mercredi 13 mars 2019

L’homme-dé


Luke Rhinehart - L’homme-dé - Editions de l’Olivier









« Dieu ne joue pas aux dés »

Albert Einstein



« Le Dé est mon berger ; je n'aurai point de volonté ;
Il me fait reposer dans de verts pâturages, j'y repose ;
Il me conduit au bord des eaux mortes, j'y nage.
Il détruit mon âme :
Il me mène par les chemins de la droiture
Pour l'amour du hasard.
Et en vérité, tout en traversant cette vallée de larmes et de mort,
Je ne crains point le mal, car la Chance est avec moi ;
Et tes deux saints cubes sont mon réconfort.
Et tu as dressé une table devant moi
En présence de mes ennemis :
Tu as oint ma tête de ton huile ;
Ma coupe déborde.
Sûrement me suivront, et chaque jour de ma vie
Bonté et merci et mal et cruauté,
Et j'habiterai à jamais ton temple, Hasard. »

Luke Rhinehart - L’homme-dé







Double-Face
Luke Rhinehart, psychiatre newyorkais, présente tous les signes de la réussite sociale et familiale. Marié, deux enfants, il partage son temps entre l’hôpital d’Etat de Queensborough et son cabinet de consultation, où il replâtre comme il peut la psyché de ses patients. Il entretient de bonnes relations avec ses confrères Timothy Mann, son mentor, Jack Ecstein et Renata Felloni. Comme d’autres il rêve de publier un article relatant une avancée médicale majeure, « le chainon manquant de la psychanalyse ». Hélas l’inspiration ne vient pas. Au lieu de s’orienter vers l’écrit espéré, ses pensées dérivent vers les formes somptueuses de la femme du Docteur Ecstein. Bref, Rhinehart s’emmerde. Tout bascule le jour où à la faveur d’un coup de dé il entre dans l’appartement d’Arlène et la viole. Loin de culpabiliser il décide de soumettre tous les actes de sa vie individuelle et professionnelle au hasard. Il procède en constituant une liste d’options sorties de son imagination et en se soumettant au résultat du jet du cube. En quelque sorte Rhinehart réalise ses fantasmes. Le livre que nous lisons est le récit de sa nouvelle existence.


Luke Rhinehart est le pseudonyme de George Powers Cockcroft professeur d’anglais à la retraite après avoir tâté de la psychologie lors de ses études universitaires. Il a publié neuf ouvrages mais reste avec The Diceman l’homme d’un seul livre. Loin du profil d’un révolutionnaire, il coule des jours tranquilles dans une maison de campagne près de la ville d’Hudson Etat de New-York, s’adonnant au kayak et à la pêche à la truite. Moins téméraire que son alias, la pratique limitée du cube lui a permis de rencontrer sa future femme. Il compte des disciples ; parmi eux un certain Richard Branson, PDG de Virgin et un journaliste qui a disparu de la circulation.


Tout à l’opposé de son créateur, Luke Rhinehart sème le chaos dans son entourage privé et professionnel, quittant son foyer, relâchant des malades internés, tout cela sur la simple injonction des dés. Peu à peu il devient le prophète d’une nouvelle religion. La relation hilarante et spirituelle de ses péripéties oscille entre Sexus d’Henry Miller et Vol au-dessus d’un nid de coucou de Ken Kesey. L’ouvrage de Cockcroft reflète le courant influent de la contreculture des années 60-70, avec en tête le fameux Timothy Leary et ses expérimentations d’élargissement du champ de la conscience, les écrits d’Alan Watts etc… toutes choses qui au fond furent à l’origine de ce qu’on appelle aujourd’hui le développement personnel.


Rhinehart, tout à ses délires, s’oppose à Sartre et à Camus, les accusant de brimer la liberté. Pourtant L’homme révolté fournit quelques éclairages intéressants sur L’homme-dé. Se penchant sur le cas de Sade, Albert Camus écrit « La liberté, surtout quand elle est le rêve du prisonnier, ne peut supporter de limites. Elle est le crime ou elle n’est plus la liberté. » Sous couvert de libération des personnalités potentielles enfouies en chacun de nous, la religion du dé n’engendre t-elle pas une nouvelle servitude ? La littérature de science-fiction - puisqu’il en est question dans ce blog- est bien frileuse sur la question, malgré le Yi-King. L’homme stochastique ou Les chaines de l’avenir montrent une humanité rétive au hasard, à l’indéterminé, au changement. Laissons conclure Charif Majdalani (Des vies possibles) : « Si, dans cet écheveau des myriades de possibles qui ne sont jamais accomplis ou qui se sont accomplis ainsi plutôt qu’autrement, on ne peut jamais savoir ce qui aurait été meilleur que ce qui a été, il arrive en revanche que le hasard soit le complice de nos vies et leur donne le meilleur, ou ce qu’on croit être le meilleur, parce qu’on est heureux."  


