dimanche 1 octobre 2017

Nouvellistes américains (2)


Jim Harrison - Légendes d’Automne - 10/18









Légendes d’Automne constitue une excellente introduction à l’œuvre de Jim Harrison, écrivain américain décédé en mars 2016. Ce recueil de trois romans courts ou novellas hérite de Thoreau, de Faulkner et de Twain. L’écriture serrée, sans respiration, semble dictée par la nécessité, accumulant péripéties, émotions et sensations dans une espèce de saoulerie verbale pour paraphraser les propos de Yann Quéffelec.


« Une vengeance … » et « Légendes d’Automne » présentent une caractéristique commune : ce sont des récits de cow-boys transposés à l’époque moderne. Dans le premier, Cochran, un ancien militaire, s’éprend de la maîtresse d’un narcotrafiquant mexicain reconverti dans l’immobilier. Les hommes de main du parrain surprennent les amants. La jeune femme est jetée dans un coffre de voiture, et le pilote de chasse laissé pour mort au bord d’une route dans la région de Nogalès. Recueilli dans une mission, Cochran ourdit sa vengeance avec une idée fixe, retrouver Miryea. Voilà un récit brutal, un quasi western, dans lequel deux fortes personnalités subordonnent leur intelligence à leurs passions. Comme le souligne le préfacier, Harrison dépeint un monde où le vernis de la civilisation s’effrite sous les coups de butoir des massacres et de la compromission. On retrouve aussi, - un héritage de Thoreau -, le goût de l’immersion dans la nature au contact de ses forces élémentaires, mais cette caractéristique émerge davantage dans « Légendes d’Automne ». Enfin, comme dans tout univers machiste de western qui se respecte ne manquent ni l’alcool ni les putains.


« Légendes d’Automne » est un récit initiatique qui prend naissance dans le Montana. Harrison conte l’histoire de trois frères que leur père envoie guerroyer en France en 1914. Ils quittent le ranch familial un beau jour d’octobre en compagnie d’un vieil indien Cheyenne pour atteindre Calgary au Canada et de là gagner l’Europe. La funeste injonction paternelle aboutit à un désastre. Samuel, le plus jeune et le plus doué des trois périt d’une attaque au gaz moutarde. Alfred, brillant officier s’en tire avec un dos cassé. Rapatrié, il entamera par la suite une carrière sénatoriale. Harrison incline alors son récit sur Tristan, l’enfant indiscipliné dont la famille n’attendait rien. La mort de Samuel agit comme un électrochoc .Il découvre la nature absurde et chaotique de l’univers et l’impérieuse nécessité de lui appliquer sa volonté. Les héros des trois novellas partagent ce profil psychologique de survivant. On est chez Jim Harrison aux antipodes du Némésis de Philip Roth. Mais prise de conscience ne signifie pas approbation et la haine du monde pousse Tristan à entreprendre une carrière d’aventurier.


«L’homme qui abandonna son nom » reprend la veine du roman d’apprentissage. Nordstrom est un homme d’affaires sans état d’âme. Entendez par là un luthérien qui estime que Dieu distribue talent et aptitudes selon son bon Vouloir et que le doute et la métaphysique ne mènent à rien. Il y a cependant quelques failles dans cette muraille de certitudes. Sa femme Laura par exemple, dont il tombe éperdument amoureux durant ses années universitaires dans le Wisconsin. Sportif moyen, il avait pris une « UV » de danse un peu par hasard et s’était surpassé le jour de l’examen sous les yeux de la belle. Près de 20 ans plus tard au moment de leur séparation et bien après il se souvient de cet instant de grâce et tente de le revivre à tout prix quitte à sacrifier sa réussite professionnelle. Tibey, le narcotrafiquant de « Une vengeance … » se livre d’ailleurs un peu à la même réflexion  évoquant « les rêves chasseurs d’âme » de ses dix neuf ans qui reviennent le hanter des décennies plus tard. Mais la formulation définitive appartient à René Char qu’aurait admiré Jim Harrison (1) :

« Effectivement tu es en retard sur la vie
La vie inexprimable
La seule en fin de compte à laquelle tu acceptes de t'unir
Celle qui t'est refusée chaque jour par les êtres et par les choses
Dont tu obtiens péniblement de-ci de-là quelques fragments
décharnés
Au bout de combats sans merci
Hors d'elle tout n'est qu'agonie soumise fin grossière
 » (2)


Autant Russel Banks m’est apparu comme un fin décrypteur de la société américaine, autant l’art de Jim Harrison fait ressurgir la mythologie américaine de l’individu dépassant ses tragédies personnelles, quitte à retourner contre un monde impitoyable, dans des combats sans merci, son bruit et sa fureur. Des trois récits, je placerais «L’homme qui abandonna son nom » en retrait. Les deux autres me paraissent excellents.









(1)   Affirmation du wikipedia français non repris par son homologue américain.

(2)   Extrait de « Commune présence »

2 commentaires:

Xavier a dit…

Comme quoi il suffit de mourir pour connaitre le succes.
A lire nous sommes d'accord.

Soleilvert a dit…

Il avait une bonne tronche aussi - surtout vers la fin ...