Robert Silverberg - Voile
vers Byzance - Le Bélial’ - Une heure lumière
Quoi de mieux pour entamer une nouvelle saison littéraire qu’une œuvre de Robert Silverberg ? Il s’agit en l’occurrence d’une réédition d’une novella de 1985 déjà publiée à plusieurs reprises en France dans la traduction du toujours jeune Pierre Paul Durastanti. Lauréat d’un Nebula, finaliste des Hugo et Locus ce texte mérite d’être porté à l’attention des jeunes générations.
Charles Phillips, newyorkais de 1984, se retrouve
soudainement projeté dans la Terre du cinquantième siècle, transformée en un
gigantesque Disneyland peuplé de villes antiques et éphémères. Les citoyens immortels
et dilettantes de ce monde de loisir déambulent dans les rues et les palais de
cités reconstituées dont l’animation est assurée par une myriade de « temporaires »,
intermittents du spectacles robotiques mimant le quotidien des populations disparues.
C’est ainsi que Phillips découvre Alexandrie, son Phare, sa Bibliothèque
contenant les pièces perdues de Sophocle, l’histoire de Rome par Caton, la vie
de Périclès par Thucydide etc. Il découvre aussi l’amour en la personne d’une « éphémère ».
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Copyright Alexandre - Oliver Stone |
Voile vers Byzance appartient à ce qu’on pourrait
appeler la « veine touristique » de l’auteur. Le titre de travail -
provisoire - du récit de l’écrivain, La ville aux cents portes, renvoie
à une autre novella Thèbes aux cents portes qui met aussi en scène un
voyageur temporel. Les deux textes présentent une autre similitude. On connait
le Silverberg amer des Monades urbaines, de L’homme dans le
labyrinthe. Mais il ne faut pas occulter un autre Silverberg, ici présent, celui
dont les épilogues ouvrent de nouveaux espaces et de nouveaux émerveillements y
compris au détour de civilisations anciennes.
En dehors de la thématique d’une Terre du futur hédoniste, déjà
abordée par Moorcock dans son cycle des Danseurs de la fin des temps,
l’auteur reprend à son compte un sujet autrement plus grave, cœur du roman Gilgamesh
roi d’Ourouk, la mortalité au cœur de la condition humaine. Gioia, amante
et guide de Phillips est une « éphémère ». Une anomalie génétique la
prive de l’immortalité. Pire, Phillips ne semble plus vieillir alors même que
son désir de retour dans le New York de
1984 semble disparaitre.
Comment s’affranchir de l’idée de la mort ? L’écrivain
cite alors un paragraphe du poème du poète irlandais William Butler Yeats :
Voile vers Byzance (1)
Une fois délivré de la nature, je n’emprunterai plus
Ma forme corporelle à nulle chose naturelle, mais
A ces formes que les orfèvres de Grèce
Façonnent d’or battu ou couvrent de feuilles d’or
Pour tenir en éveil un Empereur somnolent ;
Ou qu’ils posent sur un rameau d’or pour qu’elles
chantent
Aux seigneurs et aux dames de Byzance
Ce qui fut, ce qui est, ce qui est à venir.
Même si la nouvelle s’oriente vers un final qu’un
vers de Shakespeare page 112 suggère davantage, on peut à mon avis , en substituant la figure du romancier à celle de son personnage, y lire la volonté
d’échapper au Temps par l’Art. En ce sens Robert Silverberg est immortel.
P.S : l’intégralité du poème
Ce pays-là n’est pas pour les vieillards. Les garçons
Et les filles enlacés, les oiseaux dans les arbres
– Ces générations de la mort – tout à leur chant,
Les saumons bondissants, les mers combles de maquereaux,
Tout ce qui marche, nage ou vole, au long de l’été
célèbre
Tout ce qui est engendré, naît et meurt.
Ravis par cette musique sensuelle, tous négligent
Les monuments de l’intellect qui ne vieillit pas.
.
.
Un homme d’âge n’est qu’une misérable chose,
Un manteau loqueteux sur un bâton, à moins
Que l’âme ne batte des mains et ne chante, et ne chante
plus fort
A chaque nouvelle déchirure qui troue son habit mortel,
Mais il n’est qu’une seule école pour ce chant, c’est
l’étude
Des monuments de sa propre magnificence ;
Et c’est pourquoi j’ai traversé les mers pour m’en venir
Jusqu’à la cité sainte de Byzance.
.
.
Ô vous, sages dressés dans les saintes flammes de Dieu
Comme dans l’or d’une mosaïque sur un mur,
Sortez des flammes saintes, venez dans la gyre qui
tournoie
Et soyez les maîtres de chant de mon âme.
Réduisez en cendres mon cœur ; malade de désir,
Ligoté à un animal qui se meurt,
Il ignore ce qu’il est ; et recueillez-moi
Dans l’artifice de l’éternité.
.
.
Une fois délivré de la nature, je
n’emprunterai plus
Ma forme
corporelle à nulle chose naturelle, mais
A ces formes que
les orfèvres de Grèce
Façonnent d’or
battu ou couvrent de feuilles d’or
Pour tenir en
éveil un Empereur somnolent ;
Ou qu’ils posent
sur un rameau d’or pour qu’elles chantent
Aux seigneurs et
aux dames de Byzance
Ce qui fut, ce
qui est, ce qui est à venir.
(1)
J’ai repris la traduction de Jean Yves Masson, à
l’exception du 25e vers traduit par Jean Briat