lundi 13 novembre 2017

Le jour de la création


J.G. Ballard - Le jour de la création - Tristram





Parachuté par l’Organisation Mondiale de la Santé dans un pays de l’ex Afrique équatoriale Française, le docteur Mallory rêve de découvrir un nouveau Nil. Son dispensaire vient de fermer, à moitié détruit par un conflit opposant des troupes gouvernementales aux rebelles de Harare. Il compense son inactivité par des recherches hydrologiques, une passion nouvelle qui masque en fait une dérive mentale. Un jour en  arrachant une vieille souche d’arbre, il met à jour un ruisseau qui devient fleuve.


Mallory n’est pas le seul paumé de la région. Sanger, un réalisateur de documentaires en quête d’un second souffle débarque à Port-la-Nouvelle, accompagné d’un assistant indien, et d’une photographe japonaise, La naissance du fleuve capte son attention ainsi que celle du Capitaine Kagwa représentant du gouvernement. Le docteur n’entend pas cependant se laisser déposséder de sa découverte et embarque à bord d’un cargo rebaptisé Salammbô (tout un programme). Noon, une jeune et mystérieuse adolescente transfuge de Harare le rejoint. Ensemble ils remontent le cours à la recherche de sa véritable source.


Avec de telles prémisses, le lecteur pouvait espérer un récit à la Conrad où à la Jim Thompson. Il n’en est rien. Le jour de la création évoquerait plutôt Le monde englouti du même Ballard, voir à la limite le Voyage au centre de Jules Verne pour l’aspect symbolique de la quête des origines. L’écrivain campe une fois de plus un personnage de névrosé obsessionnel aux desseins contradictoires, hanté par le rêve d’un Sahara vert tout autant que par l’idée de tuer sa création fluviale. Le roman gravite autour de lui, tout comme les autres protagonistes entraînés par une giration des songes.


Le récit prend alors un tour onirique où les paysages mentaux disputent à une géographie déjà incertaine la pertinence de la description des lieux. Ballard use magistralement de l’art de transfigurer la réalité. Le fleuve Mallory est le fleuve de la création et du désir. Son cours puissant traverse des jardins exotiques magnifiques avant de s’épuiser dans des marais. La langue de l’écrivain est elle-même fleuve, en inspiration descriptive perpétuelle, dans une fluidité continuelle.


Ce roman confortera dans leur opinion les lecteurs qui estiment que l’auteur de Crash est plus à l’aise dans la forme courte que longue. Les autres prendront le large dans ce « bateau ivre » servi par une écriture incomparable.

mercredi 1 novembre 2017

Futurs violents


PREAMBULE



Rédigé en 2005 pour le site du Cafard cosmique, cet article (1) se référait à une thématique assez marginale en littérature de science-fiction si on la compare à une autre forme traditionnelle de violence, la guerre. Cependant depuis l’attentat du 11 Septembre 2001, le terrorisme, sous des alibis religieux, n’a cessé de prendre de l’ampleur, atteignant un seuil paroxystique lors des événements de Paris et de Nice, modifiant à jamais notre modus vivendi.

J’ai conservé, moyennant quelques allégements et clarifications, la forme initiale du texte, à savoir un inventaire, n’ayant ni le goût ni la volonté d’explorer les ressorts de cette horreur contemporaine. A l’image des derniers ouvrages de DON DELILLO, qui n’est pas un auteur de science-fiction mais qui explore l’abime, je reste en état de sidération et de compassion pour les victimes.



INTRODUCTION



Attentats de New-York, de Madrid, Paris... les terrorismes refont surface. Quelle lecture la science-fiction donne-t-elle de ces phénomènes violents, dans des ouvrages décrivant un futur extrêmement proche ? L'on prend ici conscience du fait que l’acte terroriste, défini d’abord et avant tout par la menace d’un petit nombre [individu, ou petit groupe] vis à vis d’un grand nombre [pays, entreprises…] a pris ses racines dans des combats politiques avant de devenir, avec le XXIème siècle, un acte qui sous couvert de religion n’a d’autre valeur que l’acte lui-même.

 [DEFINITION : Terrorisme : nom masculin ; usage ou menace d'usage de différents actes de violence [sabotages, prise d'otages, attentats, etc.] contre des personnes ou des biens, pour contraindre ou intimider un gouvernement ou une entreprise, dans le but d'atteindre des objectifs politiques, religieux ou idéologiques.]





