vendredi 13 février 2026

Lavinia

Ursula K. Le Guin - Lavinia - Neptune

 

 

 

Traduit dans l’Hexagone voici quinze ans, Lavinia reste un des plus beaux romans d’Ursula K. Le Guin. Il ne s’appuie pas sur l’ethnologie d’un peuple extraterrestre, ni ne s’aventure en terre de fantasy comme précédemment. L’autrice proposait par la voix de la femme d’Enée une relecture des six derniers Chants de l’Eneide de Virgile, épopée racontant l’histoire des Troyens rescapés de la cité détruite par les troupes d’Agamemnon  et venus échouer dans le Latium antique. Elle prolongeait le poème virgilien en narrant la fin de l’existence du fils d’Aphrodite ainsi que la sienne.

 

Virgile n’avait consacré que quelques lignes à Lavinia. Fille du roi Latinius mais aussi personnage à peine esquissé, elle exprime au début du récit, auprès du Poète, son désir de prendre parole, d’évoquer les beautés de sa terre natale, sa destinée, sous le sceau d’une double éternité, celle du royaume des ombres et celle de la poésie. Elle définit ainsi sa singularité : « Comme Hélène de Sparte, j’ai causé une guerre. La sienne ce fut en se laissant prendre par les hommes qui la voulaient ; la mienne en refusant d’être prise, en choisissant mon homme et mon destin. L’homme était illustre, le destin obscur : un bon équilibre. »

 

A l’image de la Pénélope de l’Odyssée,  Lavinia subit l’assaut (courtois cependant) de prétendants désireux de nouer alliance maritalement avec le royaume du roi Latinius. La région est un conglomérat de peuples antagonistes, Latins, Etrusques, Rutules, Volsques à qui le roi, par de patients accommodements, a su imposer une paix précaire. Un ballet diplomatique prénuptial s’ensuit auquel la jeune fille ne veut pas souscrire. Dans le bois sacré d’Albuena, l’ombre de Virgile lui a prédit que son époux viendrait d’au-delà des mers. D'ailleurs l’existence dans la demeure paternelle, les bois et les prés, les travaux des jours, les rituels sacrificiels aux Dieux, aux Lares et aux Pénates la comblent amplement.

 

Outre un regard féminin sur l’Histoire, se dessine ainsi une thématique chère à Ursula K. Le Guin, celle de la fiction-panier – « la maison étant une autre sorte de poche ou de sac, un contenant pour des gens » pour citer un passage de son célèbre essai. Lavinia célèbre la beauté d’un monde menacé par l’irruption des présages et les lances et les épées des hommes. C’est d’ailleurs ce qu’il advient avec l’arrivée d’Enée et l’affrontement avec le roi des Rutules. Le roi soutient le choix de sa fille édicté par les oracles. Mais son épouse Amata reine du Latium, partisane de Turnus s’oppose à cette union.

 

L’héroïne de Le Guin n’est pas une femme en rupture avec son époque. Elle s’y inscrit pleinement, sacrifiant aux coutumes, au rituels tout en imposant ses propres choix et quelques valeurs auxquelles nous souscrivons toujours. Comment survit-elle aux tragédies de son existence ? En reposant ce très beau livre fortement documenté sur l’antiquité italienne, - qui s’apparente à une Eneide matinée de Bucoliques -, écoutons cette formulation de l’apaisement : « Je pense que si, ayant perdu un grand bonheur, on cherche à le rappeler, on ne trouve que le chagrin. Mais si on n’essaye pas de s’attarder sur ce bonheur, on s’aperçoit parfois que lui s’attarde dans notre cœur et notre corps, silencieux mais apaisant. »


5 commentaires:

Christiane a dit…

Ah chic ! Des retrouvailles avec Ursula K. Le Guin !

Christiane a dit…

Mais il est magnifique ce billet et donne bien envie de connaître ce livre !

Anonyme a dit…

*merci* SV

Anonyme a dit…

Sur d'autre chaines, règne le silence des agneaux, et en Europe, Ursula van der Leyen, grande amatrice de SF genrée.

Anonyme a dit…

"Je pense que si, ayant perdu un grand bonheur, on cherche à le rappeler, on ne trouve que le chagrin. Mais si on n’essaye pas de s’attarder sur ce bonheur, on s’aperçoit parfois que lui s’attarde dans notre cœur et notre corps, silencieux mais apaisant".
Oui, on en sort apaisée. Parce que cette chute est belle et profonde.
(nb : aux rituels ; mâtinée ; l'Antiquité italienne, etc.)