Descendant du Bartleby de Melville, L’homme-dé malgré quelques ventres mous est incontournable.






L'avis de Blogger in fabula

lundi 4 mars 2019

Moi ce que j’aime c’est les monstres - Livre premier



Emil Ferris - Moi ce que j’aime c’est les monstres - Livre premier - Monsieur Toussaint Louverture






La jeune Karen Reyes vit avec sa mère et son frère Deeze dans un appartement situé au sous-sol d’un immeuble de Chicago. En 1967 le quartier populaire d’Uptown n’a rien à voir avec celui célébré dans la chanson de Mark Robson. C’est l’Amérique de la violence raciale et des luttes des minorités pour leurs droits. Une tempête sociale qui culminera un an plus tard avec l’assassinat de Martin Luther King dont rend compte Emile Ferris dans son roman graphique. Les Reyes ont pour proches voisins un vieux marionnettiste et le couple Silverberg. Lorsque Anka Silverberg décède, officiellement d’un suicide, Karen décide de mener sa propre enquête. Elle met alors progressivement à jour le passé douloureux de la victime.


La gestation et la publication de Moi ce que j’aime c’est les monstres résultent d’un triple combat : successivement une lutte contre une méningo-encéphalite ayant pour conséquence une paralysie partielle des membres de l’auteur, un travail de création étalé sur six années, et quarante-huit refus d’édition. Le premier tome de l’ouvrage sort enfin en 2017 aux Etats-Unis et en 2019 en France. Le succès publique et critique est immédiat. Une dizaine de prix tombe dont pour le seul espace francophone, le Grand Prix de la Critique et le Fauve d’or au festival d’Angoulême 2019.



Ouvrir ce roman ou cette bande dessinée - mais comment qualifier une œuvre artistique aussi originale dans son domaine que l’architecture sans règle du Palais Idéal du facteur Cheval - confronte le lecteur à une expérience graphique éblouissante. L’ensemble se présente sous la forme d’un volume au format 21X27 de 416 pages imitant un cahier à spirale. Chaque feuille est une découverte. Des pastiches de couvertures de magazines d’horreur inaugurent les chapitres, des portraits pleine page alternent avec des reproductions de toiles de peintures célèbres … A coup de stylos-billes, de feutres, Emile Ferris crayonne à la manière de Crumb. D’autres influences ont été signalées dont celles de Maurice Sendak, Art Spiegelmann.


Frida Kahlo-La Colonne Brisée (autoportrait)
Passé le choc initial, on découvre, se faufilant entre les images, un texte, des dialogues, une histoire habilement menée qui fait la part belle à l’imaginaire et au quotidien de Karen. La jeune fille dévore les revues d’horreur et endosse le personnage d’un loup-garou, peuplant le monde réel de monstres issus de ses lectures ou de ses songes. Quel adolescent (e) ne rêve d’incarner son héros(ine) favori(te) ? Le thème de la monstruosité prend aussi chez Ferris une autre dimension, celui du rapport de l’artiste à son corps qu’avait si cruellement représenté Frida Kahlo. Le corps comme prison c’est le cœur d’un tableau de Paul Delvaux cité par l’écrivaine, représentant des sirènes corsetées en robes austères. On pense aussi à Anka Silverberg dont la chair, dans le Berlin de l’entre deux guerres, est livrée à la prostitution.
Paul Delvaux-Le village des Sirènes (détail)


Moi ce que j’aime c’est les monstres prend mine de rien les chemins du récit initiatique. Karen Reyes découvre et se confronte peu à peu aux horreurs du réel : une mère malade, un frère terreur de son quartier, coureur de jupon aussi bienveillant qu’inquiétant, le chemin de croix de Mme Silverberg entre prostitution et déportation, et le mépris des pauvres gens. Reste un refuge ultime : l’Art, la peinture des grands-maitres, auxquelles l’a initié Deeze.



