jeudi 11 janvier 2018

Vies minuscules


Pierre Michon - Vies minuscules - Folio







« Les gens qui ne sont rien », selon une aimable expression Jupitérienne, fournissent néanmoins la matière première d’oeuvres littéraires estimables. Aux monumentales productions romanesques de Victor Hugo et d’ Emile Zola, sans oublier le célèbre Sans famille d’Hector Malot succèdent à l’aube du XXe siècle, quelques titres consacrés au petit peuple : Jacquou le Croquant d’Eugène Le Roy, La guerre des boutons de Louis Pergaud… Puis la veine s’épuise et les humbles retournent bientôt à leur statut de simples, pour parler comme les botanistes.


Dans ce contexte la parution de Vies minuscules de Pierre Michon en 1984 (1),-  alors même qu’une littérature de terroir émergeait (Sabatier, Jakez-Hélias …) -, fut saluée par la critique comme une renaissance du sujet dans la fiction, en réaction au Nouveau roman. Cependant, bien que s’appuyant sur des personnages d’extraction modeste, la haute tenue de l’écriture et des innovations formelles éloignaient l’ ouvrage du réalisme social pour le propulser sur les terres flaubertiennes, ou selon l’aveu de l’auteur même, sur les pas de La vie des hommes infâmes de Michel Foucault. Les croquantes et les croquants de Brassens s’y vêtaient de beaux habits de langage et leur parcours s’y relatait avec une compassion héritée de la vie des Saints.


Tel quel, le roman se présente comme une biographie, voir une quasi autobiographie d’un narrateur hanté par les ombres familiales : « qui, si je n’en prenais ici acte, se souviendrait d’André Dufourneau, faux et noble paysan perverti, qui fut un bon enfant, peut être un homme cruel, eut de puissants désirs et ne laissa de trace que dans la fiction qu’élabora une vieille paysanne disparue ». De cet inventaire de fantômes, surgissent les figures du père en mode déserteur, dont le souvenir est perpétué par un chapitre émouvant consacré aux grands-parents paternels (« Vies d’Eugène et de Clara »), et de la petite sœur morte prématurément (« Vie de la petite morte ») :


 « Cela, je le concevais volontiers : quand nous allions au cimetière de Chatelus, je voyais bien à l’air consterné des femmes, à la lourde réprobation de Félix qui ôtait sa casquette, que quelqu’un devait avoir bien de la peine, là-dessous ; quelqu’un qui aurait voulu être là et ne le pouvait pas, que quelque chose retenait âprement , comme ces lointains cousins qui chaque année vous écrivent leur grand désir de vous revoir, mais le voyage est si long, le peu d’argent les arrête, la meule de leur vie de plus en plus fermement les tient là et les broie, enfin par vergogne, ils se taisent, on perd leur trace. Je m’occupais ; j’allais chercher de l’eau pour les fleurs, emplissait de terre bonne à la main les pots, enfouissais sournoisement  mon visage dans la poudre d’éternité des chrysanthèmes ; c’était souvent l’hiver ; l’église était haute sur la colline haute du cimetière, le clocher et le ciel dans un même gris s’élançaient dans mon cœur, et comme riches à l’œil étaient les vallées, combien vive ma course imaginée vers elles, et puissant le cri net d’une branche piétinée, l’éclat de rire du visible multiplié dans les flaques; j’aurais bien voulu vivre. Le vécu, l’évanoui m’accueillaient quand je revenais portant mon broc d’eau à bout de bras pour ne pas éclabousser ma culotte de dimanche, et me rappelaient à l’ordre l’arpent de gravier que des mains lentes fleurissaient, le sel à poignées jeté comme sur une ville morte, et dans la huée d’un corbeau l’appel navrant là-dessous, plus bas que le sel et les fleurs dont ténébreusement elle se nourrissait, de la petite muette, l’obscure, l’ensevelie, ma sœur. »


Aux récits d’enfance succèdent d’autres textes « Vies d’Eugène et de Clara »,  « Vie du père Foucault », « vie de Georges Bandy », « Vie de Claudette » consacrant des personnages croisés à l'âge adulte. Le narrateur s’ y peint en écrivain maudit et impuissant, abonné aux amphétamines, admis en hôpital psychiatrique et surtout usant et abusant des femmes dont il trompe la confiance à l’image du père absent qu’il incarne malgré lui.


La beauté de ces textes comme sortis du Gueuloir de Flaubert, tant ils gagnent à être dits, me confirme que Foucault et Michon restent mes stylistes français préférés d’après guerre quoique dans des genres dissemblables. Le premier ne cessait au travers d’une écriture baroque de déplier indéfiniment le réel. Le second lance des phrases comme des ponts au dessus de l’abîme. On ne voit pas immédiatement la rive opposée, mais une impulsion projette le lecteur toujours plus loin, jusqu’à ce que d’arabesques en arabesques, surgisse, obéissant à sa propre logique d’épuisement architectural, le point d’ancrage.


Cette chronique doit beaucoup aux réflexions de Dominique Viart.



(1) Cf aussi ma fiche de lecture sur Les Onze, livre publié en 2009.


3 commentaires:

Anonyme a dit…

Ce roman est un magnifique capharnaum de la mémoire ou Michon convoque les morts.
N'écrit-on jamais que le livre de ses ancêtres?

Soleilvert a dit…

L'écriture, c'est ce qui nous relie aux morts.

Laurent a dit…

C'est par l'ecriture que les morts restent encore vivants.
Ce roman m'a plu car MICHON y introduit de belles métaphores melant le reel et l'imaginaire.