samedi 11 avril 2026

Le Veilleur du Jour


Jacques Abeille - Le Veilleur du Jour - Le Tripode

 

 

 

« Le récit n’est plus l’écriture d’une aventure, mais l’aventure d’une écriture. »

Jean Ricard

 

 

 

En guise d’introduction à l’auteur du Veilleur du Jour, deuxième roman de son Cycle des Contrées, je détournerais bien une formule de Pierre-Paul Durastanti pour murmurer que Jacques Abeille est l’un des secrets les mieux gardés de la littérature française. Enseignant, peintre contrarié, compagnon de route tardif des surréalistes, il entretint une correspondance avec André Breton et par la suite confia le tapuscrit des Jardins Statuaires à Julien Gracq. On ne saurait rêver meilleur compagnonnage littéraire. Outre le Cycle, on lui doit aussi une œuvre érotique. L’éditeur Le Tripode garantit désormais la pérennité de ses meilleurs ouvrages.

 

Une forme de paresse intellectuelle renforcée par une entame ethnologique - encore que la lecture d’Ursula Le Guin  aurait dû m’y préparer - m’a provisoirement détourné de la lecture des Jardins Statuaires. Erreur réparée avec Le Veilleur du jour rappelant que « les livres sont l’œuvre de la solitude et les enfants du silence » selon Marcel Proust. On y pénètre, malgré le titre, comme dans une forêt nocturne. Au-delà d’une intrigue qui peine à se dessiner mais dont la résolution finale pleine et entière inclut d’ailleurs une mise en abyme surprenante et extradiégétique, on se laisse entrainer dans une écriture descriptive et réflexive telle un sinueux sentier forestier.

 

« Il rêvait encore aux statues et à leur lointain pays d'origine où les hommes les cultivaient dans des jardins clos. Bizarrement il n’en avait jamais franchi la frontière, ce haut plateau arasé par le vent où vivaient âprement quelques bergers farouches et le gardien du gouffre. Il n’aurait eu, lors de l'un de ses séjours chez ce dernier, qu'à descendre l’ autre flanc des monts pour entrer dans les grises avenues où s avançaient, tremblant sur les chariots de chêne que tiraient des bœufs torves, toutes les statues de Terrèbre. Y avait-il quelque part dans cette ville, oublié dans une chambre d’où il ne sortait guère un érudit secret qui faisait l'inventaire des statues et de leurs vicissitudes, cherchait à reconnaître dans d'incertaines ressemblances les domaines où s'était prolon­gée leur croissance et longuement rêvait dans la lumière languide du crépuscule d'aventureux voyages aux sources de l'inspiration ? Car il n'y avait rien à faire ici, rien sinon passer dans l'envers des façades et, dans ce monde sans jardins, là où les derrières des immeubles se touchent, s'enfermer en silence dans une cellule que nul ne peut soupçonner, pour y rêver de nouveau le monde indifférent qui de toute sa masse grise assiège le solitaire. »

  

La couverture mérite une halte. Son contenu évoque la découverte par Barthélemy Lécriveur, au cours d’une de ses exploration de l’entrepôt de la ville de Terrèbre, d’une gravure murale représentant un homme encapuchonné éclairant son chemin avec une lanterne, lui-même éclairé par le héros du roman. Le dessin a été réalisé par François Schuiten, auteur avec Benoît Peeters de l’univers des Cités obscures, parentes d’inspiration de Terrèbre. Abeille et Schuiten approfondiront par la suite leur collaboration avec Les mers perdues. L’illustration de couverture recèle un dernier mystère. Jacques Abeille a dédié Le Veilleur du Jour à Gérard de Nerval décédé le 26 Janvier 1855 rue de la Vieille-Lanterne.

 

Descendant du Haut Plateau, tournant le dos aux vastes jardins où naissent les statues qui font la renommée de l’Empire, un voyageur sans mémoire entre dans la capitale, la cité de Terrèbre, dans l’espoir de trouver un emploi. Il loge dans une auberge dont la servante, Zoe, se prend d’amitié pour lui, chrysalide d’ une liaison passionnée. Le patron des lieux reconnaissant en lui un ancien bucheron et donc un homme digne de confiance, le guide vers une connaissance qui lui propose de garder un entrepôt jusqu’à l’arrivée d’un certain personnage. Ayant recouvré une partie de sa mémoire, Barthélemy Lécriveur occupe son temps en explorant l’entrepôt qui dissimule une architecture interne pyramidale et en remettant en état un cimetière situé à l’arrière.

