Jean-Yves
Jouannais - Une forêt - Albin Michel
« Des peuplades de l’Orénoque n’existent plus :
il n’est resté de leur dialecte qu’une douzaine de mots prononcés dans la cime
des arbres par des perroquets redevenus libres »
François-René de Chateaubriand
Le Capitaine Lenz, la soixantaine bien sonnée, est convoqué
par sa hiérarchie pour remplir une mission hors norme mettant en œuvre ses
compétences d’ornithologue. Nous sommes en 1947 dans une Allemagne occupée par
les quatre membres de l’alliance antihitlérienne. Les accords de Postdam du 2
août 1945 fixent leur feuille de route, administrer, démilitariser, dénazifier
l’Etat vaincu. En zone américaine un major général, bras droit d’Ike,
expédie l’officier à Brême. Sur place le président d’une « commission
principale de dénazification », - Entnazifizierungshauptausschuss
en langue allemande, comme si à l’époque la patrie de Goethe cumulait les
sanctions comme elle cumule d’ordinaire les mots pour s’exprimer - lui transmet le jugement de
ce tribunal improvisé : débarrasser la proche forêt de Hasbruch de ses
volatiles, en particulier les ménates, une variété de merles. Le motif ? Les
empêcher, en raison de leur aptitude à la mémorisation, de perpétuer et siffler
les chants nazis - dont l’emblématique et sinistre Horst-Wessel-Lied -
d’une unité de SS qui y avait pris ses quartiers à la fin des années 30.
Quand la littérature générale, suivant l’exemple des
littératures de genre, se met à avoir des idées, elle impressionne à l’image du
Parfum de Süskind. C’est le cas de l’ouvrage de Jean-Yves Jouannais qui
opère un judicieux mélange de style, fable absurde à la façon de Beckett, et Sehnsucht
au sens de souffrance maladive, d’où l’allusion à Büchner. L’incompréhensible vindicte
humaine contre la gent ailée a connu quelques épisodes de haut vol, l’incident
de la volière de Schönbrunn en 1793 citée par l’auteur mais surtout « la campagne des quatre nuisibles » ordonnée par Mao Zedong. Quelle folie pousse Georg Niege à imaginer une
transmutation de la soldatesque d’Hitler en habitants d’une cité (arboricole)
des oiseaux à la façon d’Aristophane ? Dès lors s’établit entre lui et
Lenz un débat juridique incompréhensible sur la responsabilité pénale des
ménates et autres fadaises, substituant à l’infamant impératif sur la pureté
raciale, un impératif de pureté antinazi s’appliquant aux animaux. Cruauté
inutile, alors que la tamisation du nazisme officiellement déclarée achevée en
1948 laissa échapper nombre de tortionnaires ou collaborateurs traqués
ultérieurement.
Tout en débattant sur le sort des oiseaux, le capitaine
promène son vague à l’âme dans un monde dévasté, en ruines, hommes et paysages comme
fossilisés, où subsistent les traces des bombardements, marquages de cible ou
rubans d’aluminium largués pour saturer les radars allemands. Les phrases
courtes accentuent l’effet d’un Temps cristallisé, d’une distanciation au réel.
Jean-Yves Jouannais concilie en une centaine de pages précision documentaire et
pures rêveries, à l’instar de ce passage qui renvoie à l’imaginaire
science-fictif des Yeux du Temps de Bob Shaw: « Il regarda par la fenêtre pour n’y rien voir. Cela
le troubla. Parce qu’il faisait jour. Qu’il n’y eut rien derrière une fenêtre,
en plein jour, il en faisait l’expérience pour la première fois. Vitre pourtant
d’un verre sans viscosité. Peut-être que l’image, prise de vitesse, allait
survenir avec retard ». Qu’est-ce qui sépare le mainstream de la
science-fiction ? La réification d’ une idée abstraite ou d’une image en un
élément concret, une construction poétique dont on n’aurait pas désassemblé
l’échafaudage ?
La fin du roman lève le voile sur la douleur secrète de
Jacob Lenz. Il y a dans l’évocation parallèle du deuil d’Irma Meseritscher, la
tristesse assimilée à un soulagement, à une élévation, une réminiscence d’un
vers de Jacques Tati-Loutard (Nouvelles de ma mère), « Je suis monté
très haut dans l’arbre des saisons ». Tout cela est très beau. On
souhaite à Une forêt le destin des Onze de Pierre Michon ou de Court
serpent de Bernard du Boucheron. Et pourquoi pas une adaptation
théâtrale ?

106 commentaires:
Amitiés à Sandrine.
Bel effort de lecture contaminée par la RDL en temps réel / Comme une ligne de démarcation, à Potsdam (_), pour les mainates (-) ménigoutes et autre gent (-) ailée. Une fiche bien sympathique au demeurant : j'achète !
Ah oui, absolument ! 2 billets de Pierre Assouline, "La grande Librairie" ... et j'attendais ce billet de Soleil vert. Le voici. Joie !
Subtil clin d'œil à Pierre Michon en fin de billet !
Très belle chronique! Beau livre de la mélancolie d’après-guerre. Oui allusion au Lenz fou de Buchner.
Alors là... Je suis perdue et j'adore ça. Je mets mes pas dans ceux du capitaine Oskar Lenz et je suis perdue parce qu'il est perdu dans cette ville en ruine occupée par les alliés à la fin de la guerre.
Un oiseau sur la couverture, un mainate. Accusé, levez-vous !
C'est aussi le temps du procès de Nuremberg...
Une forêt dans le titre mais perdue au loin de Brême dans le livre. Une autre forêt terrible avec le chêne de Goethe et tout autour les prisonniers, les déportés qu'on assassinait.
D'ailleurs qu'est-ce que c'est que ce livre ? Un roman ? Un conte ? Un traité d'ornithologie? La suite des conférences de Jouannais sur les guerres ? La chronique d'un procès ? Une méditation sur ce cirque de la dénazification qui n'a jamais eu lieu... Le portrait d'un homme qui s'englue, solitaire, dans une ville où personne ne lui parle où il ne sait où aller, que faire de son temps, où il attend comme un personnage de Beckett un sens à ce qui n'a pas de sens ?
