Jacques Abeille - Le Veilleur du Jour - Le Tripode
« Le
récit n’est plus l’écriture d’une aventure, mais l’aventure d’une écriture. »
Jean Ricard
En guise d’introduction à l’auteur du Veilleur du Jour, deuxième
roman de son Cycle des Contrées, je détournerais bien une formule
de Pierre-Paul Durastanti pour murmurer que Jacques Abeille est l’un des
secrets les mieux gardés de la littérature française. Enseignant, peintre
contrarié, compagnon de route tardif des surréalistes, il entretint une
correspondance avec André Breton et par la suite confia le tapuscrit des Jardins Statuaires à Julien Gracq. On ne saurait rêver meilleur compagnonnage
littéraire. Outre le Cycle, on lui doit aussi une œuvre érotique. L’éditeur Le
Tripode garantit désormais la pérennité de ses meilleurs ouvrages.
Une forme de paresse intellectuelle renforcée par une entame
ethnologique - encore que la lecture d’Ursula Le Guin aurait dû m’y préparer - m’a provisoirement détourné
de la lecture des Jardins Statuaires. Erreur réparée avec Le Veilleur
du jour rappelant que « les livres sont l’œuvre de la solitude et les
enfants du silence » selon Marcel Proust. On y pénètre, malgré le titre, comme
dans une forêt nocturne. Au-delà d’une intrigue qui peine à se dessiner mais
dont la résolution finale pleine et entière inclut d’ailleurs une mise en abyme
surprenante et extradiégétique, on se laisse entrainer dans une écriture
descriptive et réflexive telle un sinueux sentier forestier.
« Il rêvait encore aux statues et à leur lointain pays d'origine
où les hommes les cultivaient dans des jardins clos. Bizarrement il n’en avait
jamais franchi la frontière, ce haut plateau arasé par le vent où vivaient âprement
quelques bergers farouches et le gardien du gouffre. Il n’aurait eu, lors de
l'un de ses séjours chez ce dernier, qu'à descendre l’ autre flanc des monts
pour entrer dans les grises avenues où s avançaient, tremblant sur les chariots
de chêne que tiraient des bœufs torves, toutes les statues de Terrèbre. Y avait-il
quelque part dans cette ville, oublié dans une chambre d’où il ne sortait guère
un érudit secret qui faisait l'inventaire des statues et de leurs vicissitudes,
cherchait à reconnaître dans d'incertaines ressemblances les domaines où s'était
prolongée leur croissance et longuement rêvait dans la lumière languide du
crépuscule d'aventureux voyages aux sources de l'inspiration ? Car il n'y avait
rien à faire ici, rien sinon passer dans l'envers des façades et, dans ce monde
sans jardins, là où les derrières des immeubles se touchent, s'enfermer en
silence dans une cellule que nul ne peut soupçonner, pour y rêver de nouveau le
monde indifférent qui de toute sa masse grise assiège le solitaire. »
La couverture mérite une halte. Son contenu évoque la découverte par
Barthélemy Lécriveur, au cours d’une de ses exploration de l’entrepôt de la
ville de Terrèbre, d’une gravure murale représentant un homme encapuchonné
éclairant son chemin avec une lanterne, lui-même éclairé par le héros du roman.
Le dessin a été réalisé par François Schuiten, auteur avec Benoît Peeters de
l’univers des Cités obscures, parentes d’inspiration de Terrèbre. Abeille
et Schuiten approfondiront par la suite leur collaboration avec Les mers
perdues. L’illustration de couverture recèle un dernier secret. Jacques
Abeille a dédié Le Veilleur du Jour à Gérard de Nerval décédé le 26
Janvier 1855 rue de la Vieille-Lanterne.
Descendant du Haut Plateau, tournant le dos aux vastes jardins où
naissent les statues qui font la renommée de l’Empire, un voyageur sans mémoire
entre dans la capitale, la cité de Terrèbre, dans l’espoir de trouver un emploi.
