mercredi 20 août 2025

Voile vers Byzance

Robert Silverberg - Voile vers Byzance - Le Bélial’ - Une heure lumière

 

 


Quoi de mieux pour entamer une nouvelle saison littéraire qu’une œuvre de Robert Silverberg ? Il s’agit en l’occurrence d’une réédition d’une novella de 1985 déjà publiée à plusieurs reprises en France dans la traduction du toujours jeune Pierre Paul Durastanti. Lauréat d’un Nebula, finaliste des Hugo et Locus ce texte mérite d’être porté à l’attention des jeunes générations.

 

Charles Phillips, newyorkais de 1984, se retrouve soudainement projeté dans la Terre du cinquantième siècle, transformée en un gigantesque Disneyland peuplé de villes antiques et éphémères. Les citoyens immortels et dilettantes de ce monde de loisir déambulent dans les rues et les palais de cités reconstituées dont l’animation est assurée par une myriade de « temporaires », intermittents du spectacles robotiques mimant le quotidien des populations disparues. C’est ainsi que Phillips découvre Alexandrie, son Phare, sa Bibliothèque contenant les pièces perdues de Sophocle, l’histoire de Rome par Caton, la vie de Périclès par Thucydide etc. Il découvre aussi l’amour en la personne d’une « éphémère ».

 

Copyright Alexandre - Oliver Stone

Voile vers Byzance appartient à ce qu’on pourrait appeler la « veine touristique » de l’auteur. Le titre de travail - provisoire - du récit de l’écrivain, La ville aux cents portes, renvoie à une autre novella Thèbes aux cents portes qui met aussi en scène un voyageur temporel. Les deux textes présentent une autre similitude. On connait le Silverberg amer des Monades urbaines, de L’homme dans le labyrinthe. Mais il ne faut pas occulter un autre Silverberg, ici présent, celui dont les épilogues ouvrent de nouveaux espaces et de nouveaux émerveillements y compris au détour de civilisations anciennes.

 

En dehors de la thématique d’une Terre du futur hédoniste, déjà abordée par Moorcock dans son cycle des Danseurs de la fin des temps, l’auteur reprend à son compte un sujet autrement plus grave, cœur du roman Gilgamesh roi d’Ourouk, la mortalité au cœur de la condition humaine. Gioia, amante et guide de Phillips est une « éphémère ». Une anomalie génétique la prive de l’immortalité. Pire, Phillips ne semble plus vieillir alors même que son désir de retour dans le New York de 1984 semble disparaitre.

 

Comment s’affranchir de l’idée de la mort ? L’écrivain cite alors un paragraphe du poème du poète irlandais William Butler Yeats : Voile vers Byzance (1)

  

Une fois délivré de la nature, je n’emprunterai plus

Ma forme corporelle à nulle chose naturelle, mais

A ces formes que les orfèvres de Grèce

Façonnent d’or battu ou couvrent de feuilles d’or

Pour tenir en éveil un Empereur somnolent ;

Ou qu’ils posent sur un rameau d’or pour qu’elles chantent

Aux seigneurs et aux dames de Byzance

Ce qui fut, ce qui est, ce qui est à venir.

  

Même si la nouvelle s’oriente vers un final qu’un vers de Shakespeare page 112 suggère davantage, on peut à mon avis , en substituant la figure du romancier à celle de son personnage, y lire la volonté d’échapper au Temps par l’Art. En ce sens Robert Silverberg est immortel.

 

 

 

 

 

P.S : l’intégralité du poème

 

Ce pays-là n’est pas pour les vieillards. Les garçons

Et les filles enlacés, les oiseaux dans les arbres

– Ces générations de la mort – tout à leur chant,

Les saumons bondissants, les mers combles de maquereaux,

Tout ce qui marche, nage ou vole, au long de l’été célèbre

Tout ce qui est engendré, naît et meurt.

Ravis par cette musique sensuelle, tous négligent

Les monuments de l’intellect qui ne vieillit pas.

.

.

Un homme d’âge n’est qu’une misérable chose,

Un manteau loqueteux sur un bâton, à moins

Que l’âme ne batte des mains et ne chante, et ne chante plus fort

A chaque nouvelle déchirure qui troue son habit mortel,

Mais il n’est qu’une seule école pour ce chant, c’est l’étude

Des monuments de sa propre magnificence ;

Et c’est pourquoi j’ai traversé les mers pour m’en venir

Jusqu’à la cité sainte de Byzance.

.

.

Ô vous, sages dressés dans les saintes flammes de Dieu

Comme dans l’or d’une mosaïque sur un mur,

Sortez des flammes saintes, venez dans la gyre qui tournoie

Et soyez les maîtres de chant de mon âme.

Réduisez en cendres mon cœur ; malade de désir,

Ligoté à un animal qui se meurt,

Il ignore ce qu’il est ; et recueillez-moi

Dans l’artifice de l’éternité.

.

.

Une fois délivré de la nature, je n’emprunterai plus

Ma forme corporelle à nulle chose naturelle, mais

A ces formes que les orfèvres de Grèce

Façonnent d’or battu ou couvrent de feuilles d’or

Pour tenir en éveil un Empereur somnolent ;

Ou qu’ils posent sur un rameau d’or pour qu’elles chantent

Aux seigneurs et aux dames de Byzance

Ce qui fut, ce qui est, ce qui est à venir.

 

 

 

 

 

 

(1)   J’ai repris la traduction de Jean Yves Masson, à l’exception du 25e vers traduit par Jean Briat


mercredi 6 août 2025

The Dark Side of the Moon

En Décembre 2024 le magazine Rock&Folk sortait un hors-série compilant 70 ans de rock en près de 700 albums. Pas un historique du genre et des courants, même si les articles mentionnent forcément les influences. Non une déclinaison année après année de disques et de CD choisis par les contributeurs du prestigieux magazine. Comme tout un chacun je regrette quelques absences et m’interroge sur la présence de certains (1). En tout cas en décalant d’un an c’est toute ma vie en musique qui s’offre là avec pour ma part une préférence, âge oblige, pour le socle des années 60 et 70.

Le tout est servi par de belles plumes et c’est la chronique de l’une d’entre elles que je voulais citer, écho des liens fraternels qui unissent le rock à la science-fiction, confrérie dont le maitre d’œuvre à pour nom David Bowie. Voici donc une recension rédigée par Eric Dahan de The Dark side of the Moon emblématique opus de 1973 du Pink Floyd à rajouter à l’historique dossier du Cafard Cosmique Rock’n SF.

 








L'époque où l'on écoutait "Aladdin Sane" et où on allait voir "Orange Mécanique" n'avait plus d'idéal, mais on savait que le salut viendrait des machines, des ordinateurs IBM gigantesques trônant dans des salles blanches pressurisées, mani­pulés par des opératrices en blouses de coton adressant parfois un sourire derrière la vitre au visiteur de passage. Le salut viendrait aussi de l'espace, de stations orbitales climatisées où cohabiteraient négresses acid et businessmen en costumes et mallettes Delsey déjeunant au milieu des étoiles, de compléments nutritifs sous vide. Ce monde sans passion, dans lequel tout semblerait défiler pour le bien suprême de tous, avait déjà sa bande-son, "The Dark Side Of The Moon". Plus question d'affect ici, de singularité encombrante ou même d'histoire. Exit le père fondateur Syd Barrett. Les enfants de l'espace voulaient jouir de leur nouvelle liberté sexuel et politique, et les Pink Floyd seraient leur big band synthétique dans le grand silence de la Voie lactée.