 TERRORISME, L'ARME DES DESESPERES



1- BIO-TERRORISME

20 mars 1995, Tokyo. A 8H20 du matin, alors que les Tokyoïtes se rendent à leur travail, du gaz sarin est propagé sur trois lignes de métro qui se croisent à la station Kasumigaseki. Bilan : 10 morts, plus de 4700 intoxiqués. On arrêtera plus tard les 5 membres de la secte Aum Shinrikyo, "la nouvelle église de la vérité suprême"...

Le bio-terrorisme frappait la capitale japonaise en 1995. Quinze ans plus tôt, en 1982, Frank HERBERT en avait fait le coeur d’un livre terrifiant, La mort blanche. Le personnage central est un biologiste américain de souche irlandaise, qui perd sa femme et ses deux enfants dans un attentat perpétré par une branche de l’IRA à Dublin. Il va se venger en disséminant un virus qui ne tue que la population féminine... mais qui par conséquent met en péril l’Humanité toute entière.

Le livre lui-même est d’abord conçu comme une enquête policière avec une course poursuite technologique entre le concepteur du virus et les équipes internationales chargées d’annihiler son action. Puis il bascule au travers de la pérégrination de quelques personnages (un prêtre, un enfant, un terroriste et O’Neill le Fou) dans une exploration de l’âme irlandaise. Ce que traduit bien HERBERT, c’est le désespoir d’un individu, et même d’un peuple comme source du terrorisme. Le désespoir absolu conduit à l’indifférence et l’indifférence conduit à la « tyrannie », pour reprendre l’expression de l’auteur.

L’attaque au Sarin en 1995, puis les attaques à l’anthrax, la maladie du charbon, ont donné une réalité à l’attentat biologique. Le mode de propagation qu’avait imaginé HERBERT, à savoir l’envoi d’enveloppes contenant quelques grammes de poudre empoisonnées, est justement celui choisit par les islamistes qui envoyèrent aux parlementaires américains en 2001 et 2002 des plis recélant de l’anthrax, causant plusieurs décès.



2 - CYBER-TERRORISME

Du cyberactivisme au cyber-terrorisme, il n’y a qu’un pas. En quelques mots : via la figure du hacker le cyberspace n’est pas seulement un espace de consommation, mais aussi un espace de liberté revendiqué, un contre-pouvoir. Le Net est à la fois un média classique, comme la télévision mais aussi un outil d’échange et d’expression difficilement contrôlable via le notamment le peer to peer.

Sur ces thèmes de la lutte contre un pouvoir oppresseur citons Les Mailles du réseau de Bruce STERLING et surtout un livre culte,  Sur l’onde de choc  [1975] de John BRUNNER

L’intrigue : en 2010, L’Amérique du Nord est recouverte d’un vaste réseau informatique. Ce réseau, accessible par téléphone ou ordinateur, contient toutes les données relatives aux individus. Parallèlement un vaste système de surveillance alimente de façon permanente ce réseau.

Loin du village planétaire de Mac-Luhan, BRUNNER décrit une société amorale dominée par l’information et le spectacle. Ainsi les jeux « delphiques », où des paris sont pris sur la véracité d’une info. Ou encore la religion : les propos tenus par les croyants dans les confessionnaux sont télévisés.

Dans cette société l’accès aux données dépend de codes d’accès. Un code de haut niveau permet par exemple de changer d’identité et d’acquérir du pouvoir. Informaticien de génie, le héros de l’histoire Nick Haflinger intègre une université d’Etat à Randemont puis une entreprise la « Ground to Space ». Il y découvre l’utilisation sans éthique de la science, de l’information et le Mal. Il entreprend alors de détruire le réseau afin de libérer l’information et par là même l’Humanité, en fabriquant une « couleuvre » gigantesque. BRUNNER invente carrément l’ancêtre du virus et du ver informatiques.

Cet ouvrage, dédié à A. TOOFLER auteur du Choc du futur, se situe dans le droit fil des préoccupations de l’époque sur les conséquences sociologiques, culturelles et organisationnelles de l’informatisation des sociétés (les travaux de NORA et Alain MINC en France par exemple). Cet ouvrage pose le problème de la rétention et de la manipulation de l’information par des entités ou Etats sans scrupule

« Nous savons, nous ressentons au plus profond de nous, qu’il y a continuellement des gens qui prennent des décisions qui risquent de porter atteinte à nos rêves, nos ambitions ou nos relations avec les autres. Mais ces décisions ils ont intérêt à les garder secrètes car c’est pour eux le meilleur moyen de garder leur emprise sur les gens qu’ils commandent ».