Il loge dans une auberge dont la servante, Zoe, se prend d’amitié pour lui, chrysalide
d’ une liaison passionnée. Le patron des lieux reconnaissant en lui un
ancien bucheron et donc un homme digne de confiance, le guide vers une connaissance qui lui propose de garder un entrepôt
jusqu’à l’arrivée d’un certain personnage. Ayant recouvré une partie de sa
mémoire, Barthélemy Lécriveur occupe son temps en explorant les locaux qui
dissimulent une architecture interne pyramidale, et en remettant en état un cimetière
situé à l’arrière.
L’intrigue surprend par sa banalité ésotérique quoique vaguement étayée
par une menace de complot et d’ennemis à la frontière. Comme chez Gracq elle s’efface
au profit de paysages, ici étouffants, labyrinthes de pensées, de murailles
pyramidales. L’érotisme (sage) de certaines scènes s’apparente à un rite
initiatique ; Zoe et Coralie tiennent chacune une extrémité du fil de la
destinée du voyageur, l’une, Lachésis impulsant son parcours, l’autre,Atropos s’abimant
avec lui. Tels sont les quelques éléments que j’ai pu retenir de ce livre
fascinant.

42 commentaires:
Quelle aventure que ce livre... Un billet tout en tension, en apesanteur. Quelque chose apparaît et se dissout, comme sans durée.
Ma mémoire a paralysé ce livre que j'ai lu il y a si longtemps. Il s'est retiré de moi peu à peu. Il attendait. Il attendait une libération de l'oubli.
Ce billet est plein de vibrations. Ce livre reflue des profondeurs obscures. Le temps ne s'est pas arrêté. Il me faut le relire comme on lit une première fois.
Le jardin des statues. Oui...
Désolée. Encore un doublon ! Je remplace par ce regard sur la couverture du livre de François Schuiten. Couverture et regard sur la couverture passionnants.
Ça revient lentement. Le livre commençait par des grands champs d'hiver couverts d'oiseaux morts. C'est le même auteur, la même ambiance que Le veilleur de jour mais pas le même roman. Peut-être écrit avant. Mais les deux livres sont fruits du même imaginaire, d'une même écriture. C'est cela qu'il attendait, mon livre endormi : Le veilleur de jour. Ah, que la vie est belle, avec une ecriveur pour guider le lecteur !
Soleil vert, c'est vous sur la couverture ?
Il y a aussi une auberge et un voyageur et un homme qui va s'approcher du voyageur. Là, pas d'entrepôt et de cimetière à garder mais un secret dévoilé : les hommes de ce pays cultivent des statues.
Ce Jacques Abeille est un ensorceleur. Je vais enlacer les deux lectures. Je sens qu'elles sont gémellaires. Quel grand bonheur. C'est tout à fait ce que je désirais, une création qu'on peut oublier et ne jamais oublier par sa couleur, son ambiance, son mystère.
Soleil vert, votre blog est une planète à part, un peu surréaliste.
Je me souviens encore que les jardiniers nommaient certaines statues "énigmatiques" car lorsqu'elles sortaient de terre quelque chose n'allait pas, comme un défaut. Un des jardiniers disait que si on en cassait une, il n'y avait rien à l'intérieur car elles étaient trop pleines.
C'était un des mystères de l'écriture de Jacques Abeille, écrire quelque chose de juste à partir d'un non-sens. Ces jardiniers me faisaient penser au Meneur de lune de Joe Bousquet. Un écrivain que je découvrais à la même époque et qu'une blessure condamnait à l'abstinence. Alors il écrivait ses fantasmes amoureux à la femme aimée
Des écrivains du paradoxe poétique qui donnent des terres d'encre habitables.
"Lettres à Poisson d'or" , ce sont les lettres que Joë Bousquet écrivait à la jeune fille aimée puisque blessé pendant la guerre de 14, il resta paralysé ne pouvant sortir de son lit.
oui je me souviens de joe Bousquet. SV
Une belle rencontre humaine et littéraire. Ces romanciers poètes trompent la mort en choisissant l'intemporel. Une sorte d'éphémère traversé par la passerelle de la poésie et de l'imaginaire.