Il est terriblement triste, de plus en plus hagard. Le paysage s'efface. La fenêtre est vide. Un tableau de Magritte ?
Je pense au film "Le troisième homme" avec les ruines de Berlin, au début.
Là, dans la banlieue de Brême il y a un port qui l'attire mais il marche à l'envers.
Ça me p'ait ce livre, ça frémit en moi. Je suis en alerte. Page 50....
Encore une surprise, énorme, formidable.
"C'est-à-dire qu'il n'était pas un écrivain du genre qu'il aurait aimé lire. Le lecteur en lui attendait autre chose de la littérature que ce qu'il se sentait capable d'écrire. Ce qu'il aurait eu plaisir à écrire, eh bien, en tant que lecteur, il ne l'aurait pas goûté. (...)
Quand des phrases lui venaient, pourtant percluses de complexes, il lui arrivait de vouloir se coucher dedans. (...)
Aujourd'hui, dans un pays étranger, seul, surtout seul plutôt que perdu, sans même la p'uie, sans brume non plus, c'était écrire qui le tracassait. "
Un écrivain sans œuvre, un peintre pointillisme... Que c'est beau ce livre.
Merci, Soleil vert. Je suis comblée.
Il y a du Julien Gracq, un peu, aussi dans ce personnage, ce guetteur de Vide." Le Rivage des Syrtes". Le sortilège du temps... Journées glissantes, fuyantes, Une lenteur huilée... Ce tremblement du temps... Une ville en agonie... Lenz ressemble à Aldo. Mais l'oppression Des horreurs commises par les nazis est là, palpable.Comme dans le roman de Gracq la ville est "une charpente d'ossements rabotés vifs".
Ce livre est indéfinissable.
pas Oskar, Jacob
"En 1937, lors de l’édification du camp de concentration de Buchenwald, sur la colline d’Ettersberg, près de Weimar, en Allemagne, les bâtisseurs épargnent un « gros chêne » (signalé comme tel sur les cartes), dont il ne subsiste aujourd’hui que la souche. Johann Wolfgang Goethe ayant résidé à Weimar au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, et ayant fréquemment visité la colline de l’Ettersberg, les déportés surnommèrent cet arbre « le chêne de Goethe » (Die Goethe-Eiche).
Situé au centre de la place d’appel, l’arbre est respecté des SS comme des déportés. Ce symbole d’une Allemagne autrefois humaniste, désormais viciée par le nazisme, donne, pour ces derniers, matière à une légende : si le chêne de Goethe venait à être abattu, ce serait aussi la mort de l’Allemagne nazie. En août 1944, les bombardements alliés endommagent sévèrement le chêne de Goethe. Il est alors abattu… "
(musée de la Résistance de Champigny)
Ce livre est vraiment bien écrit. Que de trouvailles dans le choix des expressions ! Ainsi page 64, un début de phrase parfaitement évocateur : " Une heure de silence plus tard, Lenz reprit la parole."
Avocat et ornithologue... Quel personnage !
Et maintenant, rendez-vous avec Kafka pour un autre "procès" quand Lenz tente de s'expliquer sur cette activité nébuleuse.
"devoir consacrer tant de temps à une activité à laquelle je ne comprendrais rien. Car si je n'arrive pas à vous l'expliquer, c'est parce que je suis incapable de me l'expliquer à moi-même."
Ce livre est un régal tant l'humour y côtoie la gravité. Un climat absurde et terriblement réaliste si derrière l'extravagance du propos on scrute l'actualité.
Est-ce pour cela que lors de ses marches, une ombre indéterminée lui fait rebrousser chemin ?
Quelles ombres dans le chemin de notre vie nous font abandonner une quête ? Quelle peur, quel fantôme s'y tapit ?
Ce livre ne cesse de m'interpeller comme s'il réveillait un vécu oublié ou au risque de l'être.
Ce Jacob Lenz est plein de mémoire et d'ennui.
L'ennui... Sensation désagréable d'un manque informulable, attente molle d'une éclaircie dans un épais brouillard...
Les ruines ?
"Les ruines, ce n'est pas simplement notre paysage. C'est notre temps aussi. C'est notre unique occupation."
Explication donnée à Lenz qui s'étonne de voir "des dizaines de femmes allemandes travaillant dans ces paysages de décombres, même sous la neige." Des veuves, des femmes de prisonniers "déplaçaient, à la force des bras, pierre à pierre, des ruines, des pans de mur. Il s'agissait de récupérer les briques non endommagées."
Leur unique occupation....
Aucune de ces femmes n'est volontaire. Elles ont toutes été condamnées pour avoir collaboré avec le régime nazi. Condamnées à ces peines de travaux généraux. (...) Elles sont sur leurs tas de gravats comme exposées au pilori. Personne ne les acclame , ni ne les applaudit. (...) Ce sont des condamnées. "
"le procès s'éternisait. Rien ne s'inventait plus pour en sortir. (...) Cela devenait hypnotique."
Retour à Beckett : Il faut continuer... l'Innommable...
"Je parle, parle, car il le faut. Il faut dire les mots, tant qu'il y en a, il faut les dire jusqu'à ce qu'ils me trouvent, jusqu'à ce qu'ils me disent, étrange peine, étrange faute. Parler pour rien, parler, s'en vider..."
Et dans ce livre obsédant de Jean - Yves Jouannais," Une forêt " :
"Et le vieux Niege repartait de plus belle, rebondissait sans fin, pour continuer à jouir d'une comédie absurde où il tenait le rôle principal. Il s'agissait pour lui de parler. C'était le seul enjeu. Et sa parole confiait de plus en plus au délire."