Du bottleneck nuageux de "Breathe ou "Us And Them" comme un songe creux de Théodore Sturgeon avec ses chœurs stratosphériques, au cliquetis cynique des jackpots de "Money", en passant par la gorge profonde de "The Great Gig In The Sky", ou l'explosion mélodique du refrain de "Time" préparée par les carillons et les battements cardiaques et couronnée par le solo freak-out de David Gilmour, tout ici fera date, l'album (aux manettes duquel siège Alan Parson) se mettant aussitôt sur orbite des charts mondiaux et plus précisément du Billboard pour plus d'une décennie, et se vendant aujourd'hui encore par millions. Après cela, le Floyd réussira encore deux trois virées dans le grand bleu avec "Shine On You Crazy Diamond" ou "Wish You Were Here", avant d'overdoser sous la vulgarité des velléités de sens trop littéraires d'un "The Wall". En attendant, et pour l'éternité, avec sa façon de mettre en formes un monde nomade, aux points d'intensité éclatés, à peine hanté de désirs migrants se posant au ralenti comme des papillons sur leur objet, "The Dark Side Of The Moon" du Floyd et ses posters intérieurs ouvrant sur un désert dévorant de pyramides bleutées et de cratères sans fond restera comme l'une des plus belles machines déterritorialisantes de l'histoire de ce qu'on appelait encore à l'époque la culture pop.

ERIC DAHAN




Post-Scriptum : glanés en picorant dans le hors-série 44









(1) L'absence de Janis Joplin (The Pearl Sessions) interroge tout de même !


dimanche 3 août 2025

Quinzinzinzili

Régis Messac - Quinzinzinzili - L’Arbre Vengeur

 





L’arrêt en 2021 des Rencontres de l'Imaginaire de Sèvres, aimable festival à taille humaine de science-fiction, de fantasy et de fantastique, aura privé les amateurs franciliens de débats et d’échanges avec de sympathiques acteurs du genre. L’Association des Amis de Régis Messac en faisait partie. Cette amicale continue de perpétuer le souvenir d’un des précurseurs de la SF en France. Agrégé de grammaire, titulaire d’un doctorat en lettres, il n’eut pas la carrière universitaire escomptée peut-être en raison de son indépendance d’esprit et de ses engagements politiques. Il enseigna dans plusieurs lycées, s’illustra dans le journalisme pamphlétaire, et devint historien avant la lettre des littératures policières et de science-fiction. Trépané comme Apollinaire durant le premier conflit mondial, pacifiste comme Giono (il assurait n’avoir jamais tiré un coup de fusil), il entra néanmoins en résistance au côté des communistes en 1941. Déporté Nacht und Nebel, il disparut pense-t-on quelque part entre Dora et Bergen-Belsen.

 

Il publia en 1935 une dystopie, Quinzinzinzili, sombre vision d’un écrivain qui pressentant l’irruption d’un nouvel embrasement mondial développait en cent cinquante pages l’intuition de Paul Valery sur la fin des civilisations. Anticipant de peu la seconde guerre sino-japonaise, citant Adolph Hitler, Messac imaginait la création d’un axe entre l’Allemagne et le Japon et une déflagration totale par le jeu des alliances. Pire, le déploiement d’une arme chimique altérant l’atmosphère terrestre détruisait l’espèce humaine.

 

Mais Régis Messac ne nous convie pas seulement à un récit postapocalyptique. Adoptant une posture anthropologique, l’auteur se livre à un réquisitoire contre l’Humanité. Quelques enfants et un adulte ont survécu dans une grotte en Lozère. Ce dernier, qui est le narrateur, un narrateur un peu particulier d’ailleurs, extradiégétique, voix off se mêlant rarement aux activités du groupe, raconte la mise en place par les enfants d’un nouvel ordre social. Par un saisissant raccourci leur mémoire a été aboli. L’usage des rares objets sauvés de la destruction leur est étranger. Ils créent un langage bricolé à partir de quelques réminiscences : le dieu Quinzinzinzili est une dérivation de Paster noster/qui es in caelis. Leur seul héritage de l'ancien monde, les conflits liés aux comportements de domination.

 

Etonnant texte qui évoque tout à la fois l’abrutissement des derniers humains de La machine à explorer le Temps de Wells et la violence d’adolescents livrés à eux-mêmes décrite par William Golding dans Sa majesté des mouches.






samedi 26 juillet 2025

La compagnie des loups

Angela Carter - La compagnie des loups et autres nouvelles - Points

 

                                                                                                     

 

« Suivez-moi. Je vous attendais. Vous serez ma proie. »

 

 



 

L'amour hors-normes, tel était le thème des Imaginales 2025. Tel pourrait être aussi le leitmotiv de La compagnie des loups, magnifique recueil de nouvelles d’Angela Carter paru en 1979, traduit en 1985 et qui, malgré la renommée de l’autrice (demandez à Salman Rushdie) aurait pu échapper à ma curiosité, sans la vigilance de lecteurs chevronnés et cinéphiles de surcroit, car le récit titre a fait l’objet d’une adaptation cinématographique.

 

En dix récits, Angela Carter revisite quelques célèbres contes de Charles Perrault et de Mme de Beaumont : Barbe-Bleue, Le Petit Chaperon Rouge, La Belle et la Bête (objet de deux histoires), Blanche Neige et d’autres comme le Roi des Aulnes ou Nosferatu. Inversant les polarités, cassant les codes de la narration enfantine elle dévide son fil narratif sur le mode fantastique et subtilement érotique, adoptant une posture féministe, miroir des nouvelles de science-fiction de sa consœur d’alors, James Tiptree.

 

Les promises se transforment en louves-garou, en félines. Faussement consentantes elles rient aux éclats à l’annonce des dévorations, leur substituent des empoignades nuptiales et éliminent le prédateur ou, satisfaites, s’endorment dans les pattes du loup. Plongez dans les odeurs de cuir et d’arum du « Cabinet sanglant » écho prolongé des vers de Baudelaire « Nous aurons des lits pleins d’odeurs légères/Des divans profonds comme des tombeaux. » Peut-être préférerez-vous la forêt automnale du « Roi des Aulnes » et ses broderies de feuilles et d’oiseaux ou bien arpenterez-vous les forêts hivernales et lupines comme dans « La Compagnie des loups » et ses tourbillons de rouge et de blanc, blancheur des neiges et des chairs pales, rouge sang des jeunes filles pubères.

 

Tout cela ne prendrait pas sans l’écriture d’Angela Carter magnifiquement restituée en français par une traductrice homonyme d’une altière speakerine de l’ORTF.

 

« Son cadeau de mariage refermé autour de ma gorge. Un tour de cou de rubis de cinq centimètres de large, semblable à quelque gorge tranchée extraordinairement précieuse.