Les liens que vous créez avec l'écriture de Gracq et Nerval éclairent notre lecture. Il y a une sorte de clarté spectrale, immatérielle, une transfiguration spirituelle dans leurs fictions qui provoque un tressaillement, une réminiscence comme relation au passé.
Les lisant, j'éprouve une fascination mystérieuse comme si quelque chose de tangible saisissait le langage de ces fictions oniriques, nocturnes.
Une ambiance digne des toiles de Chirico. Ursula Le Guin est encore un bon exemple de cette exploration labyrinthique de l'inconscient. L'inintelligible nest plus illicite. . C'est un plaisir d'être ici.
Vous écrivez dans votre billet à propos du Veilleur de jour" : "On y pénètre, malgré le titre, comme dans une forêt nocturne."
C'est tellement vrai, ces lignes m'ont évoqué les toiles de Chirico avec ces ombres invraisemblables. Magritte également aimé lier les paysages nocturnes et diurnes.
Dans Les jardins statuaires, je me souviens avoir préféré le début à la fin qui devient une sorte de manifeste féministe...
"Ursula Le Guin est encore un bon exemple de cette exploration labyrinthique de l'inconscient" Attention Le Guin a plutôt des visées ethnologiques ou politiques dans le cycle de l'Ekumen. SV
Proust dit que exactement « les vrais livres « MC
Oh, je l'ai peu lue mais j'avais bien aimé l'enfance du sorcier, dit l'épervier comme un passager clandestin entre brumes et fugues.
Je me souviens quand elles sortaient de terre toute blanches. La peau de la pierre...
Et les jardiniers comme des chercheurs de coquillages.
La pierre initiale comme un œuf de pierre qui allait éclore et subir bien des métamorphoses
Dans la première partie, Jacques Abeille crée un rapport étroit entre ces statues qui sont attribuées à chaque homme après sa mort comme un face à face chantant les hommes. Une sorte de peur qui les fait tomber dans une obsesdio' morbide. L'auteur écrit que nul ne peut surmonter l'obstacle de sa propre statue. Comme un défi. Je pense à la sratue terrible du Commandeur dans Don Juan et plus légèrement aux hommes et femmes affrontant leur statue au musée Grevin. Je pense aussi à Balzac posant avec sa vieille robe de chambre pour Rodin.
C'est le face à face redoutable avec nos reflets...
Que nenni que nenni ! Lisez la conclusion de Contre Sainte-Beuve !
De plus j'ai emprunté cette citation à un académicien ... SV
chantant /hantant
La fontanelle des pierres naissante qui ne doit jamais être recouverte de terre. C'est incroyable cette germination des pierres, sorties des limbes de la terre pour s'épanouir dans la lumière. Et ces jardiniers qui les "ébranchent" Comme on le ferait d'un arbuste. C'est une cosmogonie qui rivalise avec des légendes indiennes où la Terre est sacrée où tout fait vie dans le secret du Temps.
J'envie ce promeneur qui découvre cette insolite culture...
"Rendue une dernière fois au contact de la terre tiède et friable, onctueuse, la statue entre dans une somnolence qui l'immobilise. Ses traits s'affinent, ses méplats se polissent, elle acquiert une patine définitive. On pourrait même dire que, dans ce berceau de terre, la statue, ce grand corps rigide et silencieux, trouve une sorte d'apaisement final. "
Cette beauté je ne l'avais pas oubliée. Un jour c'est venu dans un tableau. Je ne savais pas d'où ça venait. C'était l'œuf de pierre qui s'ouvrait au monde.
Page 47 des Jardins statuaires.
"Il faut que la terre leur soit légère avant leur dernière naissance. ", ajoute le jardinier à son hôte surpris.