Les polars cyberpunk de William GIBSON et de Bruce STERLING, comme Neuromancien ou Les mailles du réseau, pour ne mentionner que les plus connus, ont donné aux hackers un rôle plus ambigu. A l’image de la réalité actuelle, le hacker peut basculer du côté obscur, se transformer en ce que l’on appelle parfois un crasher, et détruire par révolte [façon délinquance sur la Toile] les sites personnels aussi bien que les fichiers internes de la CIA.

Il semble acté que les nébuleuses terroristes du XXIème siècle utilisent le web comme un outil de propagande certes mais aussi d’action, via le piratage.



3 - TERRORISME POUR DE RIRE

Le terrorisme, ça existe, et ce n’est pas drôle. Mais les auteurs de SF s’intéressent assez peu aux choses telles qu’elles sont. Roland WAGNER, par exemple, a inventé l’attentat-indolore : dans « La saison de la sorcière » on pourrait croire que les nouveaux terroristes et les nouveaux philosophes partagent un amour commun, celui de la tarte à la crème. Citons Olivier Pezigot, auteur d’un gouleyant dossier consacré à l’humour dans la SF le mois dernier : « Nous devons faire face à un nouveau terrorisme : Big Ben fond, le château autrichien de Schönbrunn se transforme en château de sucre, et, cerise sur le gâteau, un ptérodactyle a arraché la Tour Eiffel de son socle pour la balancer avec un grand plouf dans l’océan.

Ne pouvant laisser leur allié dans la panade, les U$A ont été obligé d’envahir puis d’occuper la France, pour nous sauver des griffes de ces vilains terroristes. Un gouvernement musclé a été mis en place, les soldats US patrouillent dans nos rues, l’ordre est censé régner. »

Dans le même ordre d’idée, les Martiens de Fredric BROWN (Martiens Go Home) apparaissent comme de joyeux dynamiteros [même s’ils sont extrêmement nombreux]



SOCIETES VIOLENTES

L’idée que le terrorisme puisse être associée au consumérisme peut surprendre. Elle a été explorée entre autres par BALLARD et SPINRAD



1 - CITOYENS TERRORISTES

A ces questions J.G. BALLARD donne une réponse dans Millenium People qui évoque la révolte tragi-comique des classes moyennes d’un quartier cossu d’une marina à Chelsea. Un psychologue, affligé par la mort de sa première femme dans un attentat à l’aéroport d’Heathrow, infiltre un groupe d’activistes avec l’espoir d’y retrouver le meurtrier de celle-ci.

Les manifestations ou attentats auxquels le psychologue participe, prennent pour cible des institutions, des vidéoclubs, des cinémathèques, la BBC... tout ce qui se rapporte à un comportement social de consommation.

BALLARD en traque les codes, dans les zones vides de signification [aéroports, centres commerciaux, autoroutes] où s’implantent les nouveaux programmes immobiliers destinés aux « esclaves salariés », dans le comportement absurde de Sally qui, victime d’un accident de circulation, s’obstine après son rétablissement à se déplacer dans un fauteuil roulant... tout en multipliant les aventures sexuelles !

« Pour la première fois dans l’histoire humaine, un ennui féroce régnait sur le monde, scandé par des actes de violence dénués de sens ».

Tout en maniant une ironie féroce, BALLARD transforme en terroriste les consommateurs moyens désespérés par l’ennui et le confort. Des citoyens qui n’en peuvent plus des voyages organisés, des places de stationnement trop chères, de l’uniformité de la culture audiovisuelle et des expositions canines.

Pour BALLARD, en s’obstinant à transformer les êtres humains en purs objets et en leur imposant des comportements rituels consuméristes, les sociétés contemporaines fabriquent des individus violents dont la réaction ne saurait finalement surprendre...

« Les choses que tu possèdes finissent par te posséder »

Ce discours anticonsumériste se retrouve dans les propos de Tyler, un des héros de Fight Club. Le livre culte de Chuck PALAHNIUK pousse la réflexion de BALLARD à son terme. En effet c’est de violence gratuite et d’autodestruction dont il s’agit ici. Peu importe que vous passiez votre vie dans un local à photocopieuse si vous massacrez vos adversaires dans le Fight Club du quartier. Détruire c’est exister.