L’éditeur français a réalisé un travail fantastique sur ce chef d’œuvre, jusqu’ à l’idée d’une couverture bénéficiant d’un pelliculage dit « soft touch » ou « peau de pêche » qui donne au visage tourmenté d’Anka une douceur réservée aux anges.

samedi 2 mars 2019

Helstrid


Christian Léourier - Helstrid - Le Bélial’ - Une Heure Lumière






Happé par l’espoir de gains substantiels et fuyant un passé douloureux, Vic échoue à vingt-cinq années lumières de la Terre dans un enfer planétaire nommé Helstrid. La Compagnie y recrute des prospecteurs miniers. On ne peut trouver plus mauvaise escale pour chercher un sens à sa vie. La température plafonne à  - 150 °C, les vents interdisent pratiquement toute progression hors d’un véhicule blindé et des séismes engloutissent parfois les équipages. Dans ces conditions les machines animées par des I.A sophistiquées exercent un rôle essentiel. Vic est envoyé à la tête de trois camions dans l’avant-poste N/2 pour recueillir les minerais extraits par les foreuses.


« Christian Léourier est l’un des secrets les mieux gardés de la science-fiction française ». A ma grande honte je ne démentirais pas Pierre-Paul Durastanti à ce sujet. Outre les prix reçus pour ses romans et nouvelles, la parution de deux ouvrages (Les montagnes du soleil et La planète inquiète) dans la prestigieuse collection Ailleurs & Demain impressionne. La présente novella devrait lui attirer de nouveaux adeptes.
                                                                                                    

Helstrid se lit tout d’abord comme un récit d’exploration de tous les dangers qui évoquera à certains Le salaire de la peur (merci Jean-Daniel Brèque !) et une nouvelle peu connue d’Arthur Clarke « Marche dans la nuit ». Déployant une écriture à la fois sèche et d’une étonnante richesse lexicale l’auteur immerge le lecteur dans un monde de roches basaltiques et de mousses spongieuses. Le ciel sombre et toxique, saturé d’hydrocarbures gazeux s’illumine parfois d’étranges aurores boréales. « L’homme n’est pas adapté au réel » On ne saurait mieux exprimer l’étrangeté et l’hostilité de l’Univers.


Solus in solis, seul parmi les solitaires, Vic est un homme perdu, hanté par un amour ancien, une enveloppe vide. La métaphore placée en page 3 explose dans l’épilogue. Réinterprétant les conventions de la tragédie grecque, l’écrivain exerce à la fois le rôle de l’oracle et de l’exécuteur. Rejoindre Helstrid signifie rompre définitivement avec le passé. Or le héros en est prisonnier. L’ambigüité des rapports entre Vic et Anne-Marie, l’IA du camion, ne fait rien pour arranger les choses. L’apparente sollicitude de ces machines, voulue par les concepteurs, place les passagers humains dans un environnement utérin. Fausse sécurité et impuissance c’était déjà le cocktail servi par HAL l’ordinateur du Discovery One, très très loin de la bienveillance des Mentaux de la Culture.


Récit plaisant qui se lit d’une seule traite, Helstrid m’a paradoxalement donné l’envie de me replonger dans l’excellent « Descente » de Banks.

jeudi 21 février 2019

Le quatuor de Jérusalem - 2


Edward Whittemore - Jérusalem au Poker - Ailleurs & Demain





Le second livre du cycle du quatuor de Jérusalem a pour cadre, on n’ose dire pour intrigue tant Whittemore se joue de la littérature et de ses conventions, une partie de poker qui s’étale sur douze ans. L’enjeu du tournoi ? Rien moins que le contrôle de la Vieille Ville. Des trois participants Joe O’ Sullivan Beare alias Prêtre Jean, dernier rejeton d’une famille de rebelles irlandais, est connu des lecteurs du volume précédent. Un temps déguisé en vétéran de la guerre de Crimée, il gagne désormais sa vie en vendant des articles religieux. Cairo Martyr est un musulman noir descendant d’esclaves. Il doit sa bonne fortune à l’égyptien Ménélik Ziwar archéologue génial et inconnu et compagnon d’errance de feu Plantagenet Strongbow, aristocrate anglais inénarrable qui parcourut l’Orient nu et affublé d’un cadran solaire. Ménélik, connaissant le sous-sol égyptien comme personne, invite le jeune Cairo Martyr à se lancer dans le commerce fructueux de poudre de momie. Munk Szondi, si vous m’avez suivi jusque-là, complète le trio. Ce juif ashkénaze issu d’un clan matriarcal hongrois dont le business s’étend dans tout l’ancien empire ottoman vient enquêter sur le rachat de celui-ci (!) par l’inévitable Plantagenet Strongbow. Pendant ce temps en Albanie, Nubar, le dernier rejeton des Wallenstein rendu fou par l’absorption de vapeurs de mercure dans sa quête de la pierre philosophale, s’informe des péripéties du tournoi grâce à un réseau d’acheteurs d’écrits de Paracelse convertis en espions.