Passées ces soixante premières pages, le roman peine à trouver une suite. On se perd dans une bibliothèque où sont consignées les tentatives de biographies des ancêtres qui ont guidé cette communauté d'étranges jardiniers. Tentative tellement peu aboutie que Jacques Abeille réalisant qu'il n'y a aucune femme dans le récit inventera pour elles une sorte de réclusion dans la ville de Térèbre dont le nom évoqué tant les... ténèbres.
C'est un auteur resté dans l'ombre. Ce premier roman ne devra sa parution qu'aux efforts de Bernard Noël, écrivain poète aussi étrange et solitaire que peut l'être Jacques Abeille, connu surtout pour son œuvre poétique, aussi fasciné que lui par l'invraisemblable et l'érotisme.
Dans Wikipedia on trouve cette note fort explicite concernant "Les Jardins statuaires" de Jacques Abeille, un jugement qui revient souvent sur d'autres supports : "C'est un ouvrage qui se situe hors de toute vraisemblance, place son action dans un temps indéterminé et ne se soucie pas même de maintenir une unité d'action. Ce refus de s'inscrire «sur le terrain du réel», la volonté de s'inscrire «à contre-courant de la dictature de la vraisemblance et du canevas romanesque» expliquent selon l'auteur pourquoi ses livres «ont mis tant de temps avant de recueillir un faible écho.» rappelant une remarque de Gaëtan Picon à ce sujet : "Abeille explique dans un entretien de 2013 que les œuvres de pure imagination ne sont bien accueillies en France que si elles ont été écrites par des auteurs étrangers, tels Lewis Carroll pour "Alice au pays des merveilles" ou Jonathan Swift pour "Les Voyages de Gulliver" ."
Je n'avais gardé de ce roman que le souvenir ce début flamboyant, mystérieux, un rêve éveillé, inoubliable dans l'inconscient.
Je suis heureuse de reprendre la lecture du livre , là où j'ai dû l'abandonner car perdant dans la suite la beauté envoûtante des 60 premières pages.
Et voilà que Soleil vert offre le roman qui a succéde aux "Jardins statuaires" . C'est prodigieux.
Ainsi, page 76 :
" - Il faut vous dire d'abord que la question des femmes, tout ce qui touche à leur personne et à leur conduite, est un sujet que nous autres jardiniers n'aimons guère aborder de front. Nous préférons ne les évoquer que par quelque biais quand il est indispensable que nous y fassions allusion. Ne supposez pas là quelque interdit clairement établi. Rien, apparemment, ne nous empêche de parler d'elles. Mais la coutume, une certaine représentation vague de la bienséance, font que nous retenons de nous y appesantir. "
Vous voyez comme on s'éloigne là de la magie ensorcelante des 60 premières pages. J'aurais aimé que ces pages soient une nouvelle sans suite. Les esquisses sont patfous meilleures que l'œuvre achevée. Surtout dans le domaine de l'imaginaire.
parfois
Me voici avec "Le veilleur de jour". (J'ai replié "Les Jardins statuaires n'ayant pu m'intéresser à ce fatras qui suit la page 60. C'est vraiment raté et ennuyeux.)
Je regarde cette magnifique couverture. On dirait une gravure. Ce jeu d'ombres et de lumière est vraiment réussi.
Donc," Le cycle des contrées" continue.
J'aime les premières pages aussi réussies que celles des "Jardins statuaires" .
A la fin du livre, deux pages manuscrites de l'incipit du "Veilleur du jour". Écriture serrée, fine. Peu de ratures, quelques mots soulignés. C'est émouvant.
Jacques Abeille est vraiment fort pour créer des paysages ensorcelants.
Je compare la page manuscrite et celle retenue pour publication. Il avait écrit : "cette odeur verte" . Il ajoute dans la marge : "comme une femme". Intéressant... Autre remplacement en bas de la page. Il avait écrit : "qu'ordonnait". Il remplace par "que réglait". Bof...