2 - TERRORISTE ENTRE DEUX PAGES DE PUB



Dans le livre de Norman SPINRAD, En direct, Les Brigades Vertes investissent une petite station de TV locale pour s’opposer [non sans raison] à un projet de construction de centrales nucléaires de dessalement d’eau de mer au large de la Californie, dans une région sismique. Avec l’aide musclée d’un technicien passablement irradié lors d’une expérience pilote, ils réussissent à convaincre les électeurs de repousser le projet.

Puis, forts de leur succès, ils demandent au gouvernement américain d’imposer au gouvernement Brésilien l’arrêt du déboisement de l’Amazonie, et s’attaquent à la circulation automobile.

L’intérêt de cet ouvrage, malgré quelques longueurs est de montrer que les Brigades Vertes passent insensiblement d’une action directe à une action en direct. Inconsciemment et de pair avec les journalistes, la pertinence du propos des terroristes au cours des diverses émissions télévisées disparaît au profit de la mise en place d’une fine balance comptable entre les prévisions de profits publicitaires issues des sondages express et les pertes escomptées résultant des inévitables procès occasionnés.

Otages, terroristes, CIA, et même Maison Blanche, tout le monde au final se trouve englué dans la toile d’araignée de l’Image. Presque 10 ans après, on retrouve, amplifiée à l’horreur dans les snuff movies, cette idée que le terrorisme est la forme ultime du consumérisme (nous retrouverons ce thème chez BALLARD). Ainsi la mort filmée de Daniel Pearl n’est pas un acte religieux, au sens ou peut l’être un sacrifice divinatoire, mais une abomination médiatique.



LE TERRORISME SANS FIN



Dans le roman de Christopher PRIEST, Les Extrêmes, Teresa Simmons, agent du FBI, est experte dans l’affrontement de situations extrêmes [Expériences Extrêmes]. C’est au cours d’une intervention semblable que son mari Andy, également agent du FBI est tué.

Ils ont pourtant subi subissent une formation spécifique dans un simulateur. Plongés dans des univers virtuels très « réalistes » ils affrontent divers scénarii mettant en présence tueurs et victimes.

Térésa, mue par un long travail de deuil se rend dans la petite ville anglaise de Bulverton où s’est déroulé un massacre semblable à celui qui a occasionné la mort de son époux, dans l’espoir d’y trouver une explication. Elle apprend d’une part que les simulateurs sont commercialisés dans le secteur privé et d’autre part que l’auteur du massacre de Bulverton, s’était branché sur l’un d’entre eux avant la tuerie.

PRIEST formule l’idée que nos rêves où nos souvenirs non seulement ne nous appartiennent pas mais que les plus terrifiants sont l’objet d’un enjeu économique, le dernier marché en quelque sorte, quitte à transformer les utilisateurs de ces machines en tueurs fous.

Conséquence de la substitution du virtuel au réel, surgit alors la figure pathologique du « corps morcelé », chère aux psychanalystes, sur laquelle se superpose très exactement la représentation des corps et des esprits déchiquetés des victimes des attentats, victimes surtout de sociétés violentes et sans identités.



Suivant d’autres pistes que le virtuel, DON DELILLO dans ses ouvrages récents, L’homme qui tombe et Zéro K explore le concept de désincarnation (il est vrai déjà abordé dans Body Art ou Cosmopolis)

 Le premier s’inscrit au cœur des événements du 11 Septembre 2001, sujet également abordé par le regretté Lucius Sheppard dans la nouvelle « La présence »

Keith Neudecker travaille dans la tour sud du World Trad Center lorsque l’avion percute le gratte-ciel. Couvert d’un sang qui n’est pas le sien, on l’évacue dans un Centre de soin.

Neudecker se réfugie ensuite chez son ex-femme. Dans ses bagages, une mallette qui ne lui appartient pas, dont il s’est emparé par pur réflexe. La recherche du propriétaire de cette mallette, une autre rescapée de l’effondrement des tours, constitue l’une des vaines tentatives de catharsis de Keith. Les fils renoués avec sa femme, les parties de poker, rien n’y fait, à l’image des ateliers d’écriture que celle-ci anime pour des malades d’Alzheimer.