Cette interminable partie nourrie d’aussi interminables palabres et souvenirs entre trois amis représentant les trois monothéismes religieux, ne ressemble à aucune autre, si ce n’est à un plaidoyer pour, je cite Whittemore, « une ville Sainte pour tous ». Un Orient des rêves et des contes comme l’exprime l’extrait suivant : « Le printemps prochain, lorsque Cairo ira rendre visite à Sophia, j'emporterai cette boîte en Egypte. Je choisirai un dimanche plaisant à mes yeux, et je retournerai dans le restaurant crasseux en bord de Nil où s'est déroulée leur conversation de quarante ans, ou dans un autre de cet acabit si celui-ci a disparu. Je commanderai du vin et de l'agneau aux herbes, et je m’empiffrerai, puis je me carrerai dans mon siège et passerai l'après-midi à écouter Ménélik et Strongbow deviser comme ils le faisaient jadis. Je les écouterai raconter une nouvelle fois l'incroyable histoire du Moine blanc du Sahara et de ses neuf cents enfants, celle de la Pierre de Numa qui scandalisa l'Europe et que Strongbow avait introduite dans un temple de Karnak, et je ne manquerai pas de taper du poing sur la table, de commander de nouvelles carafes de vin et de m'ébaudir avec eux en écoutant ces vieux contes, ces contes merveilleux. Comment Ménélik fît entrer l’étude de Strongbow en Egypte dans les entrailles d'un gigantesque scarabée de pierre, com­ment Strongbow gagna l'Hindu Kuch à pied, puis alla jusqu'à Tombouctou, toujours à pied, comment Ménélik s'aménagea une somptueuse retraite au sommet de la pyramide de Chéops, pour découvrir ensuite qu'il était sujet au vertige et choisir de se retirer dans le sarcophage de la mère de Chéops, la loupe de Strongbow à la main. Et comment Strongbow trouva enfin la paix sur une colline du Yémen, dans la modeste tente de la fille d'un berger juif. Des histoires d'empires qu'on achète et qu’on revend, l'histoire d'un inconnu qui fut le plus grand érudit de son époque, un ancien esclave si brillant qu'il parlait une langue morte depuis onze cents ans, l'histoire d'un jeune explorateur qui entama son hadj en s'écriant qu'il avait jadis aimé en Perse. Et tout le reste, tous les vieux contes merveil­leux qu'ils se sont partagés. Sans oublier leur ultime réunion, lorsqu'ils sont venus passer un dernier dimanche après-midi ensemble dans cette gargote au bord du Nil. Tous deux âgés de plus de quatre-vingt-dix ans, sachant tous deux qu'ils allaient bientôt partir, ce qu'ils firent en effet, à quelques mois d’écart, juste avant la Grande Guerre. Tout, vous dis-je. Tout le vin, toute la viande, et tous les contes qui jamais ne s’arrêtaient, car jamais ils n’en étaient rassasiés. »



Plus long que le premier opus, dont il est en partie l’écho, Jérusalem au Poker m’a semblé moins digeste surtout à l’entame de la quatrième partie. Mais si selon Pessoa « la littérature est la preuve que la vie ne suffit pas », le réel lui adresse néanmoins parfois des clins d’œil inattendus. En témoigne l’absurde prologue mettant en scène un couple d’aristocrates vieillissant se livrant à des galipettes au sommet de la pyramide de Chéops, - qui semble t’il a inspiré des émules danois. S’agissait-il de lecteurs de Whittemore ?