Après la Terreur dans les premiers jours du Directoire, les aristos qui avaient échappé à la guillotine adoptèrent la coutume ironique de se nouer un ruban rouge autour du cou à l’endroit exact où le couperet aurait dû s'abattre, un ruban rouge comme le souvenir d'une plaie. Et sa grand-mère, séduite par cette idée, s'était fait faire son ruban à elle en rubis; quel luxe dans ce geste de défi! Cette soirée à l’Opéra revient encore aujourd'hui… la robe blanche; la frêle enfant qui la portait; et l'éclat des joyaux écarlates autour de sa gorge, brillant comme du sang artériel. Je le vis qui m'observait dans les miroirs dorés de l’œil appréciateur du connaisseur examinant un pur-sang, voire de la ménagère au marché, les pièces de viande à l'étal. Je ne lui avais jamais vu, ou du moins n'y avais pas pris garde, ce regard auparavant, dans sa pure avarice charnelle ; et qu'am­plifiait encore étrangement le monocle logé dans son orbite gauche. Quand je vis qu'il me regardait avec concupiscence, je baissai les yeux mais, en détournant de lui mon regard, j'aperçus mon propre reflet dans la glace. Et je me vis, soudain, telle qu'il me voyait, mon pâle visage, cette manière qu'avaient les muscles de mon cou de saillir comme un fin treillis. Je vis combien ce cruel collier me seyait. Et, pour la première fois de mon existence innocente et confinée, je perçus en moi-même des possibilités de dépravation qui me coupèrent le souffle.

Le lendemain, nous étions mariés »


SOMMAIRE NOOSFERE





samedi 19 juillet 2025

L’Opéra de Shaya

Sylvie Lainé - L’Opéra de Shaya - Hélios

 

                                                                                                     

Née dans un vaisseau spatial So-Ann bourlingue de planète en planète au gré des affectations, ne se posant jamais très longtemps. En ces temps futurs, l’Humanité essaime dans la galaxie. Elle se heurte à des mondes hostiles ou les domine complètement, détruisant les écosystèmes existants pour en édifier d’autres compatibles avec notre espèce. Comme tous les voyageurs la jeune femme caresse parfois l’idée de s’installer définitivement quelque part avant de retrouver l’habitacle spartiate du vaisseau. C’est alors qu’un jour un astronaute évoque devant elle le souvenir d’une escale sur Shaya, une planète bienveillante.

 

Voici quelques dizaines d’années que Sylvie Lainé publie des nouvelles toutes plus chatoyantes les unes que les autres. Celle-ci, une novella, a été plusieurs fois primée en 2015, et c’est grande honte pour moi de faire figurer seulement aujourd’hui au sommaire de mon blog une autrice qui me qualifia jadis de « copain au nom d’étoile ». Sa création, Shaya, évoque un autre nom, « Shayol », la terre des enfers imaginée par Cordwainer Smith où les vivants sont transformés en banques d’organes. Shaya en serait l’exacte opposée, une planète paradisiaque.

 

C’est ce que constate Anne-So sur place, sans trop se demander pourquoi elle a été sélectionnée pour sa féminité. L’accueil des autochtones est exceptionnel, la flore féérique, la faune exempte de prédateurs. L’écosystème y est en perpétuelle et rapide évolution, une sorte de loi naturelle là-bas car rien ne doit se figer. Seul Nico un humain dont elle tombe amoureux échappe à cette frénésie transformatrice. Les animaux qu’elle caresse, les plantes qu’elle effleure absorbent son ADN, sa singularité. Ce monde la désire.

 

Dans l’interview de Jerôme Vincent qui suit, Sylvie Lainé explique avoir voulu interroger « notre rapport au monde, aux autres, et à la nature ». La science-fiction par l’intermédiaire de ses floraisons imaginaires réactive subtilement nos doutes, nos angoisses en les transposant dans des espace-temps différents. Peut-on concevoir un ailleurs, une terre étrangère où les humains ne seraient ni prédateurs ni victimes, mais prêts à coexister, à échanger ?

 

En prenant appui sur les structures quelque peu archaïques d’un space-opera, le récit de Sylvie Lainé déploie une philosophie de l’imprégnation dont un de ses corollaires - la coexistence pacifique - subit aujourd’hui de furieux assauts idéologiques et militaires. Au moins avons-nous rêvé le temps de quelques pages, même si, nous le savons, les Paradis recèlent toujours un serpent.


mardi 15 juillet 2025

Le livre des passages

Alex Landragin - Le livre des passages - Le Cherche midi

 

                                                                                                     

 

LA BEAUTÉ

 

[…]Car j’ai, pour fasciner ces dociles amants,

De purs miroirs qui font toutes choses plus belles :

Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles !

 

 

LE FLAMBEAU VIVANT

 

Ils marchent devant moi, ces Yeux pleins de lumières,

Qu’un Ange très-savant a sans doute aimantés ;

Ils marchent, ces divins frères qui sont mes frères,

Secouant dans mes yeux leurs feux diamantés.

 

Me sauvant de tout piège et de tout péché grave,

Ils conduisent mes pas dans la route du Beau ;

Ils sont mes serviteurs et je suis leur esclave ;

Tout mon être obéit à ce vivant flambeau.

 

Charmants Yeux, vous brillez de la clarté mystique

Qu’ont les cierges brûlant en plein jour ; le soleil

Rougit, mais n’éteint pas leur flamme fantastique ;

 

Ils célèbrent la Mort, vous chantez le Réveil ;

Vous marchez en chantant le réveil de mon âme,

Astres dont nul soleil ne peut flétrir la flamme !

 

Charles Baudelaire

 

Fondé en 1978 avec comme fonds de commerce la poésie à compte d’auteur et les bavardages oiseux de personnalités publiques, Le Cherche Midi Editeur, ancienne appellation, a opéré au fil des décennies une mue salvatrice grâce à l’apport de nouveaux collaborateurs talentueux. C’est ainsi que furent créés les collections de référence « Lot 49 » ou « Les Passes-Murailles ». La parution du Livre des Passages (Crossings) d’Alex Landragin, premier ouvrage d’un auteur australien, confirme cette exigence qualitative.

 

De nos jours un relieur parisien se voit confier la fabrication d’un livre secret contenant trois textes dont un inédit de Charles Baudelaire. Le commanditaire, une riche bibliophile, lui demande de travailler dans le plus grand secret et de ne pas en lire le contenu. Une promesse difficile à tenir quand on assemble des pages d’autant qu’à la mort de « la Baronne » l’ouvrage devient la propriété provisoire du fabricant le déliant ainsi de ses engagements.

 

Le premier récit « L’éducation d’un monstre » raconte la rencontre inopinée à Bruxelles de Charles Baudelaire et d’une certaine Edmonde Duchesne de Bressy. Renversé par une voiture à la sortie d’un diner le poète est recueilli par une mystérieuse femme réincarnation de Jeanne Duval, son ancienne maitresse. Edmonde lui dévoile les secrets d’une technique de transmigration (permutation) des âmes dont des insulaires polynésiens seraient les initiateurs : le passage.

 

« La cité des ombres » nous transporte dans le Paris des années 40 peu de temps avant l’arrivée des troupes nazies. Un réfugié juif-allemand fait la connaissance au cimetière Montparnasse de Madeleine Blanc. La jeune femme est à la recherche de « L’éducation d’un monstre », en concurrence avec une mystérieuse société Baudelaire dirigée par Coco Chanel. Alors que tout l’invite à fuir la capitale, le réfugié, tombé amoureux de Madeleine, prend part à sa quête. Elle lui révèle le secret du passage.