Cet excellent blog nous rappelle toujours de bons souvenirs littéraires oubliés... Merci pour la remémorationdde Court-Serpent, de feu Bernard de Boucheron (citation : "Il s'agit d'un roman historique noir sur la décadence de la colonie viking du Groenland et de son extinction au XIVe siècle. L'histoire est relatée du point de vue de l'abbé Montanus — inquisiteur ordinaire et extraordinaire — envoyé en mission pour ranimer la foi de la colonie, après une interruption de contacts de plusieurs années. Entre-temps, cette colonie a sombré dans la déchéance et le paganisme. Court Serpent est le nom du navire qui emmène vers la Nouvelle Thulé, « au Nord du monde », l'abbé inquisiteur de Joug-Dieu qui doit rechercher et porter secours à cette colonie dont on n'a plus de nouvelles — depuis trois générations pour l'établissement de l'Ouest — en raison de la dégradation climatique du petit âge glaciaire, les rivages étant pris dans les glaces de mer. Le cardinal-archevêque de Nidaros (actuelle Trondheim) l'a mandaté auprès des Chrétiens du diocèse de Gardhar pour les soustraire à la sauvagerie et à l'œuvre du Malin. Le navire Ormen Korte (Court Serpent en mémoire du roi Olaf Tryggvason) part de Kirkesund en direction de la route d'Islande après la fonte des neiges"... Remember it !... une mise en scène ???
Merci, JJJ, pour "Court-Serpent" de Bernard de Boucheron. Je ne connaissais pas du tout. Avec vous tous, mon costume de lectrice ressemble à celui d'Arlequin !
Court serpent comme Les Onze sont aussi de courts romans ; ils ont été primés par l'Académie Française. SV
Exact, SV... Je viens de regarder cet itw de BDB, dont je n'avais jamais vu le visage, et en suis bien ému... "Les Onze", en revanche ne m'avaient pas vraiment emballé... Bàv et à Ch.
https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/2653973001/bernard-du-boucheron-court-serpent
Merci pour la vidéo. Bernard de Boucheron est majestueux et parle raisonnablement de la folie de son roman qui en devient burlesque. Un homme en face de qui on aimerait se trouver dans ce café select, à la place d'Olivier Barrrot. Il doit être étonnant. Ceci dit l'histoire du peuple anthropophage ne m'attire pas du tout !
J'ai terminé "Une forêt". Livre dense, gravé pas si absurde que ça... Belle mémoire que celle triste de Jacob Lenz.
Certains êtres
Certains êtres semblent habiter une rêverie...
Je clos cette lecture par ce poème de René Char.
"La mort où s'engouffre le Temps
Et la vie forte des murailles,
Seul le rossignol les entend
Sur les lignes d'un chant qui dure
Toute la nuit si je prends garde."
Merci pour cette lecture rare. Donc il s'agit de Jean Yves Jouannais.
J'aimerais lire de lui "Artistes sans œuvres. I would prefer not to" . Edit. Verticales (2009). J'aimerais aussi voir ce qu'il peint. Il m'intrigue. 10 ans de conférences à Beaubourg sur son voyage dans les guerres... Une folie... Il parle bien des oiseaux.
La fin du livre est enclose dans les textes offerts en exergue.
Le billet de Soleil vert est superbe. Je le relis. Comme il a su guider les lecteurs vers l'essentiel...
Merci, JJJ, d'être passé. "Le silence des agneaux" ... Quel film magnétique...
The Cure ”a forest”.
Et sa parole confinait de plus en plus au délire.
Soleil vert, pourquoi incluezvous ce livre dans la littérature mainstream. ?
Je trouve ce livre très difficile à lire, assez inclassable. Je l'ai beaucoup aimé mais je crois qu'il restera difficile d'accès. La couverture et le titre sont trompeurs. C'est un véritable réquisitoire contre les idées reçues d'une dénazification qui serait terminée, d'une période de l'histoire qu'il faudrait oublier. Peu d'oiseaux, pas de forêt même s'ils sont au cœur de la présence de cet étrange Jacob Lenz à Brême . C'est un livre très mystérieux, autant que "Le parfum" de Süskind que vous citez.
Soleil vert, pourquoi incluezvous ce livre dans la littérature mainstream. ?
Exact, je rectifie. SV
Merci.
Il y a ce matin un soleil bleu sur les toits de zinc. Les premiers chants d'oiseaux annoncent le printemps. Ce ne sont pas des mainates...
Je feuillette un livre où sont réunies les dessins et peintures d'Audubon. Il a peint tant d'oiseaux, tant d'heures à les observer. Quelle beauté cette gente ailée qui virevolte dans cet espace infini.
Jean-Yves Jouannais est un magnifique écrivain. Il est toujours au bord de ne rien écrire. J'aime beaucoup.
la gent ailée
Mais oui les oiseaux sont le paradigme de la vie,disait Saint François d’Assise dans ses Fioretti.
C'est vrai. Parfois des créateurs comme Hitchcock en font d'épouvantables agresseurs, d'autres Comme dans le film "Birdy", laissent en l'homme blessé, la mémoire du vol d'un oiseau pour échapper à la folie. Lui, c'était la guerre du Vietnam. François, lui, était en harmonie totale avec les bêtes, même les loups !. Prévert ouvrait les cages des oiseaux, Baudelaire rêvait de l'envol de l'albatros..
Ils sont là près de nous, sauf dans les pays sous les bombes, sauf dans les forêts brûlées. Ils sont là pour nous donner du courage.
C'est dommage, dans les villes on n'entend pas la hulotte, la nuit.
Le film "Birdy" d'Alain Parker, c'est l'histoire de Birdy, passionné par les oiseaux. Il est revenu de la guerre du Vietnam complètement détruit, prostré dans un HP. Son ami, Al, tente de le sauver...
Le Parfum? Mystérieux? Trop clair au contraire dans la série règlement de comptes franco-allemands. Je suis plus intéressé par Lenz et Buchner.
Lu il y a 20 ans... Ce roman m'avait intriguée comme l'essai d'Alain Corbin, " Le miasme et la jonquille". Dans le roman de Sünkind, la France du XVII e siècle avec un univers olfactif qui n'est plus le nôtre et cet étrange personnage, Jean-Baptiste Grenouille, abandonné à la naissance, découvrant qu'il n'a pas d'odeur et que celle des autres l'indispose ou l'attire. C'était assez effrayant puisqu'il devient meurtrier par fascination pour les parfums. La fin est terrible.
