dimanche 19 novembre 2017

Nouvellistes américains (3)


Raymond Carver - Les trois roses jaunes - Folio








« Les gens qui ne sont rien » pour reprendre une formule jupitérienne peu compassionnelle, bref, ces gens là fournissent la matière d’œuvres littéraires non négligeables. D’un inventaire où étincellent Dickens, Hugo, Zola, le Flaubert d’Un coeur simple et tant d’autres, on peut extraire la figure de Raymond Carver. Décédé en 1988 l’écrivain laisse une production dominée par quelques recueils de nouvelles, rédigés dans un style qualifié de « minimaliste ». Les trois roses jaunes est l’un d’entre eux, conçu semble t’il sous l’inspiration du dramaturge Anton Tchekhov, héros d’un des textes.


En matière de minimalisme, la minceur des intrigues de ces sept fictions saute aux yeux.  Carver ne raconte pas d’histoires à proprement parler. Il met en lumière des moments, des tranches  de vie. Quelques uns de ces récits se réduisent à des dialogues. Il y a là un art théâtral, avec une mise en scène réduite à l’essentiel. Dans « Débranchés », un couple est réveillé au milieu de la nuit par un faux appel téléphonique. Loin de se rendormir les époux entament une conversation colorée d’angoisse existentielle, au bord du néant. « Intimité » conte la visite d’un auteur à son ex femme. Celle-ci a refait son existence et jette ses rancunes à la face de l’ancien mari qui encaisse sans broncher, voir réclame son courroux, avant le pardon final. Dans ce numéro d’auto flagellation bien rodé, on peut déceler la trace de Trigorine, un des protagonistes de La mouette de Tchekhov, dans le rôle de l’écrivain qui vampirise ses proches au profit de ses personnages. Les amateurs de science-fiction citeront également « Portrait de famille » de Georges Martin. « Menudo » dresse le portrait d’un homme qui trompe son épouse avec celle de son voisin. Pris de remords il évoque toutes les femmes qu’il a négligé dont sa propre mère. Un point commun avec Astrov, un des héros d’Oncle Vania du dramaturge russe, qui boit pour oublier qu’il n’aime personne.


« Tu n'as pas eu de joie dans la vie... Mais patience, oncle Vania, patience... Nous nous reposerons... Nous nous reposerons.”. Echo d’un  célèbre texte, la  pauvreté, la misère s’inscrivent en filigrane de « Cartons », le meilleur récit de l’ouvrage. Là encore l’argument est simple. Une veuve reçoit son fils et sa belle-fille à déjeuner avant de déménager. Une habitude prise avec son défunt mari lorsqu’ils tentaient de fuir le chômage aux quatre coins de l’Amérique en se délestant chaque fois un peu plus de leurs maigres biens. Désormais la vieille femme ne tient plus en place, adressant des griefs imaginaires à ses anciens lieux d’habitation, se débattant dans la vie comme dans un lit de souffrance. Dans la même veine thématique mais plus enjoué, « L’éléphant » met aux prises un personnage avec une famille envahissante qui lui soutire toujours plus d’argent. La pauvreté est elle contagieuse ?


Plus classique « Le bout des doigts » évoque la fin d’un couple, ce moment où l’autre devient étranger, au point de ne plus reconnaître son écriture. Enfin « Les trois roses jaunes » raconte l’agonie d’Anton Tchekhov. Carver introduit à la fin de la narration le personnage d’un chasseur d’hôtel soucieux de récupérer un bouchon de champagne dans la chambre du moribond.  Une anecdote sans intérêt mais créant comme un effet de contrepoint à la dramaturgie de la nouvelle.


« Où vos personnages vous conduisent ils ? » demanda un jour Tolstoï à Tchekhov. « Du divan où ils sont couchés jusqu’au cabinet du débarras, aller et retour » lui répond il. Une façon de dire que l’essentiel de la vie d’un homme se dissout dans la banalité du quotidien et non dans les interstices événementiels. C’est cet espace que Carver traque avec une musique qui n’appartient qu’à lui.

3 commentaires:

Anonyme a dit…

Je pense que ces nouvelles montrent l'echec du couple,la seule solution étant le divorce pour ces personnages..Carver transpose peut etre ses propres échecs,lui qui s'adonnait à l'alcool et à la clope!
A lire néanmoins.

Soleilvert a dit…

Bonnes remarques qui me renvoient à ma cécité ordinaire

Barbara a dit…

Me donne envie de relire Tchekhov.