 

Le dernier texte « Conte de l’Albatros » donne la clef du roman. Au XVIIIe siècle les habitants de l’ile Oaeetee dans le Pacifique pratiquent un sortilège connus d’eux seuls, l’échange provisoire et réversible des esprits, conçu comme un acte de connaissance réciproque. Un jour débarquent des européens venus vendre des peaux. Les iliens font participer les occidentaux à leur rite. Mal leur en prend car deux jeunes amants Alula et Koahu vont se retrouver malgré eux dans la peau d’étrangers et devront au fil de multiples identités traverser océans et années pour tenter de se retrouver.

 

Outre l'ordre linéaire de lecture, Alex Landragin suggère une séquence alternative balisée par ses soins. Ce jeu de piste a été pratiqué entre autres par Ian M. Banks dans L’usage des armes et Stéphane Beauverger dans Le Déchronologue, - pas toujours de façon convaincante. Préconisons une troisième piste : commencer la lecture par le dernier récit, étant donné, comme l’explique le blogueur Apophis … que le début est la fin du texte.

 

Ces considérations labyrinthiques ne doivent en aucun cas décourager le lecteur qui se voit proposer de voyager dans l’espace et le temps, de côtoyer Baudelaire, et de rêver aux serments d’amour éternel. Intrigue originale, écriture élégante (merci à la traductrice), Le livre des passages est une des satisfactions de l’imaginaire 2025.

mercredi 9 juillet 2025

Un extrait de "Pour patrie l’espace" de Francis Carsac - L’arbre vengeur

 

Chroniquant Pour Patrie l’espace de Francis Carsac, j’attirai alors l’attention sur la beauté des dernières pages du livre. Pourquoi ne pas en citer un extrait ? Comme celui d’Adrian Tchaikovsky qui relatait la mort d’un démiurge humain, il se hisse à un niveau supérieur de réflexion et, ici, - bien avant Romain Lucazeau -, proprement métaphysique, au fil d’un dialogue entre un astronaute et un être des étoiles.Les Stelliens ont-ils lu Albert Camus ?

 

 

 « — Nous croyons en l'homme, Tinkar, dit doucement le teknor. Ou plutôt en l'intelligence, car il est des races non humaines, différentes de nous par leur aspect, et qui sont quand même humaines, au sens où je l'entends. À l'homme. Mais à un type d'homme tel que tu n'as jamais été, malgré ton esprit puissant, tes muscles et ton courage. Tu n'es encore qu'un enfant. Je ne mets pas en doute tes qualités viriles, mais elles ne suffisent pas. Il ne sert à rien d'être capable de regarder la mort en face, si on n'est pas capable de la regarder en face seul !


 « La majorité d'entre nous ne croit en rien d'autre. Oh ! nous ne nions pas ce que nous ignorons. Il est possible qu'il y ait un Dieu, mais s'il est, il est si différent de ton Dieu qui déléguait sur Terre - une misérable planète d'une petite étoile d'une galaxie moyenne - qui déléguait sur Terre un empereur ! Il est différent du Dieu des pèlerins, qui leur fit une promesse. Appelle Dieu l'inconnaissable, si tu veux. Il est rassurant de penser que l'Univers n'est pas vide, qu'il existe quelque chose qui le transcende, et qui l'a causé. Pour moi, je ne puis me leurrer. Ce Dieu est indifférent au sort des hommes, tout est comme s'il n'existait pas.


 « Sur des millions de planètes, nous le savons, la vie est apparue. Dans la boue de marécages, dans la tiédeur sale des eaux primitives. Il n'y a nulle preuve que la vie fait partie d'un plan établi, elle a dû naître, non pas par hasard, mais comme le résultat inéluctable de processus physico-chimiques. Son abondance dans le cosmos, les innombrables mondes où elle a avorté me semblent la preuve de son manque de finalité en dehors d'elle-même.


 « Car elle a une curieuse particularité, la vie, c'est celle de se continuer, de se défendre sauvagement contre l'entropie envahissante, de vouloir se perpétuer. même dans les pires conditions, même quand il n'v a aucun espoir.


 « Puis, passé un certain degré de complication, est apparue la conscience, enfin l'intelligence. Et par là même, le cosmos s'est donné un témoin et un juge. Témoin vain, juge futile, dont nulle puissance extérieure n'exécuterait jamais les arrêts. Et la vie s'est mise alors à transformer le cosmos.


 « Notre empreinte est encore infime : quelques planètes ravagées au cours de nos guerres, quelques monticules ajoutés par nos efforts aux immenses globes célestes. Mais la vie commence à peine ! Elle n'a existé, dans ce coin du cosmos où tâtonnent nos explorations, que pendant le dernier milliard d'années. Sur notre planète-mère, l'intelligence n'a guère qu'un million d'années ou deux, si elle les a. Il y a une quarantaine de mille ans terrestres sont apparus les premiers hommes modernes. Deux races seulement sont plus anciennes, parmi celles que nous connaissons, les H'rtulu, qui ont environ cinquante mille ans derrière eux, et les Kiliti, qui en ont soixante mille. Toutes deux ont subi des conditions tellement difficiles qu'elles ne sont guère en avance sur nous.


 « D'autres espèces ont disparu, écrasées par un soubresaut du monstre Univers : étoile explosant en nova, ou toute autre catastrophe. Nous avons maintenant franchi le seuil où nous aurions pu être détruits ainsi, Tinkar. Il est difficile de concevoir un cataclysme s'étendant sur plus de cent mille années-lumière. D'ici peu, nous irons aux autres galaxies : deux de nos cités explorent la nébuleuse d'Andromède.


 « Nous ne pensons pas être déjà vainqueurs du cosmos. Nous sommes toujours de fragiles insectes, sujets à disparition par voix interne, par sénescence raciale. Mais, si nous avons le temps, nous conquerrons cet ennemi-là aussi. Nous nous répandrons, et pas seulement nous, mais toutes les races alliées, nous nous répandrons dans tout l'Univers.


 « Pour quel but ? Aucun ! Notre volonté. Quand l'inanimé a produit l'intelligence, un pas décisif a été franchi. La vie intelligente, qui n'a aucun but dans le sens métaphysique du terme, a la propriété de se fixer son but elle-même. Nous conquerrons l'Univers parce que nous le voulons, ou que ça nous amuse.


 « Mais tout cela n'est qu'un côté de l'histoire, Tinkar. Le plus important n'est pas là ! Le plus important est la conquête de l'intelligence par elle-même. Plus un être est réellement intelligent, plus il voit l'absurdité du mal, plus il s'efforce de le combattre. Oh ! je sais qu'il existe des hommes ou des êtres - les Mpfifis par exemple, et encore n'est-ce pas sûr - qui paraissent à la fois intelligents et vils. Je dis qui paraissent, car ce sont ou bien des malades, ou alors des imbéciles, malgré leurs réussites matérielles. Il faut être fou ou bête pour utiliser ses facultés à détruire au lieu de construire, ou bien alors sentir confusément qu'on n'en est pas capable.


 « Le premier but que l'homme se fixe, c'est d'étendre aussi loin que possible le règne de la conscience. Le second, c'est de perfectionner cette conscience, de la rendre aussi constructive que possible. La première conquête est en bonne voie. Si l'homme terrestre ne la réalise pas, d'autres le feront. La deuxième, eh bien la deuxième est un peu en retard car plus difficile. Nous sommes nous, Stelléens, très en avance sur ce qu'était votre Empire. Tu as pu voir, ici même sur le Tilsin, qu'il nous reste un très long chemin à parcourir !