Il se sent disparaître : « Puis il vit une chemise descendre du ciel. Il marchait et la voyait tomber, agitant les bras comme rien en ce monde. » Il se souvient des propos du médecin qui en retirant des éclats de verre fichés dans sa peau, évoquait les shrapnels organiques que laissent les attentats suicides chez les survivants proches des lieux des explosions, comme des morceaux de chair étrangère poussant dans leur corps.


Etrange pied de nez à la transsubstantiation [l’auteur emploie ce mot] que l’on pourrait formuler ainsi : « ceci n’est pas mon sang, ceci n’est pas ma chair » et que DON DELILLO résume brutalement ; « Dieu est la voix qui dit, je ne suis pas là »



Dissolution du monde, dissolution des esprits, l’écrivain atteint avec Zéro K, une espèce de point de non-retour. Le narrateur Jeffrey est convoqué par son père, un riche homme d’affaire pour assister à la mort de sa belle-mère, en fait la deuxième épouse de Ross. Atteinte d’une grave maladie, elle choisit l’hibernation. Le site financé par le milliardaire, situé en Asie Centrale, sert également de centre de recherche pour l’élaboration d’une société future.

Etrange lieu où l’on devance l’appel de la mort pour tenter de lui échapper. Dans les couloirs sinistres de cette morgue qui ne dit pas son nom, surgissent des images d’attentats. Peu de dialogues, les personnages délivrent des monologues sans réponses. La prose elle-même de DELILLO atteint un degré d’absence, de désincarnation, terrifiant. C’est peut-être Point Oméga, un autre ouvrage de l’auteur d’Outremonde, qui donne la clef. Nous sommes déjà morts et ne restent que des écrans sans spectateur où défilent les souvenirs du monde ancien.





(1)   SF et terrorisme

jeudi 26 octobre 2017

La forêt sombre


Liu Cixin - La forêt sombre - Actes Sud










Après le succès de curiosité du Problème à trois corps, Actes Sud publie un an après le deuxième volet de la trilogie de Liu Cixin, La forêt sombre. On a le sentiment qu’au bout de  plusieurs parutions la collection Exofictions trouve enfin sa vitesse de croisière. Elle s’est fendue à l’occasion d’une quatrième de couverture en nette amélioration. Espérons qu’une petite main aura la brillante idée de refaire celle du premier tome lors d’une réédition chez Babel (l’équivalent Poche d’Actes Sud).


Autant tuer le suspens immédiatement : l’auteur a créé un space opera monumental.  Les mystérieuses prémisses plantées dans le premier volume donnent lieu ici à des développements et un début de conclusion aux dimensions d’une épopée. Qu’on se le dise, la SF de Grand-Papa, celle d’Isaac Asimov, celle d’Arthur Clarke est de retour et tant pis pour les grincheux. Long (650 pages), un peu poussif -hard SF oblige- l’objet avance dans le marasme éditorial actuel comme un croiseur dessiné par Manchu.



Rappelons les faits. Durant la Révolution culturelle, la jeune Ye Wenjie assiste impuissante à la lapidation de son père par des Gardes Rouges. Son aversion pour une Humanité vouée à la violence trouve des années plus tard un débouché au hasard d’une affectation dans un observatoire astronomique en Mongolie. Elle rentre en contact avec une espèce extraterrestre les Trisolariens condamnés à fuir une planète à l’agonie. Décidés à envahir la Terre et aidés en cela par une organisation humaine secrète, ceux-ci bloquent toute avancée en matière de recherche fondamentale.


Dans le second volume, l’Humanité prépare sa défense. Face à un adversaire au courant de ses moindres faits et gestes, elle nomme quatre Colmateurs ayant pour mission d’élaborer dans le plus grand secret des plans d’actions. Des moyens quasi illimités leurs sont alloués. En réaction les Trisolariens leurs opposent quatre Fissureurs terriens chargés de percer leurs stratégies. Tous les humains ne sont pas d’accord avec cette marche à suivre. Certains prônent une solution d’évasion sélective, très courante d’ailleurs dans la SF anglo-saxonne, mais à laquelle s’oppose violemment Zhang Beihai.


Le plus insignifiant des Colmateurs, Luo Ji attire particulièrement l’animosité des envahisseurs, car il est indéchiffrable. Amoureux d’un fantôme, il semble se réfugier dans ses rêves et oublier sa mission au désespoir des autorités. Héraut d’une nouvelle science, la cosmosociologie, un souvenir de la psychohistoire d’Asimov, ce scientifique ressemble à un Harry Seldon revu par Haruki Murakami. A ses côtés on retrouve le malicieux commissaire Shi Qiang et un autre fort personnage le commissaire politique Zhang Beihai, une spécialité bien chinoise, militaire de devoir autant idéologue que génial stratège. Comme Luo Ji il détient les clefs de l'avenir. Mais leurs chemins divergent.