Deux dates aussi : 27 juillet... 27 août.. Cette page a donc était écrite en deux temps. Un mois entre chaque passage. "Terrèbre" à la fin du premier. "Terrèbre" au début du deuxième.
Le lien entre les deux, il... marche, "jour après jour, de chemin en chemin selon des pentes capricieuses qu'il ne choisissait jamais (...) comme si, sans le savoir, il eût poussé devant lui une naissance sourde." et cette ville, Terrèbre. (Terre et ténèbres...) Ville et empire puisqu'il dominait le nom local au bandeau de tant de frontons.
J'aime commencer un livre, surtout quand les premières lignes nous emportent.
Je pense à un paysage de Mauriac dans "Thérèse Desqueyroux", cette forêt de grands pins noirs agitée par le vent. Mauriac écrit "la muraille sombre de la forêt (...) les cimes des premiers pins se rejoignaient, sous cet arc, s'enfonçait la route mystérieuse."
J. Abeille écrit : "sous les denses nuées de La forêt qui tirait ses membres gourds au vent. (...) Et quand le vent se suspendait, le goût sauvage du silence."
J'aime m'attarder sur ces premières pages. Rien ne s'est encore passé. Un homme... une femme... traversent une forêt, l'un en marchant, l'autre en calèche....
Deux encres noires jetées au pinceau des mots.
Même expérience que vous avec les Jardins Statuaires, Christiane. MC
Oui, comme si, après hésitation, il avait voulu écrire une suite... Impossible. Tout était si étonnant, tout devient si lourd et bavard.
Je suis contente de partager cette impression avec un autre lecteur.
Pour l'instant ce Veilleur du jour commence bien...
Je suis descendue marcher un peu et acheter du pain. Boulanger... C'est un beau métier. Celui-ci est si fier de ses pains, très souriant. En remontant la rue je sentais l'odeur du pain frais. Une merveille.
Écrire c'est un peu cela, faire un pain beau et craquant, nourrissant. Parfois, un voile de farine autour des mots et la faim se transforme en plaisir pour le lecteur. On mange lentement, très lentement et c'est bon.
Tout en haut de la page, vous offrez cette citation :
" Le récit n’est plus l’écriture d’une aventure, mais l’aventure d’une écriture. »
Jean Ricard
Je ne sais qui est ce Jean Ricard mais cette pensée est vraiment bien choisie pour évoquer l'écriture de Jacques Abeille, devenu écrivain car être daltonien l'empécha d'approfondir sa bataille avec les couleurs. Dans ses romans les mots parfois semblent naître d'un combat avec la matière, les couleurs. Ils affrontent aussi le Temps.
Qu'est-ce que l'apparence en cette fiction ? une peau de pierre ou d'air, créée pour le marcheur, un chemin où reste pris une tache de couleur, un peu de sens, une illusion du réel .
Jacques Abeille a eu une relation colorée avec les mots.
Je suppose, s'ils se sont connus, que de longs échanges sur la peinture et les couleurs ont dû animer des heures lentes avec Bernard Noël qui a côtoyé tant d'artistes et fut un fameux critique d'art.
Soleil vert, je viens de relire votre billet. Il est tellement juste concernant l'écriture de Jacques Abeille.
Quand j'aurai pénétré un peu plus dans ce roman, je reviendrai ici pour l'évoquer.
C'est une écriture très précise tout en étant simple. Les mots employés ne cherchent à orner le texte, juste à le préciser comme le ferait un être très attentif.
Or, il n'a rien vu, Jacques Abeille, il imagine. Il imagine comme s'il voyait. Et c'est peu à peu tellement plausible qu'on se moque de invraisemblable..
Ainsi cette vieille femme qui l'accueille, lui donne à boire semble l'entraîner dans un labyrinthe quand elle lui propose une promenade dans ses jardins, la campagne telle qu'elle l'aime lui dit-elle.
Il n'est pas seul à marcher vers la ville.
Drôle de ville.
Quand il lui avait demandé où était le cœur de la ville, elle avait répondu :
"- Est-ce que je sais. On est plus ni dedans ni dehors."