 « Qu'est-ce qui pousse l'homme dans cette direction ? Je n'en sais rien. Tout ce que je sais, c'est que construire donne à tout esprit normal, sain, plus de plaisir que détruire. C'est dans la construction seulement que l'homme peut pleinement se réaliser, en tant qu'individu et en tant qu'espèce.


 « Évidemment, il est dur de penser que cette grande aventure est une aventure collective, que cette immortalité possible de l'espèce ne s'étend pas à l'individu. Étant vivant moi-même, je partage cette tendance de la vie à vouloir continuer. Je pourrais projeter ce désir en une croyance en l'immortalité personnelle. Je ne le fais pas, parce que je ne le peux pas. Je serais malhonnête avec moi-même. Je ne méprise pas ceux qui sont capables de le faire sans se mentir, tels les pèlerins. Je les envie. Et ta foi de barbare, ta croyance ancienne en une sorte de Valhalla des guerriers n'était pas non plus méprisable, tant qu'elle était sincère. Maintenant, tu ne peux plus la maintenir, et tu te trouves seul, face à un Univers immense, aveugle et sourd. Bien sûr, il y a de quoi être effrayé. Nous l'avons tous été, à un moment ou à un autre. Mais être un homme, cela consiste à regarder la réalité en face, même si elle est déplaisante, même si elle est horrible. En es-tu capable ?


 — Mais que reste-t-il alors contre le désespoir, si l'Univers est vide de sens ?


 — Ton affirmation que tu dois lui en donner un !


 — Et que faites-vous quand cette foi vacille ? Car il doit bien exister des moments où elle vacille ! »


 Le teknor se leva, marcha lentement vers un des écrans. Le Tilsin était immobile dans l'espace, à quelque distance d'une nébuleuse gazeuse qui étirait son écharpe légère sur un fond d'astres. Partout, dans tous les sens, le cosmos s'étendait, noir abîme que trouaient misérablement les étoiles.


 « Ce que je fais ? Je me plante face à l'Univers et, sans me faire la moindre illusion sur la portée de mon geste, je le regarde en face et je crache sur lui ! » »

dimanche 6 juillet 2025

Les terres du bout du monde

Jorge Amado - Les terres du bout du monde - Folio

 

                                                                                                     



Comme son confrère chilien Luis Sepúlveda Calfucura, Jorge Amado de Feria natif de l’état de Bahia au Brésil, ne se contenta pas de romancer la barbarie des hommes ; il en subit la vindicte qui le conduisit sur les routes de l’exil. Les terres du bout du monde publié en 1942 réunit tout cela ficelé dans le nœud gordien de l’avidité humaine qui a pour nom ici, cacao. Ce fut également le titre d’un roman de jeunesse écrit dix ans plus tôt.

 

Le Brésil est le deuxième producteur mondial, derrière La Côte d’Ivoire, du fruit du cacaoyer. A son apogée, sa culture se concentrait dans les plantations de Bahia au nord-est de ce vaste pays. C’est là que Jorge Amado situe l’intrigue de son roman, à une date non précisée.  Deux familles de fazendeiros - des planteurs - celle du colonel Horatio et celle de sr. Badaro se disputent le défrichage de la forêt ancestrale de Sequeiro Grande sur laquelle ils n’ont aucun droit. Outre des tueurs - les jagunços - ils embauchent des ouvriers agricoles émigrés de toute part :

 

« Ils venaient d'autres contrées, d'autres mers, d'autres forêts, mais des forêts déjà conquises, sillonnées par des routes, éclaircies par les brûlis, des forêts d'où la jaguars avaient disparu et où les serpents se faisaient rares. Maintenant ils affrontaient la forêt vierge où les hommes n'avaient jamais mis les pieds, sans pistes, sans étoiles dans le ciel tempétueux. Dans leurs contrées lointaines, pendant les nuits de clair de lune, les vieilles femmes racontaient des histoires terribles d'apparitions. Quelque part dans le monde en un lieu que personne ne connaît, même pas les grands voyageurs qui parcourent les chemins de sertao en récitant des prophéties, habitent les apparitions. C'est ce que racontent les vieilles femmes qui  possèdent l'expérience du monde. Et soudain, en cette nuit de tempête, les hommes découvrirent dans un coin tragique de l'univers la demeure des apparition. Là, au milieu de la forêt, entre les lianes, en compagnie des serpents venimeux, des jaguars féroces, des chouettes de mauvais augure, ceux que les malédictions avaient transformés en animaux fantastiques payaient pour les crimes qu'ils avaient commis. De là ils partaient par les nuits sans lune pour attendre sur les routes les voyageurs qui rentraient dans leur foyer et les remplir d'épouvante. Maintenant, au milieu du bruit infernal de l'orage, les hommes, minuscules au pied des arbres, écoutent, venant de la forêt la rumeur des apparitions réveillées. Ils voient, quand cessent les éclairs, le feu qui sort de leur bouche, ils voient parfois la silhouette incroyable de la caapora dansant son ballet terrifiant. La forêt ! Ce n'est ni un mystère, ni un danger, ni une menace, c'est un dieu !

Il n'y a pas de vent froid soufflant de la mer lointaine aux vertes ondes dans cette nuit de pluie et d'éclairs. Malgré cela les hommes frissonnent et tremblent, leur cœur se serre, La forêt-dieu est devant eux, la peur les terrasse.

Leurs mains inertes laissent tomber les haches, les scies et les faucilles, leurs yeux hagards voient devant eux le dieu en furie ; là se cachent les animaux ennemis de l'homme, les animaux maléfiques, les apparitions. Impossible de continuer, aucune main l 'homme ne peut se dresser contre le dieu. Us reculent lentement, la peur au ventre. Partout les éclairs explosent, la pluie tombe à verse, les jaguars feulent, les serpents sifflent et, plus fortes que la tempête, les lamentations des loups-garous, des caaporas et des mulas-do-padre protègent les mystères et la virginité de la forêt. Elle se dresse devant les hommes, elle est le passé et le commencement du monde. Ils lâchent les machettes, les haches, les faucilles, les scies, il n'y a plus qu'un chemin, c'est celui du retour. »

 

Mais l’appât du gain surmonte bientôt les peurs anciennes et le récit emprunte alors les codes d’un western où juges, avocats et municipaux se vendent au plus offrant et au mieux armé. Une belle scène d’exposition montre les migrants embarqués sur un navire en partance pour Ilhéus, la ville du cacao. Une lune couleur sang éclaire un échantillon d’humanité disséminé sur le pont de troisième classe. Beaucoup ont été chassés par les faux de la misère et leurs pensées oscillent entre l’espoir de jours meilleurs et l’angoisse suscitée par des histoires de fazendeiros décimés par les fièvres ou les morsures de serpents. Ils ne le savent pas encore mais quelques-uns survivront comme hommes de main. Là-bas les hiérarchies sont en place, les plantations présentes et futures gardées d’une main de fer. Quelques figures émergent de cette légion de damnés, le redoutable Juca Badaro, flingueur et frère de sr Badaro, le capitaine Joao Magalhaes, ni capitaine ni ingénieur mais excellent joueur de poker et homme d’opportunités.