La narration s’étale sur deux cent ans. Des humains disparaissent, d' autres choisissent l’hibernation pour devancer l’appel dans leur désir de combattre les Trisolariens. Comment vit t-on à l'ombre d'une menace s'étalant sur plusieurs siècles ? Liu Cixin aborde là un thème traité jadis par John Brunner dans Le Creuset du temps. La fin élégante en forme de paradoxe de Fermi ne déçoit pas. Vivement la suite.

mardi 24 octobre 2017

Rue des années perdues (news)





Nouveau recueil envoyé à mon éditeur belge, et pour rigoler chez Gallimard.

En attendant deux extraits :



Confidences



La mer qui est au centre de toutes les confidences
Reste tête basse
Nul ne sait pourquoi elle ne se redresse
Malgré quelques hochements de tempête

Elle fait lit de toute chose
Peut être nous trompons nous sur son indifférence
Et verrons nous surgir un jour dans ses pâturages liquides
Des chevaux hennissant montés d’étoiles fourbues

D’incroyables créatures marines escaladant le toit du monde
Et sa voix de muraille brandira
Tout ce que nous avons accumulé du dedans
D’opalescentes souffrances ou frissons d’anémones


                                              *


Priam



Si je devais aller au bout des choses
Que ce soit comme sur cette vieille photo du Cap Sounion
A l’intersection des Dieux et de la mer

Fais moi Suzerain d’une cité d’insectes et de pierres fendues
Comme Priam après la tempête
Je régnerai sur mes souvenirs

vendredi 20 octobre 2017

L’Orient derrière soi


André Tubeuf - L’Orient derrière soi - Actes Sud






André Tubeuf est professeur agrégé de philosophie, conseiller au Ministère de la Culture, chroniqueur musical dans de nombreuses revues spécialisées, auteur de trois romans et surtout d’essais sur la musique classique. L’Orient derrière soi est une chronique des années de jeunesse sous le soleil levantin.


Quelle pulsion m’a incité à acheter un livre dont l’ignorance du signataire révèle à mon corps défendant une profonde méconnaissance de la musique classique ? D’abord une photographie rose sépia du Bosphore dont la patine suggérée renforce la force doublement évocatrice du titre. Car, dans mon esprit en tout cas, dissimulé sous le rituel récit des adieux à l’enfance caractéristique des autobiographies, surgit un Adieu balzacien à un Orient en voie de destruction et dont la légendaire hospitalité plie sous les coups de butoir du fanatisme religieux. Enfin j’étais curieux du destin de la diaspora chrétienne, pas celle des colons, mais des français expatriés, fonctionnaires ou ingénieurs.


L’itinéraire d’André Tubeuf conduit ainsi le lecteur des côtes de la mer Egée, aux bords de la mer Noire, en passant par Istanbul, puis Alep, Beyrouth et enfin Jérusalem. Né d’un père ingénieur et d’une mère issue d’une famille consulaire, l’auteur voit le jour à Smyrne, aujourd’hui Izmir, ville portuaire arrachée après de sanglants combats aux grecs par les troupes d’ Atatürk. André Tubeuf consacre ses plus belles pages à sa cité natale et à Zonguldak une bourgade de la mer Noire. Ces séjours heureux, entrecoupés de brefs aller retour à Paris sont interrompus autant par les affections professionnelles paternelles que par la détermination des autorités turques à prendre un contrôle total des activités économiques, voire à fermer des écoles chrétiennes contraignant par exemple des religieuses à fuir à Damas. Mais si la fibre grecque vibre de façon préférentielle chez l’auteur, il n’en maîtrise pas moins rapidement la langue turque et ne hiérarchise pas en quelque sorte sa nostalgie. On est levantin ou pas, point final.


Aidé en cela par une mémoire prodigieuse il exhume minutieusement  les archives familiales et restitue avec passion la vie quotidienne d’une communauté de français de l’étranger dont il revendique fièrement l’appartenance et dont les valeurs d’hospitalité et de solidarité résistent aux exils successifs. La relation des séjours à Beyrouth et Alep durant la seconde guerre mondiale, n’atteint pas la même intensité émotionnelle et ne suscite pas le même intérêt documentaire. Le jeune André sous la férule des pères jésuites, s’immerge dans l’étude,  consolide sa foi religieuse et suit la progression des Alliés. Bref il grandit.