mercredi 30 janvier 2019

Le quatuor de Jérusalem - 1


Edward Whittemore - Le Codex du Sinaï - Ailleurs & Demain






« Un anachorète albanais égaré dans le Sinaï, Skanderberg Wallenstein, découvre par accident le manuscrit le plus ancien de la Bible. Horrifié par sa lecture, il épuise sa vie à fabriquer le plus grand faux de l'Histoire. Afin que la Bible demeure telle que nous la connaissons.
 Un lord anglais excentrique, Plantagenêt Strongbow, duc de Dorset, rompt avec les coutumes bizarres de sa famille et parcourt nu les déserts du Moyen-Orient avant d'écrire une somme sur le sexe en trente-trois volumes et d'acquérir secrètement tous les biens de l'Empire ottoman.
Un Juif arabe né sous les Pharaons, Hadj Harun, coiffé d'un casque de croisé, défend seul Jérusalem contre la multitude de ses envahisseurs, et ne sait plus s'il est juif ou arabe, ni du reste qui il est.
Un adolescent irlandais, Joe O'Sullivan Beare, mène avec une redoutable pétoire la lutte contre l'oppresseur anglais avant de fuir en Palestine sous la défroque d'une religieuse et de devenir par accident un héros de la guerre de Crimée, perdue bien avant sa naissance. »


A cette galerie de personnages invraisemblables peut-être faudrait-il ajouter celui de Maud, jeune américaine orpheline, épouse un temps de l’héritier des Wallenstein, sorte de Comte Dracula albanais. Ou encore Stern, fils de Strongbow, instigateur du projet d’une grande nation au Moyen et Proche Orient réunissant arabes juifs et chrétiens. Rêves insensés qui se fracassent sur le mur de la réalité des massacres du XXe siècle, génocide arménien, sac de la ville de Smyrne etc…


Plutôt que la recherche de deux bibles, une vraie et une fausse, Le Codex du Sinaï raconte l’odyssée de funambules perdus dans les sables et les songes. Jérusalem est le centre de gravité de ces aventures à l’image de l’Alexandrie de Lawrence Durrel auteur d’un roman au titre quasi-homonyme (1). Ancien de la CIA avant de basculer dans une carrière romanesque, Whittemore, comme le souligne Gérard Klein, présente un profil d’espion comparable à John le Carré. Cela nous vaut, à côté d’élucubrations délirantes, des pages d’histoires d’un réalisme saisissant à l’image de la description des carnages opérés en 1922 dans la ville de Smyrne, antique patrie d’Homère et Troie perdue d’André Tubeuf. L’humour ne manque cependant pas, à commencer par les mœurs de la famille Plantagenêt Strongbow et les supposées coutumes estudiantines cambridgiennes.


L’œuvre d’Edward Whittemore s’apparente à une rêverie sur l’Histoire comme l’œuvre de Borges s’apparente à une rêverie sur la littérature. Placé sous le haut patronage des Mille et une nuit, Le Codex du Sinaï rappelle que la fonction principale des contes - et les écrivains ne sont pas les seuls à se raconter des histoires - consiste à repousser la pensée de notre finitude.








(1)   Le quatuor d’Alexandrie

samedi 12 janvier 2019

Les Cités englouties


Paolo Bacigalupi - Les Cités englouties - J’ai Lu







Dans un futur assez crédible au vu des derniers délires trumpistes, l’Amérique est devenue un champ de ruines. Les dérèglements climatiques, la fureur des armes ont transformé cette puissante nation en une terre désolée aux cités fantomatiques partiellement submergées par les fleuves et la jungle. Des seigneurs de guerre n’hésitant pas à recourir aux enfants-soldats se disputent les territoires. La Chine qui s’est préparée et a survécu aux bouleversements météorologiques a dépêché en pure perte des casques jaunes et construit des installations pour lutter contre la montée des eaux. Mais la barbarie des natifs a pris le dessus contraignant les troupes asiatiques à abandonner tout effort humanitaire et à quitter les lieux.


Immergés dans cet univers en décomposition, au cœur de la ville de Banyan Tree, deux adolescents tentent de survivre. Mahlia assiste comme elle peut le docteur Mahfouz. Fille d’un casque jaune et d’une mère native des Cités englouties elle a perdu sa main droite tranchée par des soldats de l’armée de Dieu, une des bandes armées qui sévissent dans la région. Elle n’a dû la vie sauve qu’à Mouse une espèce de Gavroche. Un lien fraternel les unit désormais. Le destin va pourtant séparer les deux enfants. Mouse est capturé et enrôlé dans une troupe de garçons-soldats. Mahlia obsédée comme le Nailer Lopez des Ferrailleurs des mers par l’idée de tenter sa chance au-delà des mers, part néanmoins à sa recherche. Elle a à vrai dire un allié de poids : une machine de guerre nommée Tool.