 

L’or vert du cacao les retient tous, natifs des deux clans en lutte et nouveaux arrivés. Seule Ester, femme du colonel Horatio, Bovary des antipodes, que le cri des grenouilles dévorés par les serpents réveille la nuit dans sa propriété construite aux lisières de la jungle, rêve de rejoindre son amie Lucia émigrée en Europe. Mais son amant l’avocat Virgilio espère profiter de la rivalité sanglante entre les deux plus gros planteurs de la région pour créer son propre domaine. La poudre et les fièvres décideront du sort des protagonistes. Quant à la forêt, les anathèmes de  Jérémias, le sorcier de Sequeiro Grande, comme les efforts du vieux Antonio José Bolivar du roman de Sepulveda n’y pourront rien. « Cette terre arrosée de sang était la meilleure terre au monde pour planter le cacao ». Grand roman assurément.


samedi 21 juin 2025

Le jeune homme, la mort et le temps

Richard Matheson - Le jeune homme, la mort et le temps - Folio SF

 

                                                                                                     


Atteint d’une tumeur cérébrale ne lui laissant que quelques mois de répit, Richard Collier liquide toutes ses affaires et quitte Los Angeles sans but précis.  Il échoue à San Diego dans l'Hôtel Del Coronado, vénérable station balnéaire en bois datant de l’époque victorienne. Séduit par les lieux il découvre dans un petit musée le portrait d’une comédienne disparue il y a une vingtaine d’années dont il tombe instantanément amoureux. Lui vient alors l’idée folle de la rejoindre.

 

Publié en 1971 ce roman du célèbre Richard Matheson présente la double caractéristique d’être à la fois le grand format le moins original - comparativement à Je suis une légende et l’homme qui rétrécit - et le mieux écrit d’un auteur renommé pour ses nouvelles. L’intrigue s’appuie sur les ressorts du romantisme initié par Chateaubriand : désespérance d’une génération et exaltation des passions.

 

Pas de machine temporelle, pas de deus ex machina. Le jeune homme rejoint sa bien-aimée par une forme d’autosuggestion hypnotisante alimentée par la consultation de nombreux livres ou archives de l’hôtel retraçant l’existence de cette Sarah Bernhardt américaine et la découverte fondamentale de la signature d’un R. Collier dans un registre de l’hôtel datant de 1896. On apprend en outre que Richard avait croisé jadis dans son collège la vieille dame. Elle l’avait fixé alors avec intensité. Cet épisode fournit le point de départ du film Somewhere in Time tiré du roman, tourné en 1980 avec Christopher Reeve et Jane Seymour dans les rôles titres.


 

Acteur et spectateur, dans le temps et hors temps, le héros vit quelques heures de bonheur partagé dans une sorte de rêve qui contraste avec la description minutieuse par Matheson des lieux. Elise McKenna, hypnotisée par l’irruption de cet homme annoncée par des chiromanciennes, franchit le pas vers un territoire commun où chacun, entre desserrement du corset victorien et adoption de nouvelles convenances, accorde sa liberté sur celle de l’autre.

  

L’amateur de littérature de genre froncera les sourcils. Mais une romance au pays de la romantasy, pourquoi pas ? Tout le monde au moins pourra s’accorder sur la beauté du titre français affranchi du peu satisfaisant quoique shakespearien Bid time return. Pour ma part cette illustration de l’Eternel retour et des espaces-temps contrariants m’a donné envie de relire certains ouvrages de Christopher Priest. Signalons également dans cette thématique Le voyage de Simon Morley de Jack Finney.


samedi 14 juin 2025

Défense d’extinction

Ray Nayler - Défense d’extinction  - Le Bélial’ - Une heure lumière

 

                                                                                                     


Mettant à profit leurs derniers acquis en matière d’ingénierie génétique et les découvertes des fossiles dans le permafrost sibérien un groupe de scientifiques fait ressurgir de la préhistoire, les mammouths. Au-delà de l’exploit technique, l’entreprise s’apparente à un geste désespéré. Dans le monde à peine futuriste imaginé par Ray Nayler, les éléphants sauvages africains et asiatiques ont disparu de la Terre, victimes du marché de l’ivoire. L’avidité meurtrière des braconniers n’a pas épargné les zoos et seuls quelques individus dument gardés subsistent.


L’idée est donc venue d’implanter leurs ancêtres dans la taïga russe, dans l’espoir que l’étendue du territoire entravera les efforts des tueurs. Cependant, n’étant pas guidé par l’expérience de générations antérieures le premier troupeau semble voué à une lente extinction. Une seule personne aurait pu détenir la clef de la situation. Mais l’éthologue Damira Khismatullina, la Diane Fossey des éléphants, a été assassinée au Kenya. Le docteur Asnalov a alors une idée folle, intégrer une sauvegarde de la conscience de la jeune femme dans le corps d’un de ces animaux.

 

Bien que l’auteur cite principalement Rudyard Kipling (The Elephant’s Child) au nombre de ses allégeances purement fictionnelles, l’ombre de Mick Resnick (Ivoire, Projet Miracle) plane sur ce très beau récit à l’émotion contenue. Nayler creuse son propre sillon, dressant le panorama d’une humanité avide, égoïste, pieds et poings liés à la satisfaction immédiate. S’y ajoutent le trouble, la solitude des esprits, mais aussi la détermination, hantises d’autres textes, illustrés ici par le personnage de Damira Khismatullina. Reprenant la technique de sauts temporels narratifs du film Premier contact tiré d’une nouvelle de Ted Chiang, Nayler retrace son existence, petite fille isolée entre un père absent et une mère abrutie par un quotidien misérable. Le salut, la vocation viendront de l’oncle Timur voyageur et conteur.

 

La rencontre entre la matriarche des mammouths et le jeune Sviatoslav embarqué plus ou moins contre son gré dans une bande de braconniers russes alcoolisés illumine un instant ces sombres péripéties. La scène rappellera à quelques lecteurs de La Guerre du Feu, l’alliance conclue entre Naoh et les grands mammifères laineux. Pure rêverie de l’académicien Goncourt, car on le sait désormais, la disparition de la Mégafaune préhistorique coïncide avec l’expansion humaine. En fait Défense d’extinction raconte la fin des Alliances. Assurément, en ce qui me concerne, un des trois meilleurs UHL, aux côtés de Le Fini des mers et d' Un pont sur la brume.

 

« Bientôt, elle le sait, les murs s’effaceront. La fenêtre disparaitra dans le néant, la maison se dissipera dans l’obscurité. Et le lit, et le tapis cloué au mur, et la jungle abstraite des feuilles du papier peint, et la voix de son oncle.

Il n’y aura que la neige, le mouvement éternel du groupe, la chaleur des vibrations de ses compagnons dans la terre qui se propage à travers ses os. »


mercredi 11 juin 2025

Succession

Scott Westerfeld - Succession - Pocket

 

 

 

L’affrontement entre civilisations humaines et machines a donné matière à de mémorables space-opera comme le cycle Berseker de Fred Saberhagen, le cycle du Centre galactique de Gregory Benford, Le cycle des Inhibiteurs d’ Alastair Reynolds et peut-être au meilleur d’entre eux, Succession de Scott Westerfeld. Composé de seulement deux volumes, Les légions immortelles et Le secret de l’Empire chez Pocket, il a été publié en France il y a une vingtaine d’années et comme le Reynolds, n’est disponible que sur le marché de l’occasion. Editeurs, sauvegardez le patrimoine !