L'essai de Corbin par contre sur le sens de l'odorat, les odeurs, les parfums, les parfumeurs m'avait appris beaucoup de choses mais c'est reposant comme peut l'être un essai.
Donc vous l'avez trouvé simple. Pourquoi pas...
Lenz/ Buchner, je ne connais pas. Pouvez-vous en parler ?
Lenz est une nouvelle inachevée de Buchner publiée post mortem. Son sujet , emprunté à la vie du Pasteur Français Oberlin, développe le thème de la schizophrènie soixante ans avant la lettre. Lenz est ici , comme Buchner, un dramaturge. La force du texte fut extrême chez nos amis allemands, qui voient dans Lenz tantôt une sorte de mise en abyme de Buchner, tantôt un héros de l’échec. On retrouve ici l’inachèvement. Tantôt une prémonition de la Maladie Mentale, et on ne doit pas oublier son rôle , discret à l’époque puisque la clinique n’était pas au point dans la disparition de bien des talents « Sturm und Drang ». Dans la nouvelle, Lenz est metteur en scène, comme Buchner…Que penser d’un livre ou le Capitaine porte un nom si chargé ???
qui virent
Et cette Histoire n’est -elle pas aussi une colossale farce?
Ou un cauchemar en large de l’´Histoire officielle ? Denazification des oiseaux (!) apres celle, réelle , des musiciens , Cértes dans un canevas d’apparence logique, mais qui peut être une gigantesque farce?
Merci. Le livre de Büchner que vous évoquez est dramatique. L'histoire funeste d'un fou...
Oui, ce n'est pas rien d'avoir donné ce nom au personnage du capitaine Jacob.
Les musiciens de Brême... Cela m'avait échappé.
Une farce ? Peut-être... Un conte métaphorique dont la fin évoque l'holocauste. Sombre, très sombre... Un capitaine de plus en plus seul, perdu dans cette ville en ruines qui porte les stigmates d'une rage à détruire ce nid de haine. Le procès de Nuremberg vient de se terminer, je crois. Le rire féroce est bien proche de la douleur. Et c'est un auteur hanté par ce passé proche qui écrit cette fiction hurlante de réel. Votre contribution est importante.
Les métaphores du "Parfum" ne sont pas éloignées de votre propos. Que ce soit Süskind - ou l'historien Corbin dont lessai l'a probablement inspiré - que signifie cet effort à rendre inodore les villes, les gens entre le XVIIe et le XIXe siècle ? Que signifie tuer pour s'accaparer l'autre, le néantiser jusqu'à sombrer dans la folie et être dévoré à son tour ? Où sont les forêts tapissées de jonquilles dont Le parfum allège la vie au printemps ?
Soleil vert ose présenter dans sa série science-fictionnelle des textes qui porte haut ses interrogations. Le billet ne cache rien de cette partie de l'Histoire. Toutefois Jouannais dans cette "farce" étincelante grâce à cette parodie donne au lecteur la possibilité de le rejoindre en littérature.
Néanmoins cet écrivain est bizarre. Je mets une distance avec cette fiction. Comme pour cette gigantesque folie pendant 10 ans qui l'a laissé anéanti : folie de collectionner images et textes se rapportant à l'unique "guerre" qui, pour lui, à traversé le temps, les hommes ne pouvant s'en passer. Pas un livre, des conférences suivant les entrées improbables de sa collection.
Qu'a-t-il fait alors ? Il s'est dirigé vers l'art contemporain. C'est un homme qui traverse le temps sans vouloir faire œuvre ou alors, à la façon d'Yves Klein fasciné par le vide et la chute. Exposition du "Vide" en 1958... La littérature semble pour lui un métier de colporteur : recueillir, transmettre et ne rien comprendre.
Un "shandy" - référence au "Tristram Shandy" de Laurence Stern - , joyeux, volubile, cinglé. Celui qui a l'aisance donnée par l'absence de besoin de créer avec une trace écrite, très proche de "Bartleby" et compagnie. Produire le vide. Effacer et s'effacer. Le choix de l'absence...
Ce Jacob Lenz s'efface peu à peu dans le roman...
Ce roman m'impressionne. Parfois, le lisant, j'ai la sensation que les mots pourraient s'effacer. Il ne resterait que les oiseaux...
Certainement l'écrivain le plus proche de mes aspirations créatives.
Si la folie a touche l’écrivain, le choix du nom Lenz est symptomatique. Mais on ment beaucoup dans les romans. Surtout pour accréditer une fiction . MC
Passez donc Galerie H rue Chapon près du 30 pour voir l’exposition de Maryline Terrier. Après les oiseaux, les poissons, mais pas que. Elle n’est jamais plus convaincante que quand elle dépasse la réalité…. MC PS. Attention, Sous-sol et rampe avec escalier raide! Pour que je m’en rende compte.
Bon, mon commentaire s'est envolé. Mauvaise manip!
Jean-Yves Jouannais est loin d'être fou mais c'est un étrange auteur. Je viens de lire son essai, "artistes sans œuvres - I would prefer not to". Je comprends mieux sa recherche.
Toutefois, cette fiction, "Une forêt" commence comme une chronique historique (la dénazification de l'Allemagne à la fin de la guerre et son occupation par les alliés -quatre comme les musiciens de Brême et devient kafkaienne au fil des pages. L'avis d'Anonyme devient intéressant. Une farce ? Peut-être pas. J'évoquerais plutôt un roman qui se dissout... Et une fin métaphorique brutale et meurtrière, surprenante.
Le personnage du capitaine Lenz est vraiment étrange. Je ne vois pas de rapport avec le Lenz de Büchner si ce n'est que ce capitaine américain est d'origine allemande par ses parents et lié étrangement aux oiseaux par sa mère et sa fille.