La narration va s’orienter naturellement dans deux directions. D’une part l’histoire de l’incorporation de Mouse renommé Ghost dans la horde du FUP. Une intégration en forme d’avilissement moral dont les rites d’initiation incluent des exactions contre les civils. D’autre part la quête de Mahlia transformée en récit d’apprentissage. La mi-bête et l’adolescente vont progressivement faire preuve de compréhension mutuelle. La belle dompte ou plutôt apprivoise la bête dont la face prédatrice dissimule une intelligence des hommes sans concession.


Incontestablement Les Cités englouties surpasse Les Ferrailleurs des mers. Intrigue plus resserrée, composante dramatique, dénonciation de la folie guerrière inculquée aux enfants-soldats avec cette interrogation en toile de fond : quel monde allons-nous laisser derrière nous ?

mardi 1 janvier 2019

Bonne année façon Michel Houellebecq


Sérotonine le prochain roman de Michou le Terrible (1) évoque, parait-il, le bonheur.  L'occasion de se procurer sur le même thème Bonheur ™ de Jean Baret et de saluer le flair d'Olivier Girard.

(1) Nebal ™

Merci à Ed pour le lien.




lundi 31 décembre 2018

Ferrailleurs des mers


Paolo Bacigalupi - Ferrailleurs des mers - J’ai Lu





Averti par quelques lectures amies et le souvenir d’un livre étourdissant, pourquoi ne pas entamer avec Ferrailleurs des mers le cycle romanesque Ship Breaker signé Paolo Bacigalupi traduit et publié à l’origine au Diable Vauvert, en collection jeunesse ? Certes je suis conscient des limites suggérées par ce qualificatif et du fait que la récupération du flacon ne préjuge en rien de la montée de l’ivresse. Mais voilà, La fille automate comme Le Fleuve des Dieux ou La Maison des derviches de Ian McDonald sans omettre Perdido Street Station de China Miéville ressuscitaient en leur temps un type de littérature jouissive oubliée depuis Ballard ; le plaisir de l’immersion dans l’écriture s’ajoutait à celui de l’immersion dans la fiction. Un bonheur de courte durée. Après Les Scarifiés Miéville a dompté sa plume, Mc Donald a renoncé aux délires urbains pour créer un Trône de fer lunaire. N’en reste plus qu’un. Que vaut donc ce nouveau roman ?


Quelque part dans une Louisiane du futur, Nailer Lopez exerce le métier de ferrailleur de navire au milieu d’une communauté de déshérités. Le pétrole a disparu, hormis quelques mètres cubes présents parfois dans un des innombrables cargos échoués sur la plage goudronneuse de Bright Sand Beach. En raison de son jeune âge et de sa petite taille, Nailer se glisse dans les conduits de ces amas d’acier oxydé à la recherche de cuivre ou de métaux rares. Les patrons d’équipe à la solde de quelques gros consortiums ne transigent pas sur les quotas à respecter. Des nouveaux maitres de la Terre l’adolescent ignore tout hormis leurs magnifiques schooners ou clippers aperçus quelquefois au large. Sur une ile voisine  il tombe un jour sur un de ces bateaux échoué après une tempête. Une fortune potentielle en matériaux de récupération pour ses équipières et lui. Mais son attention se porte sur une jeune fille blessée …


« Dans la baie, le Dauntless attendait. Au-delà, l’eau bleue s’étendait jusqu’à l’horizon, la mer l’appelait. » Pas de doute avec ce signal vernien, Ferrailleurs des mers est bien un roman jeunesse. L’intrigue sans surprise obéit aux lois du genre en forme de happy end. Bacigalupi excelle dans la création d’univers dont l’exotisme à peine décalé reflète les sombres projections actuelles de la communauté scientifique, comme ce tiers-monde de rouille où l’instinct de survie et l’appât du gain n’oblitèrent pas les liens de solidarité. On retrouve même par instant dans l’invention des diverses agglomérations qui supplantent l’ancienne Nouvelle-Orléans un peu de la fièvre descriptrice de la Bangkok de La fille automate. Mais n’en demandons pas trop à cet ouvrage dans lequel l’allusion à des cités englouties ou la présence de créatures mi-humaines mi-animales évoquant celles du docteur Moreau appellent à des développements ultérieurs. Reste l’histoire sympathique d’un gamin qui tente d’échapper à sa condition.

lundi 17 décembre 2018

Bonheur ™


Jean Baret - Bonheur ™ - Le Bélial’







