dimanche 31 décembre 2017

Tristes revanches


Yoko Ogawa - Tristes revanches - Babel







L’unique œuvre de Yoko Ogawa chroniquée dans ce blog, Cristallisation secrète, m’avait fait forte impression. Elle racontait l’irruption d’un phénomène d’amnésie endémique s’abattant sur les habitants d’une île. Les insulaires se débarrassaient d’objets dont ils ne se rappelaient plus l’utilité, alors même que circulaient des listes de matériels prohibés. Métaphore d’une dictature ? La beauté du roman tenait dans le récit d’une évanescence contre laquelle luttaient en vain quelques familles et en particulier une romancière. Tenter de reconstruire l’univers par l’écriture, une entreprise éminemment proustienne … que des amateurs de littérature de genre ont astucieusement comparé au célèbre Je suis une légende de Richard Matheson, et pourquoi pas à 1984. Cristallisation secrète n’en finit pas d’accumuler les références,  signe d’un talent d’exception.


L’idée de se raccrocher aux mots pour ressusciter le monde réapparaît dans le recueil de nouvelles Tristes revanches. Chaque histoire est différente mais chaque récit trouve un petit écho dans celui qui le précède et le suit par le biais d’un détail : un fraisier, un musée, un fruit, un tigre …Le procédé évoque Cartographie des nuages de David Mitchell.


Treize contes composent Tristes revanches. Revanches sur quoi d’ailleurs ? La traduction du titre Kamokuna shigai, Midarana Tomurai .laisse perplexe. Quitte à dériver, pourquoi ne pas s’inspirer d’un livre de Bukowski Contes de la folie ordinaire ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit ici, de personnages à la dérive oscillant entre folie douce et folie sanglante. Cette réserve à part, la prose fluide et simple de l’auteur séduit.


« Un après midi à la pâtisserie » parle d’un deuil impossible. La quatrième de couverture rend bien compte de l’atmosphère de la nouvelle : « Une jeune femme entre dans une pâtisserie pour acheter un gâteau d’anniversaire à son fils mort depuis longtemps. Dans l’arrière-boutique, une vendeuse pleure en silence. » Des personnages qui s’ignorent, murés dans leur solitude, une juxtaposition d’êtres humains et de choses, un vide comme dans les toiles de De Chirico. On retrouve dans les textes de Yogo Ogawa ce mélange d’onirisme et de fantastique caractéristique de l’art de Murakami. Celui-ci en tout cas est fascinant. Dans « Jus de fruit » une adolescente, qui n’est autre que la pâtissière jeune, demande à un camarade de classe de l’accompagner au restaurant ou elle doit déjeuner avec son père. Une figure froide, distante, à laquelle fait écho celle de la mère, absente et hospitalisée. Le mal de vivre de la jeune fille explose en une orgie de dégustation de kiwis. Dans les collines qui jouxtent son appartement une écrivaine contemple une femme âgée cultiver des carottes en forme de main. Tel est le sujet de  « La vieille femme J » qui évoque vaguement Les jardins statuaires. Un train bloqué dans la neige. Il n’en faut pas plus pour que le narrateur se souvienne de sa mère adoptive dans « L’esprit du sommeil », au titre tiré (?) d’une oeuvre de Brahms. La nouyelle, un peu anecdotique, fait ressurgir l’écrivaine de la fiction  précédente. Deux textes ont pour cadre le milieu hospitalier. Le plus intéressant « Faufilage d’un cœur » verse dans le fantastique et le fétichisme. Une maroquinière réputée reçoit la visite d’une cliente très particulière. Elle souffre d’une malformation physique peu commune puisque son cœur est situé à l’extérieur de sa cage thoracique. Elle commande à l’artisan un sac en cuir afin de le porter en toute sécurité. En admiration devant le muscle cardiaque de la jeune femme (si si !) la maroquinière s’attaque à ce qu’elle considère comme son chef d’œuvre… « Blouses blanches », très traditionnel et presque insipide, raconte la déception amoureuse de la maîtresse d’un médecin marié. La narration a au moins le mérite pour une fois de justifier le titre du recueil. « Bienvenue au musée des Supplices » a tout l’air d’un texte intermédiaire entre « Blouses blanches » et « L’homme qui vendait des corsets ». Cette visite dans un appartement transformé en musée d’instruments de torture déçoit. Sur le coup Ogawa n’est ni Sade ni le Ballard de Crash ou de La foire aux atrocités. Heureusement vient « L’homme qui vendait des corsets », LE texte du recueil, bouleversant pour ma part, car parsemé de réminiscences personnelles. Qui n’a jamais eu dans sa famille un oncle un peu bizarre mais merveilleux, vous savez celui qui fait lever les yeux au ciel de vos parents, mais vous affranchit pour un temps de la pesanteur familiale ? Celui là se lance dans des projets qui n’aboutissent jamais. Sans aller jusqu’ au syndrome de Diogène du personnage, ne terminons nous pas aussi notre existence au milieu d’un fatras de rêves ou de projets restés en l’état ? On rangera hélas « Les derniers instants du tigre du Bengale » dans la catégorie des récits intermédiaires, en miroir de « Blouses blanches ». Retour à la magie façon Murakami avec « Les tomates et la pleine lune ». Le narrateur doit rédiger un article sur un hôtel pour le compte d’un magazine féminin. Dans la chambre qui lui a été allouée, il tombe sur une intruse. Une fois partie, elle reste dans les abords de l’hôtel, et se noue entre les deux une relation amicale. Dialogue entre vivants et morts par souvenirs interposés, la nouvelle fait mouche. « Herbes vénéneuses » clôt le recueil tout en adressant un clin d’œil à la fiction initiale « Un après midi à la pâtisserie ». C’est un rêve d’amour, pour paraphraser Liszt, entre une femme âgée et un jeune homme dont elle finance les études musicales. Sauf erreur chronologique, le texte emprunte fortement à un roman de l’auteur, Hôtel Iris, avec inversion des personnages.


De ce bel ensemble, j’extrais les excellents « Un après midi à la pâtisserie », « Faufilage d’un cœur », et « L’homme qui vendait des corsets ». M’ont laissés indifférents, « Blouses blanches », « Les derniers instants du tigre du Bengale », « Bienvenue au musée des Supplices ». Les autres fictions sont très bonnes. L’ensemble avec ses narrations interconnectées dégage une magie certaine, même si pour moi, en l’état de mes lectures d’Ogawa, Cristallisation secrète garde une petite longueur d’avance.

4 commentaires:

JB a dit…

L'homme qui vendait des corsets:une plongée vertigineuse dans la folie
et la solitude de cet homme
Comme vous,je reste sur" Cristallisation secrete"

Anonyme a dit…

Une plongée dans la folie?..Mais ce tigre n'est-il pas la seule"famille" apres tout qui reste au vieil homme.

Anonyme a dit…

Le dernier roman "La papeterie Tsubaki" est un enchantement.

Soleilvert a dit…

Il ne s'agit pas du même Ogawa, mais merci du conseil !