mardi 30 janvier 2018

Le Seigneur des ténèbres


Robert Silverberg - Le Seigneur des ténèbres - Anne Carrière/ Le livre de poche





Andrew Battell originaire de la bonne ville de Leigh dans l’Essex quitte l’Angleterre en 1589 afin d’aller chercher fortune en mer. Sa fratrie a jadis bourlingué sous la bannière du corsaire Francis Drake, dérobant l’or des espagnols. Les projets du cadet sont plus modestes, acquérir un peu de bien afin d’épouser la belle Anne Katherine Swayer. Las, embarquant dans une expédition commandée par un mauvais capitaine, il est fait prisonnier par des Portugais sur les côtes brésiliennes et renvoyé dans un de leurs comptoirs africains à Sao Paulo de Loanda (l’actuelle Luanda capitale de l’Angola). Le Portugal, alors réuni au royaume de Philippe d’Espagne, domine les mers et exerce toutes sortes de trafics en Afrique y compris la traite des noirs. Une amie du gouverneur, Dona Teresa, s’éprend de lui et le tire des geôles lusitaniennes. Commence alors pour l’infortuné Battell une existence plus paisible de cabotage entre l’Angola et le Congo, jusqu’ au jour où pris en grippe par sa protectrice, les autorités l’envoient guerroyer comme simple soldat contre les rois africains. Il trouve alors refuge chez les terribles Jaqqas.


Le Seigneur des ténèbres est une oeuvre à part dans la bibliographie de l’auteur du cycle de Majipoor. Ne relevant ni de la science-fiction, ni de la fantasy, ni de la réécriture de textes mythologiques, elle s’inscrit dans la lignée des récits d'aventure de Stevenson ou Defoe. Comme Robinson Crusoe, le roman s’inspire de faits maritimes réels. C’est également un projet d’écriture issu de lectures d’enfance. Rédigé selon les dires de l’écrivain dans une prose d’inspiration élisabéthaine, Le Seigneur des ténèbres fait honneur à ses illustres devanciers et demeure avec L’oreille interne, et quelques autres, un des sommets de la production littéraire de Robert Silverberg.


Des thèmes connus des lecteurs du grand Bob, émerge la dénonciation du colonialisme esclavagiste. L’océan culturel qui sépare Andrew Battell du redoutable souverain des Jaqqas, Calandola, n’est pas plus vaste que celui engendré par les « papistes » portugais dont la cruauté, l’avidité et l’absence d’état d’âme, horrifient tout autant le marin anglais que les moeurs anthropophages des impitoyables guerriers noirs. Un peu à l’instar du Gulliver de Swift, il acquiert d’ailleurs au cours de ses années d’errance une sorte de relativisme culturel le conduisant à se débarrasser des peaux mortes des préjugés pour percer le secret des âmes.


Ce souci d’acculturation, volontaire ou fortuit, entraîne parfois les héros de Silverberg dans des métamorphoses et voyages sans retour. Il s’en faut de peu qu’Andrew Battell suive les traces des protagonistes des Profondeurs de la terre ou de La face des eaux et accomplisse quelque obscur destin au cœur des forêts. Mais il fallait bien que cet Ulysse moderne témoigne.


D’une galerie de personnages pittoresques comme Don Joao,  l’Imbé Jaqqa Calandola, la douce Matamba, surgit une forte figure féminine. Dona Teresa ressuscite les antiques Circé et Médée, femme d’ambition à la beauté irrésistible et aux colères redoutables, ensorceleuse ensorcelée que la verve romanesque de l’écrivain s’ingénie à fourrer dans les pattes du nostalgique de Leigh.


On peut considérer Le Seigneur des ténèbres comme un chef d’oeuvre.

3 commentaires:

Pierre-Paul Durastanti a dit…

C'est un chef d'oeuvre. La traduction de Nathalie Zimmermann en est aussi un.

Soleilvert a dit…

Traduction : merci d'en souligner l'excellence, Madame de Blayac (le film Ridicule) serait ravie de la tenue de cette langue.

Anonyme a dit…

Pas mieux.

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