mercredi 2 mai 2018

Jean Ray, entre réalité et légende (6)


Jean Ray - Le livre des fantômes - Alma






Fin des années de guerre et fin d’une époque pour Raymond De Kremer alias Jean Ray, qui voit sa renommée décroître. Son destin évoque un peu celui de René Barjavel. Bien que n’ayant pas surfé sur les vagues idéologiques de la Collaboration, ses travaux et liens avec certaines presses et critiques littéraires de cette funeste période l’éloignent de l’avant-scène artistique.  Il redevient un forçat de l’écriture, entraîné, pour survivre, comme l’écrit Arnaud Huftier - à qui je dois ces quelques lignes -, « dans la ronde infernale des pseudonymes ».


Fantôme de lui-même, il trouve en 1947 la matière d’un nouveau recueil. Les figures de revenant ne manquent pas dans l’histoire romanesque et théâtrale, depuis Hamlet, le spectre de pierre de Don Juan ou Le Horla de Maupassant. Tout en sacrifiant au genre, l’auteur renoue avec son terreau de prédilection : bourgeois en proie aux ombres (« La vérité sur l’oncle Timothéus », « L’histoire de Marshall Grove »), lieux hantés (« Maison à vendre », « La nuit de Pentonville », « Ronde de nuit à Koenigstein », « Rues », « La choucroute »).


Moins agréables, et revenant régulièrement sous la plume de l’écrivain, on se serait bien passé de phrases comme celle-ci « les juifs polonais qui fréquentaient les marchés d Holzmude, affreux bonhommes gluants de crasse et de plique … » (page 61). Nous sommes en 1947, quatre ans après la destruction du ghetto de Varsovie ! Cependant « La nuit de Pentonville », plaidoyer contre la peine de mort, tempère quelque peu le jugement moral et dévoile un romancier à visage humain. Les fantômes de jeunes gens viennent hanter leur lieu d’exécution et châtier leurs bourreaux. Il y a du Jean Ray dans le saisissant portrait de Brown, en cape noire et chapeau bolivar. « Maison à vendre » relève de l’autofiction et de la vengeance par plume interposée. (1) Puni à vingt mois de prison, pour des faux en écriture, un condamné sympathique envoie son juge aux Enfers pour la même période.


Cependant le récit le plus original du Livre des fantômes surgit au chapitre des  « autres textes », appendice étranger au corpus initial, fourni volume après volume par l’anthologiste et semé de bonnes surprises.  « J’ai tué Alfred Heavenrock » raconte le stratagème d’un individu, qui pour s’attirer les faveurs de sa belle s’invente un double peu recommandable. Or voici que ce dernier prend vie … Un thème traité jadis par Edgar Poe. On peut écarter le pâle texte introductif « Mon fantôme à moi », jeter un œil indulgent sur "Rues", regretter que le final de « L’histoire de Marshall Grove » soit traité à la hussarde, alors que le début de l’intrigue évoquait une ascension sociale à la Dickens. En revanche au rayon du culinaire fantastique cher à l’auteur on goûtera à la plaisante « Choucroute », récit d’un personnage affamé à la recherche d'une spécialité alsacienne bien connue dans une ville fantôme. C’est une eau de vie qui préside à l'irruption du surnaturel dans l’anecdotique « M Wohlmut et Franz Benschneider ».


Suivent trois bonnes nouvelles. Le célèbre « La vérité sur l’oncle Timothéus » avance l’idée que la mort n’est pas un processus mais une entité familière. Maguth, un démon, s’installe dans le château de Koenigstein. Malheur aux locataires ! (« Ronde de nuit à Koenigstein »). Un marin poursuivi par une malédiction se réfugie chez son cousin. Il lui lègue sa fortune et son infortune ("Le cousin Passeroux").

Au final Le livre des fantômes est inférieur aux ouvrages précédents, le style plus économe. Terminons par un sonnet déniché par Arnaud Huftier :





Transmutation



J’écris ceci, le torse nu, à fond de soute,
A l’horrible soleil du Cardiff enflammé.
A bord du cargo Trent, un sabot faisant route
Par Lisbonne pour Malte et sur lest à moitié.


Tu n’es qu’une roulure, une brebis qui broute
L’herbe que le hasard fait lever sous ton pied.
Tu as tout oublié à cette heure, sans doute :
La rencontre, l’hôtel, mon nom et mon baiser.


Pourtant de port en port et de rades en grèves,
A force de nourrir mon souvenir de rêves,
J’aurai dans l’irréel bâti mon piédestal


Ou tu trôneras pure et riche d’idéal.
Et je raconterai aux frères de détresse,
Que je fus une nuit l’amant d’une déesse.





(1) Raymond De Kremer fut quelque temps l’hôte de la prison de Gand

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