 

Un autocrate dirige d’une main de fer un Empire de quatre-vingt mondes. La clef de son pouvoir réside dans le secret puissamment gardé de l’immortalité dont il bénéficie en compagnie d’une aristocratie. Face à lui un Sénat tente de préserver un semblant de démocratie dans la gouvernance de cette vastité. Les deux parties font néanmoins front commun contre les Rix, une secte de cyborgs qu’ils ont déjà affronté par le passé. Cette fois l’ennemi expédie un commando sur la planète Legis pour s’emparer d’Anastasia la sœur de l’empereur. Le commandant Laurent Zaï, héros du récit, tente à partir de son vaisseau le Lynx de neutraliser l’attaque. Malheureusement les Rix bénéficient de l’apport d’une IA qui en s’emparant de l’infostructure et des données de Legis va d’une part contrarier l’entreprise de sauvetage et d’autre part parvenir à un degré de conscience supérieure, une IA composite, un Dieu en quelque sorte. Mais affronter le courroux d’un Empereur et d’une Entité cosmique, est-ce suffisant pour décourager un officier valeureux et amoureux de surcroit ?

 

Six cent soixante-dix pages plus tard un constat s’impose, le lecteur a passé un bon moment. Comment expliquer ce ressenti ? Tout d’abord par une densité d’action évoquant dans un autre genre le film de Brian G. Hutton Quand les aigles attaquent, densité entretenue grâce au découpage d’arc narratifs portés non pas par des chapitres mais par différents personnages ce qui a pour effet, cinématographiquement parlant, de multiplier les angles de vue tout en ne rompant pas la séquence ; par le tour de force d’avoir majoritairement concentré le cœur du récit dans le Lynx, unité de lieu autour de laquelle gravitent des narrations secondaires comme les conseils de guerre ou les scènes d’intimité entre Laurent Zaï et Nara Oxham. Le vertige technologique et scientifique contribue bien sûr à l’effet de saisissement : attaques de drones intelligents, millimétriques et multiformes, édification d’une résidence à partir d’une simple graine dont les appendices - des roseaux pensants (!!) - partent à la recherche des matériaux nécessaires à sa construction, découverte de la « gravitation splendide », particule et nouvelle source d’énergie, toutes inventions délirantes grâce auxquelles dirait Joseph Altairac la science-fiction surpasse le surréalisme.

 

Succession c’est aussi l’histoire de la lutte contre l’emprise d’un pouvoir mortifère symbolisé par sa caste de « morts ressuscités » contre laquelle lutte le mouvement séculariste porté par la sénatrice Nara Oxham. Le sécularisme prône le rétablissement du cycle naturel de la vie et de la mort, seul chemin de progrès et de renouvellement. D’autres voix rebelles se font entendre au sein du Sénat et du Conseil de guerre présidé par l’empereur, les utopiens, les expansionnistes, et l’Axe de la Peste, membres rescapés d’une politique eugénique impériale.

 

Tout pouvoir repose sur un mensonge. Telle est la leçon de Scott Westerfeld, par ailleurs auteur de romans jeunesse et du très remarqué L’IA et son double, ici démiurge d’un univers gouverné par l’impalpable (l’amour).

dimanche 1 juin 2025

Les beaux et les élus

Nghi Vo - Les beaux et les élus - L’Atalante

 

 

 

Originaire de ce qui s’appelait à l’époque coloniale française le Tonkin, la jeune Jordan Baker est prise en charge par une famille de notables américains. Après Louisville, elle intègre la jeunesse dorée des années 20 de New York, West et East Egg, et participe aux fêtes les plus somptueuses dont celles données par un certain Jay Gatsby. Elle fait la connaissance de Daisy et Tom Buchanan ainsi que de Nick Carraway.

 

Les lecteurs auront reconnu les protagonistes d’un des romans les plus célèbres de Francis Scott Key Fitzgerald dont Nghi Vo, autrice d’ouvrages de fantasy publiés essentiellement chez L’Atalante, offre une relecture en introduisant un nouveau personnage. Si celui-ci intègre les codes des années folles, il ajoute un soupçon de modernité à la narration de Gatsby le magnifique, non pas tant à cause de ses relations multiples et éphémères, mais en raison d’une subtile distanciation envers les préjugés de l’époque bien loin du tabassage en règle auquel aurait procédé un écrivain moins talentueux.

 

Le récit respecte les péripéties du roman modèle, en particulier le triangle amoureux Gatsby-Tom-Daisy. Mais plus que l’histoire d’une relation torrentielle, Les beaux et les élus réenchante le glamour qui imprégnait Gatsby le magnifique. La prose de Fitzgerald ruisselle sur celle de Nghi Vo :

« Chez Gatsby, l'horloge indiquait minuit moins cinq à l'instant où l'on arrivait. Quand, venu de la grand-route, on franchissait les portes de son monde, on se sentait enveloppé d'un tourbillon glacial, les étoiles apparaissaient et la lune se levait sur le détroit. Aussi ronde qu'une pièce d'or, elle semblait assez proche pour que l'on pût la mordre. Jamais je n'avais vu de lune pareille auparavant. Ce n'était pas la pièce de dix cents à l'effigie de Mercure qui luisait à New York, mais une lune de moisson venue tout droit des champs de blé du Dakota du Nord, qui dispensait sa douce lumière généreuse sur les beaux et les élus.

Tout y débordait d'argent et de magie, tant et si bien que personne ne s'interrogeait sur la lumière qui envahissait le logis, de ses salles à manger à ses couloirs et boudoirs isolés en passant par sa salle de bal. Sa texture évoquait le miel, l'été dans un jardin à demi oublié, et elle éclairait sans éblouir avec une abon­dance telle que l'on savait toujours qui l'on embrassait. Certains invités s'extasiaient de cet étalage de magie, mais j'entendis aussi les domestiques s'en émerveiller et je finis par apprendre qu'il s'agissait de l'électricité. On avait fait courir à grands frais des fils dans toute la maison pour lui donner vie d'une pression sur un interrupteur. »

  

Fantasy oblige, l’écrivaine a incorporé quelques surprises, une boisson « démoniaque », et le kirigami ou art du découpage, façon sorcier :

« Pincé entre mes doigts fins, le lion de papier se mit à frissonner comme sous une brise. Il se tortilla, il dansa, et bientôt ses quatre pattes découpées commencèrent à pédaler dans l'air, à le baratter pour y trouver prise, et l'animal se dressa sur ses postérieurs pour me griffer le poignet.

Il descendit en voletant et atterrit avec plus de poids que n'aurait dû en avoir une feuille. Il hésita un instant, apparemment aussi subjugué que nous par sa vie de papier, puis il réunit ses quatre pattes sous son ventre et tourna plusieurs fois sur lui-même.

Soudain, ce ne fut plus seulement du papier et le besoin d'amour désespéré d'une enfant. C'était le souvenir d'un lion assassin et d'un pays lointain, c'était son souffle, son ressentiment et son désir. »


 

Malheureusement, en ce qui me concerne, j’attendais des éléments fantastiques de la narration un effet de levier susceptible de propulser le roman dans autre chose. Au final, lassé des aventures interstitielles de l’héroïne, l’envie de replonger dans la création de Fitzgerald m’a pris. Mon explication est que Nghi Vo a abordé dans l’ile où Morel avait installé sa machine. Après avoir reprogrammé le dispositif, elle contemple désormais les hologrammes dérouler indéfiniment l’histoire de Gatsby Le Magnifique dans laquelle elle a inséré Jordan Baker.


lundi 26 mai 2025

Les villes invisibles

Italo Calvino - Les villes invisibles - Folio

 

 

 

Tour à tour écrivain néo-réaliste, conteur ou fabuliste, Italo Calvino dévoilait en 1972 avec Les villes invisibles, une autre facette prismatique de son talent. Inspiré de l’ouvrage Le Devisement du monde de Marco Polo, Les villes invisibles se présente comme un dialogue imaginaire entre Polo et l’empereur Kublai Khan au cours duquel le natif de Venise dresse l’inventaire des cités rencontrées durant ses voyages, cités toutes aussi imaginaires (1) que les paroles échangées entre les deux personnages.