Dans un futur peut-être proche, le détective Toshiba traque les contrevenants à la Loi sur la consommation. En ces temps nouveaux ne pas dépenser ou diminuer ses dépenses constitue en effet un acte délictueux, épargner un crime et le concept de temps libre relève d’une hérésie de moins en moins tolérée. Le héros et son collègue Walmart - on les appelle des « chasseurs d’idées » - extirpent tous les jours dans leurs holo-files des noms de suspects fournis par des algorithmes sophistiqués et vont les appréhender. Concomitamment à son activité professionnelle Toshiba se prête inlassablement aux multiples sollicitations dépensières délivrées par des hologrammes harceleurs.Chaque matin débute par le même rituel : le message « Avez-vous consommé ? » et une invitation à une séance de sexe oral de la part de sa femme. Une femme qui n’en est pas une puisqu’il s’agit d’une love doll, d’un androïde. Tout est faux dans l’univers du policier à commencer par son nom en fait celui de son sponsor et de sa voiture. Toshiba soigne ses angoisses en avalant des antis dépresseurs ou en cognant la créature qui partage son lit.


La dystopie imaginée par Jean Baret ne dépaysera pas les lecteurs de P. K. Dick et consorts : un monde peuplé de toutes les créatures issues de la littérature cyberpunk sur lequel se déverse l’océan du Big Data. Mais autant l’intérêt suscité pour Identification des schémas de Gibson relève encore pour ma part de l’insondable au même titre que le mystère de la Sainte-Trinité, autant le propos de l’auteur de Bonheur ™ me semble lui parfaitement clair. Une responsable d’un fournisseur d’accès internet en donne une des clefs : « Aujourd’hui l’Humanité produit autant de données en deux jours que durant les deux mille premières années de la civilisation ».


Le calvaire du détective Toshiba peut donc se lire en première instance comme celui d’un cerveau humain sursaturé d’information et en apnée constante. Baret illustre parfaitement ce constat à l’aide d’une écriture « stroboscopique » (j’emprunte le qualificatif à Dany-Robert Dufour) procédant par accumulation, digressions etc… Le procédé noie l’intrigue mais justifie l’analogie relevée par le philosophe avec la pièce de théâtre de Beckett En attendant Godot. En un sens il ne se passe rien. La théorie de la pléonexie, qu'on pourrait traduire par le désir de vouloir toujours posséder davantage, constitue l’autre soubassement idéologique du roman. Je ne comprends pas que Dany-Robert Dufour dans sa postface ne cite pas au nombre de ses allégeances La société de consommation de Baudrillard. Tout y était déjà ou presque : le besoin de différenciation sociale se substituant à la satisfaction comme objet de l’acte de consommation, le culte de l’objet et des images, la perte de la transcendance, la soumission de l’esprit au corps …


L’ouvrage de Jean Baret s’apparente à un tour de force. J’ai apprécié cette réactualisation du culte du Veau d'or, l’humour, le délire, mais terminer le roman a nécessité un effort soutenu. Satisfecit donc mais pas l’enthousiasme espéré.

jeudi 13 décembre 2018

Rue des années perdues (2)


ISBN : 978-2-35082-395-9
53 pages au format 10 x 15,
6 € (+ 2,50 € de forfait port – quel que soit le nombre d’exemplaires commandés)

Commande à Gros Textes
Fontfourane 05380 Châteauroux-les-Alpes (Chèques à l’ordre de Gros Textes)


mercredi 5 décembre 2018

La mort immortelle


Liu Cixin - La mort immortelle - Actes Sud





La mort immortelle clôt une imposante trilogie romanesque de Liu Cixin parue en Chine au cours de la période 2006-2010. Inspiré par les écrits d’Arthur Clarke, l’écrivain a conçu une épopée rattachée au courant hard SF. Le premier volet Le problème à trois corps dévoilait progressivement le projet d’invasion de la Terre par des envahisseurs dont le monde natal était menacé d’effondrement gravitationnel. Le second La forêt sombre racontait la lutte désespérée de l’Humanité contre cet ennemi technologiquement très supérieur, lutte qui aboutissait à une paix armée. La mort immortelle débute sous les auspices heureux d’une nouvelle ère de prospérité et d’échange entre les deux anciens belligérants. L’armistice vole en éclats le jour où une jeune scientifique du XXe siècle sortie d’hibernation prend le relais du détenteur de l’arme de dissuasion. Les Trisolariens saisissent alors cette opportunité pour lancer une attaque contre la Terre. Mais rien ne se passe comme prévu pour les agresseurs.