Et lui avait pensé :
"Le cœur de la ville est-il au centre (...)? Ou bien, s'il y en eut jamais, n'y a-t-il plus de cœur ?"
Mais il arrive quand même et atteint les portes de la ville à la nuit tombante. Il passe devant "les gargotes pour rouliers, Les hôtels borgnes, les estaminets où l'on tire le vin dans la salle même, où on le buvait."
Les ruelles sont profondes et obscures. Enfin il entre dans une auberge.
C'est une fidtoire patiente qui commence. Une tireuse de cartes, une enfant qui lui porte de la soupe et l'invite à dormir près des chevaux, cette vieille femme... Des êtres bons, peu bavards. Qui va-t-il rencontrer maintenant ?
histoire
Où est-il ? à quelle époque se situe le récit ?
On pense au Moyen-âge.. à une ville portuaire.
"Portefaix et faquins montaient à l'assaut dés navires que leurs équipages en ribote venaient de déserter pour se répandre dans les bouges. Il voulut s'approcher pour sentir presque à portée de main les coques ternies par la saumure des mers lointaines, entendre le clapotement gras de l'eau sale (...) , mais un trio de débardeurs le bouscula."
C'est cela un roman. On prend le temps. On n'est pas pressé. Ca6 se déguste à petites lampes de mots. Juste ce qu'il faut pour se laisser aller à une quiétude proche d'un sommeil éveillé, un assentiment.
Ça se déguste à petites lampées de mots
Parfois, J. Abeille veut écrire avec trop de mots. C'est indigeste. Ainsi ces lignes page 46. Il aurait dû élaguer. C'est un peu prétentieux et inutilement obscur.
"Non, aucune banalité ne suffisait à rendre compte de cette présence soudain douée d'une opacité de signe et dressée là, étrangère, en ce recoin trop humble du labyrinthe désordonné de la ville. (...) Déjà il allait rire de cette fumeuse métaphysique. (...) Tout ce qu'il en avait vu jusqu'alors n'était que masque grossier qui comme l'onde dans l'aube solitaire cédait et s’écartait sous la poussée de la figure réelle , éclatante et poignante, semblable à celle d'une déité chthonienne au regard chargé d'or profond. (...) tandis que montait vers lui d'entre les draps froissés lavé d'alarmes éperdues l'emblème fécond de la béatitude."
Quel charabia!
Humm chez Proust aussi? SV
Ah je préfère, page suivante, ce retour à la simplicité !
"Il posa son couteau sur le fromage et le silence tomba entre eux. La lame pesa sur la boule jaunâtre ; celle-ci était si dure qu'après avoir résisté elle cassa net, et un morceau de fromage sauta hors de l'assiette. Elle le prit sans façon entre le pouce et l'index et le reposa devant lui."
Ce qui permet à J. Abeille, subtilement, de rappeler le livre précédent, "Les Jardins statuaires" :
"C'est de la pierre que vous donnez à manger à vos clients ! À propos de pierre, on a fait venir beaucoup de statues à Terrèbre ; où sont-elles?"
Oui.
Un bel hommage à la langue française certainement. Du Tolkien avec un langage proustien mais une littérature trop basée sur les fantasmes. Ça peut lasser.
Oui. Et c'est ce trop plein de langage touffu alternant avec l'équilibre d'une prose juste, ce réel avec cet irréel, "ces fantasmes" incessants qui font de ses livres un mélange de fascination et d'exaspération pour le lecteur.
Et non.
Proust c'est plutôt des phrases longues mais un langage clair.
Proust? Un enroulement des phrases, les unes dans les autres comme des cercles concentriques, un emboîtement, une superposition qui laisse apparaître une perte, une fuite du temps.
Un monde enveloppé dans l'oubli et les ressources de la mémoire involontaire pour y accéder .
Des métaphores aussi, c'est vrai, comme des métamorphoses de la pensée de celui qui écrit.
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