Ouh là, pour plus tard peut-être. Quelques problèmes de locomotion.... Mais merci c'est sympa.
Le dossier sur internet donne une idée de sa création. Merci.
Oui, mais il vaut mieux voir!
Hélas oui...
Revenons à "Une forêt", ce livre fascinant de Jean-Yves Jouannais. Tout au début, page 6, une phrase m'avait mise en alerte.
"le sous-officier le conduisait en jeep à travers une forêt plus dense que toutes celles des contes de Grimm." voilà on entre dans un conte... Tous les sortilèges et les métamorphoses vont être au rendez-vous.
Dans ce paysage recouvert de cendres où les semelles crisser ont plus tard, le vent se métamorphose, page 10.
"Un vent haut perché sifflait dans les frondaisons des chênes et des hêtres. C'était rauque, du genre râle. Dernier souffle d'une créature préhistorique et maussade."
Si je n'avais lu le billet de Soleil vert, j'aurais interrogé différemment cette phrase : " L'armée d'occupation avait besoin de ses compétences de juriste. Rien n'était précisé."
Comment imaginer que ce serait pour décider du sort de la gent ailée de la forêt qu'il venait de traverser de nuit ?
Il n'y a que dans les contes que les animaux parlent...
Et voilà "l'histoire" . L'écriture change pour rappeler les accords de Postdam du 2 août 1945 : L'URSS. les États-Unis, l'Angleterre, la France s' engageaient à demilitariser et dénazifier la société allemande... chacun dans sa propre zone d'occupation.
Et lui, Jacob Lenz, entendant une série d'explosions pense que c'est "un écho du monde d'avant, un anachronisme, un phénomène météorologique passé de mode. "
Il lit sur son lit, dans cette chambre qu'on lui a octroyée ... regarde par inadvertance du côté de la fenêtre et là, surprise ! il ne voit rien ! Il n'y a rien derrière la fenêtre. Il pense que "peut-être l'image prise de vitesse va survenir avec retard."
Le décalage continue. Il est ailleurs, dans un univers surréaliste. Il n'a pour l'instant rien à faire. "Aller se promener, se saouler, se recoucher" ?
Et à l'extérieur "toujours le même vide sans profondeur"... peut être "parce que la nuit était venue" ...
Etrange début de roman. C'est comme si un homme venu d'ailleurs, une sorte d'extraterrestre avait atterri à Brême...
J'aime ce personnage de Jacob Lenz plus que le fonds historique du roman.
Page 18.
"Il n'était sûr de rien, égaré dans cette scène comme un acteur qui se serait trompé de théâtre."
Pour le plaisir, je relis les pages du roman qui permettent de le mieux connaître.
Je n'aime pas trop ce que les humains ont fait des mainates, encagés et attendus pour répéter ce que leur apprennent les hommes. Il faut toujours que l'homme dresse selon son désir les animaux... Passe pour les animaux de compagnie et la basse-cour, les élevages à dimension écologique pour le lait, le cheval de douce compagnie.
Ce monde est insatisfaisant. Ce personnage me p'aît.
Encore que non. Sans ce fond historique, le personnage de Jacob Lenz n'aurait aucune raison d'être. Ce sont ses réactions qui posent ce moment de l'Histoire comme une cacophonie, un trompe l'œil. Ce roman si toutefois on peut le nommer ainsi est en final un peu mélancolique....
Non, ce sont les grands-parents parenels de Jacob Lenz qui venant du Lunebourg sont partis en 1870 pour New York. Et c'est sa grand-mère, Hanba, qui consacra ses loisirs à l'art de l'imitation du chant d'oiseau.
Hanna
Un livre, surtout un roman, c'est un peu comme une toile dans un musée. Pour bien la comprendre, il faut revenir plusieurs fois et la regarder différemment à chaque fois. De près, de loin, en observant une zone, un détail, une ligne de construction, le rapport des couleurs, le style de l'artiste, l'époque...
Lire un roman une seule fois c'est parfois laisser échapper sa profondeur, son sens.
paternels
au final
Par contre, il y a une allusion concernant Büchner, page 64. C'est à propos de la mort du père dOskar, des lettres retrouvées dans son casque près de son cadavre. Il terminait une de ses lettres par ces mots, "une citation. Une phrase de Büchner." Oskar ajoute : "Je l'ai oubliée. Le titre du livre aussi."
La couverture du livre, très belle, est de Buffon.
Je viens de découvrir le récit de Büchner, "Lenz". C'est magnifique.
Donc, Lenz chassé de Weimar par Goethe, après une longue et difficile marche dans les montagnes, arrive chez le Pasteur Oberlin qui l'hébergera avec douceur, avec qui il fera de longues promenades dans la nature, à qui il se confiera. Büchner traverse une période difficile quand il écrit ce récit. Beaucoup de mimétisme, de désir fusionnel.
Cest comme si Jean-Yves Jouannais transposait le Lenz de Büchner dans son récit, "Une forêt".
Je comprends mieux la remarque d'Anomyme et l'allusion du billet de Soleil vert.
Les deux Lenz projettent dans les paysages leur mal-être, leur inquiétude, leur chaos intérieur, leur solitude. Ils sont mélancoliques, sombres, rebelles.
Il y a dans le récit de Jouannais un passage très poétique. Lenz s'ennuie et s'invente une histoire à propos des motifs du papier peint de sa chambre. .
"Le 20 janvier 1778, après plusieurs mois d'errance, le poète Lenz, autrefois ami de Goethe à Strasbourg, arriva dans le plus complet dénuement à Waldersbach, petit village alsacien perdu dans les Vosges. Il fut recueilli par le pasteur Oberlin qui lui offrit quelque temps l'hospitalité. Durant ce séjour, l'état de santé de Lenz, déjà fragile, s'aggrava de manière inquiétante : il était sujet à des crises de démence aiguës, et son comportement effrayait tous ceux qui étaient en contact avec lui. Il fit à plusieurs reprises des tentatives de suicide et Oberlin décida de le faire conduire à Strasbourg. Lenz partit en voiture le 8 février 1778, accompagnés de plusieurs gardiens chargés de veiller sur lui." (France culture)
"La traduction de Georges-Arthur Goldschmidt offre une résonance inédite à ce récit, rendant à la langue de Büchner ses jaillissements et sa violence, restituant la précision et la beauté d’un style pour le porter au summum de sa puissance.
