailleurs, toute mort
n’est pas forcément définitive et ceux qui le souhaitent peuvent contractuellement prolonger une
existence numérisée dans les Limbes. Au fil du temps cet univers virtuel piloté
par Xe, une Intelligence Artificielle, héberge les avatars d’innombrables
consciences. Certaines ont conservé la mémoire de leur vie antérieure,
d’autres, frappées d’une mort violente ou rapide entament un périple vierge de
regrets ou de remords. Tel n’est pas le cas du narrateur du récit, père d’une
fille suicidée. A la douleur de la perte de Jade s’ajoute l’incompréhension de
son geste fatal et un sentiment de culpabilité insoutenable. S’il meurt c’est
avec l’espoir de la ramener de l’autre coté du Fleuve, dans le Réel.
Dans ses précédents ouvrages Basqu.I.A.t
(2020) et Après tout (2024), Ian Soliane explorait les frontières entre
l'homme et la machine. Tout en poursuivant cette réflexion dans Le Pèse-Dieu,
court roman de presque cent cinquante pages, il renouvelle de façon originale le mythe d’Orphée et Eurydice et autres descentes aux Enfers, et interroge le
rapport entre le langage et le réel.
Qu’elles s’appellent Jade ou Léopoldine Hugo,
la mort d’une enfant et le désarroi d’un père font surgir des douleurs
immémoriales et des plaintes ancrées dans la mémoire collective. Tout en
parcourant les Limbes à la recherche de sa fille et de la cause de l’acte suicidaire,
le narrateur se plonge dans les souvenirs. Et c’est là toute l’ambiguïté du
récit écrit à la première personne, car cette profusion langagière évoque en
quelque sorte un travail de deuil alors même que le père part à la rencontre de
son enfant. Elle masque, entre parenthèses, un worldbuilding et des péripéties
sans saveur ; l’inverse de La Route de Cormac McCarty qui se
déroulait dans un univers d’apocalypse, caractérisé par la raréfaction des
dialogues.
Dans les Limbes préside un Dieu, une IA
« Xe » et son extension « BAK ». Elle accompagne le
personnage dans un premier temps. C’est une Entité bavarde, à l’inverse des
Divinités monothéistes, initiant des sujets de conversation sans intérêt alors
même que l’homme reste prostré dans ses souvenirs. Au fond Xe annonce un Futur
sans silence, une sollicitation continue des IA à notre égard, jusqu’à la tombe,
et peut-être au-delà.
Le narrateur finit par retrouver Jade, mais
encore faut-il la ramener au Réel. Balzac dans la nouvelle « Adieu » décrivait une quête similaire : dans l’espoir de guérir Stéphanie de Vandières, une
amie qui avait perdu la raison lors du passage de la Berezina par les troupes de
Napoléon, Philippe de Sucy s’ingéniait à reproduire la scène de la bataille
dans le jardin de son parc, espérant ainsi lui rendre la mémoire, le savoir, et
finalement son amour pour lui. Son entreprise réussit mais la femme aimée mourut aussitôt d’une surcharge émotionnelle. Dans Le Pèse-Dieu, titre qu’il
faut peut-être entendre comme la Pesée des Ames, le refus par le père d’inscrire la vie
de sa fille dans un passé révolu désormais circonscrit au territoire fragile des mots et des images, bute sur le Réel dans une scène qui évoque la
quête de la Pierre de l'Âme dans le film Endgame.
Ian Soliane signe là un très bon texte - non
sans quelques faiblesses évoquées plus haut - publié dans la (sous) collection « Le
Labo » inaugurée par la nouvelle direction d’Ailleurs & Demain. Qui vivra
verra.

2 commentaires:
Le Pèse-Dieu. Ce titre est vraiment étrange. Est-ce la pesée des âmes ? Est-ce Dieu qui est pesé dans cette situation terrible d'un père qui perd son enfant ? Est-ce le suicide qui est pesé pour celui où celle qui a désiré quitter la vie volontairement ? Est-ce ces entités IA qui prennent le rôle de Dieu ?
On ne sait...
Donc le père, courageux, se tue non pour mourir vraiment mais pour tenter de retrouver sa fille dans le royaume des morts. Un voyage qui rappelle effectivement celui d'Orphée à la recherche de son Eurydice.
Ce qui est troublant dans cette fiction c'est que les morts peuvent perdre la mémoire de leur vie antérieure. Là, oui, on pense à la nouvelle de Balzac. Si Jade a perdu la mémoire, quel choix restera-t-il à son père meme s'il la retrouve ? Si Jade n'a pas perdu la mémoire désirera-t-elle retourner dans une vie qu'elle a volontairement quittée ?
L'extrait de film est particulièrement bien choisi.
Il est beau votre blog, Soleil vert. Vos billets donnent envie de vous suivre dans vos lectures. Pour ce livre j'ai eu du mal à commenter. Ce thème réveillait trop de douleur. Qui n'a pas frôlé la folie en s'agenouillant auprès d'un mort chéri. Tout ce qu'on n'a pas pu dire ou le temps de dire et ce désarroi devant la mort qu'on ne comprend pas. Ce voyage est la métaphore de nos deuils vacillant entre chagrin, révolte, lassitude, sentiment de vide, croyances au surnaturel, aux signes.
Tout cela en lisant est revenu, m'a écorchée à vif. Il y avait le conte, il y avait la vie. Soudain tous les mots me sont apparus inutiles, destinés à disparaître surtout en ce temps où la guerre, les menaces sont sur tous les écrans pendant que dans l'intime, sans bruit mais avec des souffrances, la maladie rend tout avenir incertain pour certains de nos proches, voire pour nous-mêmes... Alors ce père capable de se tuer pour rejoindre sa fille ça nous rentre comme une écharde dans le cœur. J'espère, Soleil vert que vous n'êtes pas fâché de tous ces trous que j'ai faits dans votre toile. Bah, ça laisse passer la lumière...
Enregistrer un commentaire