J’ai aimé ce récit d’apprentissage en forme d’exil permanent. Certes ces communautés m’ont semblé quelque peu refermées sur elles-mêmes. Mais comme la Smyrne adorée de Tubeuf, nous portons tous en nous le souvenir d’une Troie, d’un lieu définitivement perdu. De cet Orient enfui et aujourd’hui en parti détruit - El Atlal (Les ruines) chantait Oum Kalthoum - André Tubeuf tire une évocation sincère et émouvante. En revanche, aucune trace de vocation musicale n’émerge à côté de l’initiation religieuse et philosophique. Etonnant de la part du futur auteur d’un Dictionnaire amoureux de la musique.

Extraits



Smyrne n’en finit pas de s’étirer sur sa propre rive, dans ses propres odeurs. Les noms turcs n’ont pas réussi à chasser les noms grecs. On continue à dire Cordelio, le nom est si doux, ce sont les Muses qui l’ont trouvé, avec ce quelque chose de roulé et de capiteux qui vient des oléandres et des dattiers de la rive.




Smyrne alors s’éloignait dans des vapeurs dorées, paresseuse, engageante, la douceur même, jusqu’au mauve des collines. Avoir vu le jour ici, avoir ouvert les yeux ici,, avoir commencé à respirer et humer l’air, parmi tant de parfums, c’est trop de privilège, cela se paye. Les tous premiers parents ont connu cela, dans leur jardin à eux, on ne saurait y demeurer toute une vie. Mais où que l’on doive ensuite errer, se fixer, reste à jamais la bénédiction d’avoir connu cela d’abord. Le monde premièrement est beau, le ciel lumineux, les buissons odorants, les gens hospitaliers. Même l’exil en restera illuminé.




Le ciel du jour est plutôt blanc que bleu, grisé d’odeurs à en être ivre et tomber lui aussi de sommeil. Comme il paraîtra différent quand nous aurons gagné une autre Turquie, celle de la mer Noire, pour cinq ans de plus ! Là il se montrera minéralement bleu et pur, profond et épais de couleur. Mais tous mes étés de Smyrne, c’est comme s’il n’ y avait jamais eu au ciel un bleu vraiment bleu, mais adouci ou plutôt efféminé de blanc, comme si un peu de vapeur y était sans cesse en suspend, prête à se changer sous l’effet de la chaleur qui monte du ciel en un scintillement doré, qui fait plisser les yeux, et quand il vire au blanc, ils faut qu’ils se détournent. Cela peut être à quoi les grands voyageurs littéraires en extase ont donné du blond – mais ils ne l’auraient pas soutenu tout un été. La beauté ici fatigue. A Ephèse, tout près, l’Histoire arrêtée, la pierre des statues, les colonnes rafraîchissent. Mais ici l’eau du golfe, au calme plat, ajoute à sa réverbération. On s’enivre mais on succombe. Homère était aveugle.

dimanche 15 octobre 2017

Le vieux qui lisait des romans d’amour


Luis Sepulveda - Le vieux qui lisait des romans d’amour - Points - Editions Métailié







Sur le quai d’El Idilio, un petit village de l’Amazonie équatorienne, des indiens Jivaros ramènent le cadavre d’un chasseur blanc. La coupable est une femelle jaguar rendue folle par la mort de ses petits tués par le gringo. Quelques temps plus tard l’animal  récidive en s’attaquant à des touristes. Le maire de la localité demande alors à Antonio José Bolivar, un vieil homme qui a longtemps vécu dans la forêt amazonienne, de participer à une battue.


Le vieux, ainsi le surnomme t’on, vit seul dans une cabane de fortune, depuis la mort de sa femme. Il occupe son temps en lisant des romans à l’eau de rose ou en récupérant du venin de serpent qu’il revend à des laboratoires pharmaceutiques. Le couple pensait s’établir, à l’instigation de leur gouvernement, comme agriculteurs dans l’un des bras du fleuve. Les pluies continuelles ont eu raison de la santé de son épouse et de leur projet. Sauvé par les indiens Shuars, Bolivar vit désormais reclus et s’attaque à contre cœur à la traque du fauve.