Cette édition est enrichie d’une étude sur les sources de l’œuvre et de la traduction intégrale des notes du pasteur Oberlin, qui inspirèrent l’auteur pour l’écriture de son récit."
L'écriture de Büchner se base sur les éléments biographiques tiré des écrits du pasteur français Jean-Frédéric Oberlin qu'il a pu consulter.
Dramaturge, médecin et scientifique, Georg Büchner (1813-1837) est une figure majeure de la littérature classique allemande. Il est notamment l’auteur de La Mort de Danton et de Woyzeck.
Jean-Yves Jouannais recrée le paysage mental du capitaine Jacob Lenz tout au long de son séjour à Brême alors que son identité vacille sous le coup de l'absurdité des raisons de sa présence.
Page 84
"En quoi pouvait-il être concerné par ce tribunal de fantoches, dans ce pays mort, si loin de sa vie ?"
Maintenant que j'ai passé du temps à explorer le personnage de Lenz, je retourne à cette période de l'Histoire, aux années qui ont suivi la fin de la guerre de 39/45.
Ici, à Brême il manque les victimes rescapées des camps d'extermination, des tortures, les morts sans sépultures. Il reste une ville bombardée, en cendres, des femmes allemandes punies et obligées de trier des briques. Et cette organisation autour de la dénazification... Impossible.
Ça fuit de toute part comme un seau percé.
C'est une période d'amnésie collective pour les persécuteurs et pour les rescapés dont la mémoire est inaudible. Cette question de mémoire se pose et provoque la dislocation du temps.
Il n'y a pas eu de littérature allemande de l'après-guerre.
L'Histoire, écrira Cioran, devient "ce mélange indécent de banalité et d'apocalypse."
Le récit de Jouannais n'est pas traditionnel, il verse presque dans la farce, la provocation avec cette histoire d'oiseaux. Jouannais se sert de l'ironie et de la poésie avec ce personnage, Lenz, hors du temps. Un personnage qui glisse dans l'absurde. Il ne peut surmonter son angoisse que par l'écriture, la langue.
Il se souvient de sa fille... qui parlait aux oiseaux...
Souvenir...
Walter Benjamin dans son essai sur Bertold Brecht, écrit : "(...) La véritable mesure de la vie est le souvenir. Il parcourt la vie, rétrospectivement, en un éclair. (...) Ceux pour qui la vie s'est transformée en écriture ne peuvent lire cette écriture qu'à reculons. C'est seulement ainsi qu'ils se rencontrent eux-mêmes, et qu'ils peuvent comprendre la vie, en fuyant le présent. "
Benjamin, comme Jouannais par la présence de Lenz, se promène dans le passé. Et cela dans un présent en ruines, cherchant ces fragments qui sauvegarderont ce qui dans le passé était lumineux.
Lenz dit que sa fille était un ange. Il la revoit, assise, sur le rebord de la fenêtre, parlant aux oiseaux...
16h 06. Oui, c’est bien ce que je pensais. MC
Bonsoir, M. C., celui-là c'est celui de Büchner. Celui de Jouannais est imaginaire bienque peut-être inspire par celui de Büchner qui lui n'est pas tout à fait imaginaire.
Je me suis passionnée pour ce livre qui ressemble à un conte posé sur le réel de l'Histoire.
Quand même ces oiseaux... quelle adroite métaphore!
Mais c’est cela: « un conte posé sur le réel de l’Histoire »… joint ( peut-être )au fait qu’il existe en Alchimie un « Langage des Oiseaux » réputé pour sa difficulté et son hermétisme. En fait , il n’existe pas…
Vous le définissez très bien !
MC
Merci, M. C., votre remarque me fait plaisir. J'ai longtemps navigué à vue dans ce livre... Enfin, je me rends compte que ce personnage de Lenz est un leurre comme les mainates. Lenz arrive, tombé du ciel dans son avion en cette ville de Brême. Il repartira comme il est venu et sa disparition n'aura aucune influence sur la suite des événements. Les mainates... On en parle mais on ne les voit pas. Personne ne va les voir.
Il reste cette Allemagne d'après guerre. Que faire ? Qu'en faire ? Que faire des vaincus ? Qui est coupable... Qui ne l'est pas ? Le nazisme et ses horreurs a-t-il disparu ?
Est-ce maintenant seulement une affaire d'historiens ? Comment cela a-t-il été possible ?
Que deviennent les survivants ? Que disent-ils ? Qui les écoute ? Que fait-on de leurs témoignages ? Que faire des survivants ? Où les installer ? Cette haine peut-elle renaître, est-elle éteinte?
Ce n'est pas pour rien que Jean-Yves Jouannais s'est intéressé aux guerres, à la guerre. Ce n'est pas l'actualité qui lui donnera tort.
Je crois qu'il a glissé son regard interrogatif dans ce capitaine Jacob Lenz. Je crois qu'il aime le peuple des oiseaux. Il en parle bien.
Il a posé avec son écriture raffinée, poétique, ironique, ce conte sur quelques questions : qui peut juger ? Comment juger ? Qu'est-ce qu'être coupable ? La folie peut-elle seule expliquer les pensées et les actes des dictateurs criminels ? Le Mal, comment étend-il son emprise dans les pensées des hommes ? Qu'est-ce que la guerre ? Comment Jean-Yves Jouannais a-t-il répondu à ces questions au cours de ses conférences et dans ce livre ?
Que fait-il maintenant dans cette éco'e d'art?