 

Le roman (le recueil ?) déploie une suite de textes courts, des poèmes en prose si l’on en croit l’auteur dans une conférence donnée en postface. Chaque ville est nommée, mais pour les identifier Calvino a recours à une taxinomie élaborée autour des thèmes du nom, du désir, des signes, de la mort, des yeux, du ciel etc. Enfin des échanges entre le souverain et le voyageur charpentent l’énumération.

 

Difficile de ne pas évoquer en parcourant ou en feuilletant ce volume à la manière d’un recueil de poésie quelques lectures comme Les Cités obscures de François Schuiten et Benoît Peeters, un roman plusieurs fois cité ici ou, osons, Les Insulaires de Christopher Priest qui cartographiait un archipel fictif à la manière d’un guide touristique, sans affect, procédé renforcé par l’écriture sèche habituelle du britannique décédé en 2024. Cependant en lisant les premières lignes consacrées à Aglaura, « Je ne saurais te dire à propos d’Aglaura davantage que ce que les habitants eux-mêmes répètent depuis toujours : une série de vertus proverbiales, des défauts tout aussi proverbiaux, une certaine bizarrerie, un respect pointilleux des règles. », la figure de Francis Ponge et les fabulations du Parti pris des choses, remontent à la surface.

 

Copyright François Schuiten et Benoît Peeters

Surprise, voilà surgir Borges à l’évocation d’Isadora et au détour d’un procédé de renversement :

« L'homme qui chevauche longuement par des terres sauvages, le désir d'une ville le prend. Il finit par arriver à Isidora, ville où les palais ont des escaliers en colimaçon incrustés de coquillages, où l'on fabrique avec art des longues-vues et des violons, où, quand un étranger hésite entre deux femmes, il ne manque jamais d'en rencontrer une troisième, où les combats entre les coqs dégénèrent en bagarres sanglantes entre les parieurs. Il pen­sait à toutes ces choses quand il désirait une ville. Isidora est donc la ville de ses rêves: à une différence près. La ville rêvée le contenait lui encore jeune ; il arrive à Isidora déjà vieux. Sur la place, il y a le muret des vieux qui regardent passer la jeunesse; il se trouve assis parmi eux. Les désirs sont déjà des souvenirs. » A cet égard Isadora et Dorotea, prescriptrice des rêves de désert et d'autres lieux, sont en quelque sorte les Divinités de l’espace-temps.

 

Page 113 de l’édition Folio, Italo Calvino, par la voix de Marco Polo, lance un autre pavé : « Chaque fois que je décris une ville, je dis quelque chose de Venise », arc réflexif qui renvoie à la psychogéographie de Guy Debord. Ailleurs Eudossia dont les quartiers sont géométrisés dans les motifs d’un tapis, illustre la confusion entre la carte et le territoire, thème que l’on retrouve sur l’échiquier de Kublai Khan, un empire réduit à soixante-quatre cases. Mais l’une des plus fascinantes de ces cités n’est-elle pas Eusapia, qui comporte sous terre sa copie mortuaire, Eusapia miroir des vivants et des morts ?

 

Ni véritablement utopiques ou dystopiques, les rêveries urbaines d’Italo Calvino lorgnent aussi vers Les voyages de Gulliver. A ceci près que, quand invoque autant d’allégeances, c’est qu’on est unique. Bienheureuse Italie qui tenait là tout à la fois son Swift et son Borges.

 

  

(1)   Encore que Leonia et Naples présentent une étonnante similitude


jeudi 22 mai 2025

La Voie du sabre

Thomas Day - La Voie du sabre - Folio fantasy

 

 

Les yeux sous les sourcils, l’empereur très clément

Et très noble écouta l’homme patiemment,

Et consulta des yeux les rois ;puis il fit signe

Au bourreau qui saisit la hache.

                                            -          J’en suis digne

Dit le vieillard, c’est bien et cette fin me plaît.

Et calme il rabattit de ses mains son collet,

Se tourna vers la hache, et dit : - Je te salue.

Maitres, je ne suis point de la taille voulue,

Et vous avez raison. Vous princes, et vous roi,

J’ai la tête de plus que vous, ôtez-la-moi.

 

Victor Hugo - La Légende des siècles

 

 

Sur le point d’achever son existence en même temps que ses mémoires, celui qui fut le Seigneur Nakamura Oni Mikedi et le bras armée de l’Impératrice-Fille, se remémore ses années d’apprentissage auprès de Miyamoto Musashi le plus fameux samouraï qu’ait connu le Japon. Si ce rônin appartient à l’Histoire, en témoignent approximativement moultes biographies romancées, films, ainsi que son propre Livre des Cinq Anneaux, par contre le Japon du XVIIe siècle et les personnages de La Voie du Sabre relèvent de l’imaginaire.

 

Afin de parfaire l’éducation de son fils avec l’espoir secret d’en faire le futur époux de la fille de l’Empereur - une dragonne tout de même ! -, le seigneur de guerre Nakamura le confie aux soins d’un guerrier redoutable, le fameux Musashi. Celui-ci, après avoir occis quelques samouraïs de la garde personnelle de son hôte et balayé une volée de flèches, (après tout il a une réputation à défendre ) lance le jeune Mikedi sur les routes à sa suite. Délaissant l’enseignement du maniement des armes, le maitre soumet l’élève à l’apprentissage de la vie. Corvées en tout genre, découverte des arts culinaires, des plaisirs de la chair, se succèdent. Les années aussi. La route pour Edo et le palais de l’Empereur Dragon est bien lente et tortueuse, mais les pages défilent à toute vitesse. La spectaculaire scène de la récolte de l’encre de Shô, poison et boisson des dragons impressionne. Quelques courtes légendes coupent et enrichissent le fil principal sans désorienter le lecteur.

 

La Voie du sabre que tente d’inculquer le samouraï à Mikedi est une forme d’accomplissement, une route étroite impliquant nombre de renoncements en particulier la tentation du pouvoir et de l’asservissement. Une torture pour le fils du potentat et le rônin, l’un mu par des désirs de revanche, l’autre empruntant les voies du Bouddha. Tel est le drame du livre.

 

Beaucoup a été dit sur ce qui s’avère un des meilleurs ouvrages de Thomas Day paru en 2002 et fraichement réédité. Soulignons néanmoins que le paratexte, pas forcément l’entame de lecture préférée en général, se parcourt ici avec le plus grand intérêt. L’auteur cite et surtout commente ses sources. Le lexique est bienvenu. Fantasy ou pas, au Japon un katana reste un katana et une cérémonie de thé… une cérémonie de thé. Thomas Day a le mot juste comme Heinlein et la phrase souple comme Silverberg. Les amateurs de mangas intéressés par Lone Wolf and Cub, (prévoir environ 400 euros pour l’ensemble des volumes chez Panini ) feraient mieux d’acquérir La Voie du sabre