Les huit cent pages de La mort immortelle justifient le qualificatif « d’imposant », l’ouvrage étant vendu toutefois au prix serré de vingt-six euros. Rançon de cette industrialisation, la bavarde et décriée quatrième de couverture du Problème à trois corps a été reproduite à l’identique en version Poche chez Babel… Mais revenons au roman. L’énigmatique titre en forme d’oxymore reçoit une explication page 506 : « Cette nuit où j’ai eu fini de construire mon phare, quand je l’ai regardé au loin briller sur la mer, tout est soudain devenu clair : la mort est le seul phare qui reste à jamais allumé. Peu importe où tu navigues, tu finis toujours par te rendre dans la direction qu’il t’indique. Tout a une fin. Seule la Mort est immortelle. » Une ambiance crépusculaire parfois morbide imprègne le récit ou plutôt l’ensemble des récits de l’ouvrage. (1) Elle atteint un premier pic avec l'évocation de la Grande Crise où dans la panique générale une loi sur l’euthanasie est proclamée. Liu Cixin rappelle astucieusement les évènements décrits dans les deux premiers volumes en créant le personnage de Cheng Xin qui n’est autre que la fille de Ye Wenjie. Cette jeune scientifique participe au programme Escalier qui échouera à envoyer un représentant de l’espèce au contact des Trisolariens. Sa renommée ne cesse de grandir au point de la propulser un temps au rôle de Porte-épée c'est-à-dire dépositaire de l’arme de dissuasion de la forêt sombre. Par le biais d’hibernations successives elle traverse les époques pour finir par échouer dans un futur inimaginable de dix-sept milliards d’années.



La mort immortelle présente deux caractéristiques. En premier lieu tous les codes, tous les feux de la littérature de hard science classique passent au vert. Personnages stéréotypés à l’image de Cheng Xin sorte de bon petit soldat qui saute d’un état émotionnel à l’autre comme un lutin de dessin animé, longues descriptions d’artefacts gigantesques, et surtout quelques pistes passionnantes comme le concept d’un mode de propulsion par déformation de la courbure de l’espace, un concept d’invisibilité basé sur le ralentissement de la vitesse de la lumière ou encore une arme terrifiante qui bidimensionnalise ses cibles quelque soient leur taille (2) (rendez-vous page 629 et suivantes). La seconde caractéristique concerne le corps du texte. Liu Cixin agrémente ou alourdit (c’est selon) son propos d’inclusions narratives, de mini-récits parfois incongrus souvent bien menés. L’ouvrage démarre ainsi par le récit de la chute de Constantinople. Les contes de Yun Tianming attirent également l’attention. Il s’agit d’histoires imaginées par l’amoureux transi de Cheng Xin dont le cerveau est recueilli après quelques années d’errance dans l’univers (sic !) par les Trisolariens. Sous la surveillance des intellectrons il tente de fournir quelques pistes de survie à ses compatriotes au moyen de contes de fée bourrés de métaphores.



Ce point mérite une réflexion. La science-fiction, on le sait s’écrit au présent. Après quelques années de vicissitudes en Chine, elle connaît un vif succès, encouragé par les autorités. La dénonciation des excès de la Révolution culturelle par l’auteur dans Le problème des trois corps ne doit pas faire illusion. Si le rôle fondateur du président Mao-Tse-Toung dans la création de la république populaire chinoise ne prête pas à discussion, les erreurs de la révolution culturelle et du Grand Bond en avant sont officiellement reconnues. La science-fiction est-elle alors devenue un instrument de propagande en Chine ? La question court. Mais inversement la dictature de la transparence totale imposée par les trisolariens ne renvoie-t-elle pas à nos propres pratiques occidentales d’exigence d’une vie sociale sans ombre contraignant récemment les réseaux sociaux à un début de marche arrière ?  Dans ce contexte Les contes de Yun Tianming ne fournissent ils pas un exemple de grille métaphorique à tout être humain prisonnier d’un système politique coercitif mais désireux néanmoins de s’exprimer ?



L’intrigue de La mort immortelle surfe sur deux thèmes, le déclin inéluctable des civilisations et la lutte inlassable pour la survie. Rien de fondamentalement nouveau pour le lecteur de romans anglosaxons, preuve que la science et les littératures qu’elle inspire rapprochent les peuples. Sur le fond le roman de Liu Cixin se ressent de sa longueur. Mais les éléments réflexifs qu’il développe sur l’Histoire et l’Univers font que la trilogie dans son ensemble est incontournable.







(1)   Bien que l’auteur s’en défende :