Premier roman de Luis Seiulveda, l’histoire du « vieil homme et la forêt » selon l’heureuse expression du préfacier, n’a pas à rougir de l’illustre comparaison avec le romancier américain. Le récit démarre avec la truculence d’un film de John Ford et s’achève dans l’atmosphère d’un Délivrance de John Boorman. Cette narration colorée, heureuse, n’élude pas le constat d’une humanité cruelle dont l’appréhension simpliste et destructrice du monde s’oppose à la compréhension complexe de la faune et de la flore de la jungle. Dégoûté des hommes, Bolivar ne cède pas cependant à l’appel de la forêt, dont pourtant, à l’exception des indiens Shuars, il reste le meilleur connaisseur. Il méprise les chasseurs, qui masquent leur peur en massacrant de petites proies, car eux-mêmes sont méprisés par les grands prédateurs. C’est pourquoi il choisit le moyen terme des livres qui seuls rendent la compagnie des hommes fréquentable.


Le vieux qui lisait des romans d’amour est enfin un ouvrage militant dédié à la mémoire des défenseurs de l’Amazonie.  On adhère bien volontiers au combat de Luis Sepulveda, tant pour le propos que pour l’éclat d'un texte magnifique. Un chef d’œuvre d’une centaine de pages rehaussé par la traduction de François Maspero himself et dans cette édition par une couverture somptueuse.

jeudi 12 octobre 2017

La cinquième saison


N.K. Jemisin - La cinquième saison - J’ai lu Nouveaux Millénaires







La cinquième saison désigne sur une Terre lointaine un long hiver engendré par des catastrophiques écologiques en particulier des éruptions volcaniques. Sur le Fixe, le principal continent de cette planète, les « fixés » c'est-à-dire les humains, tentent de survivre aux dramatiques perturbations de l’écosystème qui en résultent pendant quelques dizaines d’années.


Plus que les séismes, la population supporte difficilement la présence de mutants en son sein, les orogènes. Qu’ils soient sauvages ou contrôlés par le gouvernement, les orogènes ont le pouvoir de canaliser les secousses sismiques, de les stopper voire même de les déclencher. Entre captivité, fuite ou décès leur destin semble tracé d’avance.


Le roman de N.K Jemisin suit le parcours de trois mutantes. La première Essun quitte la ville de Tirimo. Son mari Jija a tué son jeune fils, après avoir découvert les pouvoirs de mutant du bambin et a fui avec sa fille. Elle se lance à leur poursuite. Le second personnage a plus de chance. Dénoncée par ses parents, Damaya est récupérée par un Gardien qui entreprend d’en faire un agent gouvernemental. Elle intègre une école afin d’obtenir progressivement les anneaux de pouvoir. Enfin la troisième, Syénite, une « quatre anneaux », est chargée, entre autres, de procréer avec un « dix anneaux ».


Le thème de la violence faite aux femmes saute aux yeux. La première héroïne perd un enfant, une autre est sommée de procréer, et le Gardien de Damaya brise ses phalanges, histoire de lui montrer qui est le mâle de l’histoire.


Mais de nobles idées aboutissent elles forcément à d’excellents romans ? Il y a de bonnes séquences, la quête d’Essun, la disparition de sa famille et la résurgence contre son gré de son état de mutante et donc de paria. L’apprentissage de Damaya réserve aussi quelques pages vivantes. Il y a enfin la découverte du lien qui unit les trois personnages principaux, une belle astuce narrative. En revanche la scène de la découverte du nœud manque de dramaturgie.


L’usage du pluriel de l’indicatif utilisé pour l’odyssée d’Essun est original. Mais aussi que de digressions ralentissant la progression de l’intrigue « Tel est le non-dit qui a toujours été là, entre vous. A un moment, pendant votre séjour à Tirimo, Lerna a deviné ce que vous êtes. Vous ne lui avez pas dit. Il l’a deviné, parce que qu’il s’intéressait assez à vous pour remarquer les signes et parce qu’il est intelligent. Le fils de Makenba vous a toujours beaucoup aimée. Vous pensiez que ça finirait par lui passer. Vous vous agitez un peu, mal à l’aise en comprenant que tel n’a pas été le cas. ». Et ces « rouille de rouille » ou « croûte de rouille » à tout bout de champ. Insupportable …


La cinquième saison est, pour moi, bon, sans plus. Jeunes écrivains, quittez les ateliers d’écriture et mettez vous enfin à délirer !