À propos de ces conférences sur la guerre que Jean-Yves Jouannais donna au Centre Pompidou :
« Cela s'appelle, en toute modestie, L'Encyclopédie des guerres. C'est un livre en train de s'écrire, et qui va s'écrire en public, sur scène. L'usage commun implique que l'écriture d'un ouvrage soit motivée par un projet précis, le développement d'une théorie. On suppose que le sujet préexiste à l'écrit, que le livre offre l'espace de sa démonstration. Or, il s'agit là de faire de l'essai le lieu d'élucidation de son prétexte même. Une analyse spéculative en aveugle, centrée non pas sur l'énonciation d'une thèse, mais, centrifuge, sur la découverte de son amorce, sur la nomination de son prétexte. Aussi, le principe de cette enquête est-il celui de la candeur, et sa méthode, l'idiotie. Dans le roman inachevé de Flaubert, "Bouvard et Pécuchet" , ces deux chercheurs de vérité s'adonnent successivement à des recherches sur la poésie, l'agronomie, la médecine, la géologie, la diététique, la religion, compulsant des milliers d'ouvrages et se livrant à autant d'expériences pour toujours, au final, recueillir l'incompréhension, être cueillis par l'échec. Étrangement, à aucun moment, les deux autodidactes de Flaubert ne plongent dans le champ de la guerre, laissant de côté la poliorcétique, l'art d'assiéger les villes, ignorant la science dite stratégique. Je voulais écrire à ma manière ce chapitre absent, oublié par Flaubert. J'emprunte aux deux copistes de Flaubert leur technique et leur ridicule ambition. C'est ainsi que je constitue une « bibliothèque de guerre », accumulant de manière hasardeuse, accidentelle, tous les ouvrages, essais, récits, livres techniques traitant du sujet de la guerre. Je ne m'impose aucun corpus a priori, ne me mets pas en quête des ouvrages jugés capitaux ou incontournables. Je ne suis ni historien, ni spécialiste de polémologie. Légitime en rien. C'est en amateur, en écrivain, ou plus précisément en personnage de roman, que j'aborde ce projet, collectionnant au fil de mes lectures, des bribes de phrases, des termes, des images, des légendes, des anecdotes, les réunissant en un impraticable et indéchiffrable cabinet de curiosités qui prend naturellement la forme d'une encyclopédie. Une impossible Encyclopédie des guerres, de L'Iliade à la Seconde Guerre mondiale. Je ne sais pas pourquoi "la guerre", et encore moins pourquoi la guerre qui m'"intéresse" s'arrêterait en 1945. L'Encyclopédie des guerres n'est pas censée commenter le phénomène de la guerre, mais m'expliquer à moi-même en quoi ce sujet me concerne. »
J.-Y. Jouannais
Ces conférences eurent lieu du 24 sept. 2020 au 7 nov. 2024
de 19h - 21h au Centre Pompidou à Paris.
J'ai effacé puis remis ce texte de Jean-Yves Jouannais car l'envoi du commentaire était imparfait.
poliorcétique
adjectif et nom féminin
1.
didactique (Antiquité)
Relatif à l'art d'assiéger les villes.
2.
nom féminin
Technique du siège des villes.
Oui, je crois que vous avez mis le doigt sur quelque chose de capital avec cet intérêt pour la Guerre, d’abord contenu dans le discours, et dont l’Histoire de Lenz constitue le prolongement, peut être l’aboutissement (?) On verra ce dernier point , et s’il est atteint, dans les prochaines années.
MC
Oui, M. C. C'est l'impression qui vient en lisant son itinéraire avec un regard qu'il qualifie lui-même de candide. Son personnage, Lenz, est un peu lunaire, un peu comme les héros d'Italo Calvino . Un peu comme monsieur Palomar qui regarde les choses du dehors.
Dans le roman, "Une forêt", il reprend à propos des mainates accusés de chanter ce chant SS, ce qui avait été exigé à la fois au procès Eichmann et à celui de Nuremberg : "qu'un être humain soit capable de distinguer le bien du mal même lorsqu'il n'a, pour le guider, que son propre jugement et que ce jugement se trouve être en contradiction avec ce qu'il croit être l'opinion de son entourage (...) Les rares hommes qui étaient encore capables de distinguer le bien du mal ne le faisaient que de leur propre initiative, et librement. (...) Ils devaient juger par eux-mêmes chaque cas à mesure qu'il se présentait ; car il n'y avait pas de règles pour ce qui est sans précédent. "
Naturellement, la commission qui doit prendre une décision quant au sort de ces oiseaux les prend pour des créatures humaines. Lenz les prend pour d'irresponsables innocents, ajoutant que le jugement humain ne peut s'exercer que lorsque ceux qui sont jugés sont des hommes, pas des animaux !
Ce conte est vraiment très proche des événements qui ont suivi la défaite de l'Allemagne et des procès qui ont suivi.
J'ai beaucoup pensé à "Humanisme et Terreur" de Maurice de Merleau-Ponty. "La vraie liberté prend les autres où ils sont, cherchent à pénétrer les doctrines mêmes qui la nient. Il nous faut accomplir notre liberté de penser en liberté de comprendre."
Quelle tâche tragique de comprendre...
Ou encore ce regard sur l'Histoire : "L’histoire est terreur parce qu’il faut toujours nous avancer, non pas selon une ligne droite, toujours facile à tracer, mais en nous relevant à chaque moment sur une situation générale qui change, comme un voyageur qui progresserait dans un paysage instable et modifié par ses propres démarches, où ce qui était obstacle peut devenir passage et où le droit chemin peut devenir détour. " (p. 100)
Ce qui évoque chez Lenz l'impression de ne plus rien comprendre à l'Histoire...
Et toujours dans l'essai de Merleau-Ponty, cette vision du "procès" si proche de celui cocasse et absurde des oiseaux : "En justifiant la parodie judiciaire par la langue de bois d'une prétendue nécessité politique ou une abstraction historique, Merleau-Ponty fait bien l'apologie des Procès de Moscou. Au fond, la vérité sort de la bouche des naïfs qui ne gobent pas ses sornettes. Soit le peuple se soumet à la force de la dictature mais n'en pense pas moins, soit il participe bon gré mal gré à la comédie du pouvoir aux échelons intermédiaires. "
Tout cela est perceptible. C'est une vaste réflexion sur la guerre et cette période grise qui a suivi la fin de la guerre, ces procès, ces règlements de compte, ces dénonciations, la difficulté de juger. Mais c'est aussi un conte mélancolique traversé par la présence d'un homme égaré dans une ville en ruines et en cendres, au milieu d'une population hostile, venu à la demande d'une organisation militaire lourde et bureaucratique chargée d'une mission de dénazification dans cette ville allemande, Brême .
