mercredi 7 juin 2017

Jean Ray, entre réalité et légende (3)



Jean Ray - Le grand nocturne & Les cercles de l’épouvante - Alma






Dans les années 30, qui furent paradoxalement aussi celles de l’oubli, Jean Ray exerce une activité littéraire considérable. Sous le pseudonyme de John Flanders il livre à tour de bras les fascicules des enquêtes policières de Harry Dickson. Comme il l’écrit par dérision en 1932 dans une self interview, il doit trouver de quoi « ressemeler ses chaussures »
Tout change lors du conflit de la 2eme guerre mondiale. Coupant, sous la pression de l’occupant, tout lien intellectuel et culturel avec les pays anglo-saxons et dans une certaine mesure avec la France, la Belgique se referme en quelque sorte en elle-même. La presse collaborationniste redécouvre et encense Jean Ray. Cependant il ne faut pas se méprendre sur l’adjectif. Durant cette décennie, outre une considérable activité journalistique, l’écrivain publie des oeuvres phares : Le grand nocturne (1942), Les cercles de l’épouvante (1943), Malpertuis (1943), Les derniers  contes de Canterbury (1944), La cité de l’indicible peur (1943). Consacrant son temps à la création, il ne s’aventure pas sur des terrains politiques regrettables dans lesquels s’embourberont certains romanciers français d’alors, aujourd’hui curieusement « Pléiadisés ».

Ses nouvelles portent la trace des années difficiles. Personnages miséreux comme dans « Le fantôme dans la cale », ou « Quand le Christ marcha  sur la mer », descriptions rêveuses de repas plantureux. Il y a d’ailleurs quelque chose de goûteux dans sa prose où abondent mots rares et métaphores. Les récits portuaires ou maritimes tels « Le fantôme dans la cale », « Quand le Christ marcha  sur la mer », « Les sept châteaux du roi de la mer », « L’assiette de Moustiers », continuent d’alimenter la légende de l’écrivain flibustier de la route du Rhum. Mais à l’inverse de Cendrars ou Stevenson, ces voyages relèvent de la pure imagination. Il y a là d’ailleurs comme un paradoxe. La littérature fantastique de Jean Ray est la littérature de l’enfermement rappelle Arnaud Huftier. Constatation frappante si l’on recense le nombre d’histoires de mers présentes dans Le grand nocturne et Les cercles de l’épouvante. Les marins de l’écrivain belge ressemblent à ceux de Quai des brumes, un film de Marcel Carné. Ils partent sans partir, quitte à finir leur existence dans une assiette.

Quelques textes classiques émaillent les deux recueils et sortent du cadre du simple récit d’ambiance. Dans « Le grand nocturne » un commerçant invoque un esprit des ténèbres afin de retrouver une femme aimée disparue. « Quand le Christ marcha sur la mer» fonctionne comme un conte de fée sur le thème de l’amour sacrificiel.

Qualitativement plus homogène, Les cercles de l’épouvante est encadré par une histoire à la fois liminaire « Les cercles » et conclusive, « Hors des cercles ». Il s’agit d’une métaphore sur les artistes prisonniers de leurs propres créations. L’auteur s’écarte des habituelles atmosphères de villes provinciales ou portuaires pour délivrer une véritable auto fiction. On y voit dialoguer une petite fille dotée de pouvoirs magiques et son père. Dans la dernière partie, Jean Ray évoque la souffrance des détenus séparés de leur famille, souvenirs à peine déguisés de la prison de Gand. «La main de Goetz von Berlichingen » est tiré de l’histoire d’un chevalier allemand du XVI e siècle doté d’une main de fer, laquelle, imagine l’écrivain, disparaît un beau jour. Autre bon texte, « L’assiette de Moustiers » emprunte d’abord au « Psautier de Mayence » l’idée d’une odyssée maritime qui se termine mal. Le thème principal, celui d’un homme prisonnier d’une image, jadis illustré par Le fameux Portrait de Dorian Gray d’ Oscar Wilde est à nouveau mis à l’honneur dans « Le miroir noir ».
Enfin parmi les habituels autres textes dénichés par Arnaud Huftier dans lesquels l’écrivain s’écarte de sa veine fantastique, « En ville inconnue » raconte sobrement et mélancoliquement une promenade dans une cité de l’enfance

Au travers de ces fictions surgit un auteur à cheval entre Poe et Dickens, à la fois chroniqueur  social d’un monde de petites gens et de bourgeois paisibles mais aussi d’une humanité souffrante et prisonnière.

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