 

L’intrigue surprend par sa banalité ésotérique quoique vaguement étayée par une menace de complot et d’ennemis à la frontière. Comme chez Gracq elle s’efface au profit de paysages, ici étouffants, labyrinthes de pensées, de murailles pyramidales. L’érotisme (sage) de certaines scènes s’apparente à un rite initiatique ; Zoe et Coralie tiennent chacune une extrémité du fil de la destinée du voyageur, l’une, Lachésis impulsant son parcours, l’autre,Atropos s’abimant avec lui. Tels sont les quelques éléments que j’ai pu retenir de ce livre fascinant.


11 commentaires:

Christiane a dit…

Quelle aventure que ce livre... Un billet tout en tension, en apesanteur. Quelque chose apparaît et se dissout, comme sans durée.
Ma mémoire a paralysé ce livre que j'ai lu il y a si longtemps. Il s'est retiré de moi peu à peu. Il attendait. Il attendait une libération de l'oubli.
Ce billet est plein de vibrations. Ce livre reflue des profondeurs obscures. Le temps ne s'est pas arrêté. Il me faut le relire comme on lit une première fois.
Le jardin des statues. Oui...

Christiane a dit…

Désolée. Encore un doublon ! Je remplace par ce regard sur la couverture du livre de François Schuiten. Couverture et regard sur la couverture passionnants.

Christiane a dit…

Ça revient lentement. Le livre commençait par des grands champs d'hiver couverts d'oiseaux morts. C'est le même auteur, la même ambiance que Le veilleur de jour mais pas le même roman. Peut-être écrit avant. Mais les deux livres sont fruits du même imaginaire, d'une même écriture. C'est cela qu'il attendait, mon livre endormi : Le veilleur de jour. Ah, que la vie est belle, avec une ecriveur pour guider le lecteur !
Soleil vert, c'est vous sur la couverture ?

Christiane a dit…

Il y a aussi une auberge et un voyageur et un homme qui va s'approcher du voyageur. Là, pas d'entrepôt et de cimetière à garder mais un secret dévoilé : les hommes de ce pays cultivent des statues.
Ce Jacques Abeille est un ensorceleur. Je vais enlacer les deux lectures. Je sens qu'elles sont gémellaires. Quel grand bonheur. C'est tout à fait ce que je désirais, une création qu'on peut oublier et ne jamais oublier par sa couleur, son ambiance, son mystère.
Soleil vert, votre blog est une planète à part, un peu surréaliste.

Christiane a dit…

Je me souviens encore que les jardiniers nommaient certaines statues "énigmatiques" car lorsqu'elles sortaient de terre quelque chose n'allait pas, comme un défaut. Un des jardiniers disait que si on en cassait une, il n'y avait rien à l'intérieur car elles étaient trop pleines.
C'était un des mystères de l'écriture de Jacques Abeille, écrire quelque chose de juste à partir d'un non-sens. Ces jardiniers me faisaient penser au Meneur de lune de Joe Bousquet. Un écrivain que je découvrais à la même époque et qu'une blessure condamnait à l'abstinence. Alors il écrivait ses fantasmes amoureux à la femme aimée
Des écrivains du paradoxe poétique qui donnent des terres d'encre habitables.

Christiane a dit…

"Lettres à Poisson d'or" , ce sont les lettres que Joë Bousquet écrivait à la jeune fille aimée puisque blessé pendant la guerre de 14, il resta paralysé ne pouvant sortir de son lit.

Anonyme a dit…

oui je me souviens de joe Bousquet. SV

Christiane a dit…

Une belle rencontre humaine et littéraire. Ces romanciers poètes trompent la mort en choisissant l'intemporel. Une sorte d'éphémère traversé par la passerelle de la poésie et de l'imaginaire.
Les liens que vous créez avec l'écriture de Gracq et Nerval éclairent notre lecture. Il y a une sorte de clarté spectrale, immatérielle, une transfiguration spirituelle dans leurs fictions qui provoque un tressaillement, une réminiscence comme relation au passé.
Les lisant, j'éprouve une fascination mystérieuse comme si quelque chose de tangible saisissait le langage de ces fictions oniriques, nocturnes.
Une ambiance digne des toiles de Chirico. Ursula Le Guin est encore un bon exemple de cette exploration labyrinthique de l'inconscient. L'inintelligible nest plus illicite. . C'est un plaisir d'être ici.

Christiane a dit…

Vous écrivez dans votre billet à propos du Veilleur de jour" : "On y pénètre, malgré le titre, comme dans une forêt nocturne."
C'est tellement vrai, ces lignes m'ont évoqué les toiles de Chirico avec ces ombres invraisemblables. Magritte également aimé lier les paysages nocturnes et diurnes.

Christiane a dit…

Dans Les jardins statuaires, je me souviens avoir préféré le début à la fin qui devient une sorte de manifeste féministe...

Anonyme a dit…

"Ursula Le Guin est encore un bon exemple de cette exploration labyrinthique de l'inconscient" Attention Le Guin a plutôt des visées ethnologiques ou politiques dans le cycle de l'Ekumen. SV