Et, au delà de cette situation réaliste l'appel à un étrange spécialiste, le commandant Jacob Lenz, ornithologue et homme de Loi, qui doit résoudre un problème insensé, absurde, celui de cette fable : des oiseaux parleurs et siffleurs qui chantent un hymne nazi maintenant interdit.
Quand je pense à la surprise d'un premier regard sur cette belle aquarelle de Buffon de la couverture et de ce titre, "Une forêt" ... Avant de lire le billet de Soleil vert, je pensais à un traité de botanique et une étude de la gent ailée qui peuple les forêts...
Toujours surprenant et imprévisible ce Soleil vert !
C’est au fond une sorte d’ Aristophane inverse. Difficile de n’y pas songer , vu les Oiseaux, enjeu du livre, et personnages de la comédie grecque. Le rapprochement avec Merleau-Ponty est judicieux. On pourrait se demander aussi si ne passe pas quelque chose , dans l’évocation de Brême, du souvenir de l’ « École des Ruines »;,les grands romanciers allemands de 1944-45…
MC
De tels rapprochements, surtout le dernier, sont faciles, j’en conviens. MC
Vous alors ! J'étais en train de faire une recherche sur "Les oiseaux" d'Aristophane ! Ces deux sages qui fuient Athènes la corrompue pour chercher en forêt un compagnie plus agréable. Un Choucas et un ? Sont leur guide... C'est vrai qu'on y pense fortement.
L'école des ruines ? Là, je sèche !
une corneille
Mais dans l'utopie d'Aristophane, il y a beaucoup d'amertume même si c'est tout se veut pitreries, cocasserie car ces deux atheniens se prennent au jeu du pouvoir et font de cette nouvelle cité une sorte de prison, une forteresse où le peuple oiseau n'a plus le droit de vo'eter où des murailles enferment la cité . Leur système de lois n'est qu'un miroir inversé de ce qu'ils ont fui. Les maîtres deviennent des esclaves mais le rapport des uns aux autres est toujours le même !
Merleau-Ponty dans son essai à bien ciblé cette conversion de l'humanisme en terreur.
Tous ces auteurs, des plus anciens aux plus contemporains n'ont cessé par des essais, des fictions, des comédies, des contes, de s'interroger sur les lois, la gestion des cités, l'oppression, les guerres, les dictatures . Jean-Yves Jouannais par cet étrange livre analyse ce qui se passe à Brême en ces années-là avec pertinence même si celui qui pose son regard sur ce monde semble parfois être un idiot, un homme qui perd la raison, qui s'égare qui finit par ne plus comprendre du tout les lois de cette commission de dénazification, ce qu'on attend de lui. Il se sépare de ce que pensent les autres et solitaire retourne dans son pays sans connaître ce crime qui sera commis....
Au XVIII e siècle, Marivaux dans "L'île des esclaves" traitera ce thème dans une comédie grinçante. Deux naufragés échouent sur une île où les maîtres sont devenus des esclaves....
Oui, du mauvais Marivaux dont la fortune critique me surprend toujours. Pour Aristophanee,,je l’ai joué et n’y ai pas vu d’amertume …. MC
Vous l'avez joué ! Ah, ça alors... Quand ils créent cette cité où ils s'enferment dans leur murailles et leurs interdits, ils sont comme dans une prison absurde. Enfin, c'est le souvenir que j'en ai. Une coquille vide. Bien sûr il y a la farce, les sons répétés comme des caquetages. J'ai trouvé cette comédie triste, amère. Je suppose que les costumes devaient être délirants avec ces êtres mi-hommes, mi-oiseaux.
Je l'ai lue en français contemporain, et là, la comédie devient grinçante. Elle nous parle de notre malaise dans le monde d'aujourd'hui , de visa, de passeport... . Les murailles autour de Coucou-les-Nuages... des impôts. Autant de rappels des murailles contemporaines ! de la privatisation de tout ce qui était à tous : les plages, les forêts....
Il reste les onomatopées quand les hommes parlent le langage des oiseaux. Il y a même des migrants qui quittent Athènes pour espérer être accueillis dans ce monde clos entre Terre et Ciel....
Je ne l'ai pas vue au théâtre, seulement lue.
Terée - la-huppe vous a-t-il appelé quand il a convoqué tous les oiseaux ? Étiez-vous un oiseau, M. C ? Ou l'un des deux Atheniens fuyant Athènes? Ou l'un des migrants ayant voulu entrer dans la cité des oiseaux ? Ou un des dieux en colère car ils devaient eux aussi payer un droit pour entrer ?
Portiez vous un habit de plumes ?
C'est beau ces oiseaux-parole qui sont les messagers entre les hommes et les dieux.
Pour Marivaux, vous êtes sévère. J'ai vu cette pièce prise en mains par une jeune troupe épatante donnant une unique représentation dans le hall d'un collège. I's se regalaient et le public parental et amis, aussi.
Je me vois dans le rôle de l’ Architecte: « De ´Coucou Ville les Nuées, 0 Muses.., » mais il est possible que j’aie eu plusieurs rôles dans cette revue…
Oui, c’est un Marivaux qu’on peut trouver génial en collège. C’est après, quand on connaît les grandes pièces, que le pb se pose,. L’importance donnée à cette Île des Esclaves est celle à mon humble avis d’une illusion d’optique!
MC
Ah ah, architecte donc... Bonne matinée cher ami. C'est l'heure d'un café très serré. La nuit fut insomniaque. Vous et vos oiseaux m'avaient tenue éveillée. C'était... aristophanesque!
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