samedi 15 juillet 2017

Des univers virtuels au monde digital



La série d'articles regroupés sous le titre Passeports pour le futur propose modestement d'explorer quelques ouvrages de science-fiction et de confronter leurs thématiques les plus percutantes à la lumière du réel. Après L'Homme augmenté et L'Homme diminué, voici un bref retour sur le mouvement cyberpunk dont les fulgurances continuent d’infiltrer notre quotidien et baliser le futur.






La littérature de science-fiction est un peu comme l’oracle de Delphes. On y cherche une voie vers le futur. Parfois en vain. L’art en effet obéit à une logique interne et poursuit ses propres objets. Cette entreprise narcissique ne semble guère compatible avec la compréhension du réel, gouverné par des lois d’une complexité infinie, autant que par le hasard ou l’entropie. C’est oublier dira t’on que la démarche artistique repose aussi sur l’observation, voir l’imitation de la nature selon Aristote. Appliquée à la science-fiction cette pratique porte le nom d’extrapolation. Or même dans ce cas de figure elle montre ses limites. En fouillant dans l’oeuvre de Jules Verne, ou en se remémorant la rituelle injonction (1) adressée par l’amiral Kirk à son ingénieur de bord via un objet communiquant, on trouvera bien trace de la télévision ou du mobile.. Qui, cependant, avait anticipé la généralisation et l’ampleur de leur usage ? Personne. Mais les oracles ne mentent pas. Ils nous envoient des messages cryptés, comme la gueule de Moloch imaginée par Fritz Lang (2), enfournant des esclaves, à laquelle fera écho un jour la bouche d’enfer d’Auschwitz. Ou comme l’expansion incontrôlable d’un cube dans la ville d’Urbicande, précurseur d’Internet (3).

Un sous-genre littéraire semble contredire ces affirmations. Dans un long et érudit article paru dans Actusf, Le cyberpunk français à l’épreuve de l’histoire(4), Alexandre Marcinkowski retrace le parcours de cette thématique de la science fiction à travers ses productions anglo-saxonnes et françaises, en particulier dans son incarnation la plus fascinante, le cyberspace. On réalise la richesse et la fécondité de cette annexion de l’imaginaire popularisée par Gibson, Stephenson, Genefort, Egan et consorts, dont les développements romanesques croisent les travaux de Gilles Deleuze sur la déterritorialisation (5) ou de Guy Debord (6) sur l’importance du regard dans nos sociétés contemporaines. L’apparition des réseaux informatiques et d’Internet viendra peu à peu confirmer et affadir ces utopies.

Y a-t-il cependant encore des Dieux cachés dans les univers virtuels ? Peut être le monde digital qu’inventent actuellement les entreprises. Le digital, alliance d’Internet et de l’ordinateur est le fils naturel de la télématique, un concept imaginé dans les années 70 par Simon Nora et Alain Minc. Abandonnons le Moi narcissique et triomphant du peuple du cyberspace et la contre culture cyberpunk. Abandonnons aussi la filiation supposée avec le space opera pour se reporter encore au cycle des robots d’Asimov. Ceux-ci, on le sait, ont investi dans le réel les usines. A leur tour les univers virtuels quittent la sphère romanesque et entament leur émergence digitale dans la sphère économique. La robotique avait transformé le secteur secondaire, le digital va bouleverser le secteur tertiaire. La désanctuarisation du travail, le nomadisme (7), sont les enfants de la déterritorialisation, ou de la perte du corps du cyberspace. Etres de chair et virtuels à la fois, les salariés de demain seront dispersés dans les intranets et les forums sociaux de leurs entreprises. Sous les auspices de la productivité et de l’agilité, ils fusionneront avec les flux de données sans cesse grandissants. Quant aux exclus du monde digitalisé, ils erreront dans la Conurb.





(1)   « Remonte nous Scotty »
(2)   Metropolis
(3)   La fièvre d’Urbicande de Peeters et Schuitten
(5)   L’anti oedipe
(6)   La société du spectacle
(7)   L’homme nomade de Jacques Attali

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