jeudi 16 février 2017

Le Glamour



Christopher Priest - Le Glamour - Denoël Lunes d’encre








Les grands philosophes, dit-on, réécrivent toujours la même œuvre. Les romanciers, à leur façon, ne parviennent parfois pas à couper le cordon ombilical avec un texte, fut-il terminé. A l’image d’un travail de deuil ininterrompu, le processus créatif ne cesse pas, aboutissant soit à des commentaires ou à des préfaces, bref à une intertextualité, soit, comme dans le cas du Glamour de Christopher Priest, à une refonte du roman.

Refonte d’ailleurs est un bien grand mot. Paru initialement en 1986 chez Laffont sous le titre Le don, réédité plusieurs fois, ce récit bénéficie tout à la fois d’une retraduction, d’une réécriture très partielle de la cinquième partie et d’un allègement de la seconde partie. Mais l’architecture d’ensemble n’est pas modifiée. Le titre original de l’édition britannique The Glamour est identique. Il faut en conclure que si Priest a retravaillé ce roman, le regard du lecteur, et en premier chef de l’éditeur et du traducteur, a aussi changé. Ceci est une caractéristique de l’écrivain anglais : on ne lit pas seulement son œuvre, on y est narrativement et subtilement intégré.

De quoi s’agit-il ?
Richard Grey, cameraman professionnel de la BBC, suit une convalescence dans un hôpital du sud du Devon, un comté du sud-ouest de l’Angleterre. Gravement blessé lors d’un attentat de l’IRA, il souffre d’une amnésie partielle. Des séances d’hypnose ne parviennent pas à débloquer la situation. Mais la visite d’une jeune femme nommée Susan Kewley qui prétend avoir eu une liaison avec lui éveille sa curiosité et ils repartent tous les deux prématurément à Londres. Le chapitre suivant relate la période qui a précédé l’attentat. On y apprend que Richard et Susan se sont rencontrés lors d’un voyage en France et que la jeune femme tente de mettre fin à une autre liaison avec un écrivain, Niall. Sans succès d’ailleurs, ce qui provoque la rupture des deux premiers. La quatrième partie évoque les événements consécutifs au départ de l’hôpital. Surpris, le lecteur découvre que Richard et Susan n’ont jamais voyagé en France, mais ont fait connaissance dans un pub londonien. Il comprend alors que le déroulement de la troisième partie est une invention de la mémoire défaillante de Richard et apprend aussi que les trois protagonistes dont l’agaçant et omniprésent Niall ont un don d’invisibilité, que Priest appelle glamour.

Du don au glamour

Comme à son habitude, dans ce récit à plusieurs voix, l’écrivain anglais ouvre progressivement un espace spéculatif qui perturbe le lecteur : Grey et Niall sont-ils la même personne ? Doit-on considérer Richard et Susan comme les personnages d’un roman de Niall... ? Cependant le véritable moteur narratif du roman n’est pas la mémoire mais l’invisibilité. Etre invisible selon Priest, c’est être ignoré socialement. Le glamour renvoie à la Grande Bretagne des années Thatcher, où s’exercent aussi bien la violence des inégalités sociales que celle de l’IRA. Dans le récit Susan Grey évoque ses rencontres fugitives avec d’autres invisibles. Tous sont des marginaux dérobant des produits de première nécessité pour survivre et sont exclus des systèmes de santé.

On retrouve un thème classique de la littérature de science-fiction à savoir l’ostracisme ou la malédiction dont souffrent les mutants. Robert Silverberg en avait fait le fil conducteur d’un de ses plus grands ouvrages L’oreille interne,
Van Vogt ou Théodore Sturgeon la matière de classiques du genre. Pour renforcer cette métaphore de la disparition sociétale, Christopher Priest effectue un parallèle entre l’invisibilité et l’hypnose. On est exclu non pas parce qu’on ne se conforme pas aux codes sociaux, mais parce que l’observateur [le Pouvoir] vous ignore. Si l’on voulait une justification de la réédition de ce roman vingt ans après la voici : la réussite sociale aujourd’hui ne se mesure pas à l’aune de l’épaisseur d’un CV mais bien à la visibilité médiatique, au glamour serait-on tenté de dire.

Or ce terme explique l’écrivain anglais est issu d’un vieux mot écossais glammer. Un glammer est un sortilège qu’utilisait une jeune fille pour dissimuler la beauté de son fiancé aux autres prétendants. L’usage actuel de ce mot est donc en totale contradiction avec sa signification première, sauf peut-être à considérer les images des icônes du glamour comme une métaphore ou un miroir du néant, néant des foules voyeuristes et sentimentales, néant des exclus de tous bords. En définitive la séduction est une malédiction.

Le glamour est un grand roman qui renouvelle totalement le thème de l’invisibilité, une œuvre transfictionnelle du calibre des Ecrits fantômes de David Mitchell. On savait que Christopher Priest était un maître de la littérature spéculative. On découvre un romancier de la souffrance sociale.

mardi 7 février 2017

Humeur : Victor Hugo - RUY BLAS - Acte III - Scène II




RUY BLAS, survenant.
Bon appétit, messieurs !
Tous se retournent. Silence de surprise et d'inquiétude. Ruy Blas se couvre, croise les bras, et poursuit en les regardant en face.
                    Ô ministres intègres !
Conseillers vertueux ! Voilà votre façon
De servir, serviteurs qui pillez la maison !
Donc vous n'avez pas honte et vous choisissez l'heure,
L'heure sombre où l'Espagne agonisante pleure !
Donc vous n'avez ici pas d'autres intérêts
Que remplir votre poche et vous enfuir après !
Soyez flétris, devant votre pays qui tombe,
Fossoyeurs qui venez le voler dans sa tombe !
– Mais voyez, regardez, ayez quelque pudeur.
L'Espagne et sa vertu, l'Espagne et sa grandeur,
Tout s'en va. – nous avons, depuis Philippe Quatre,
Perdu le Portugal, le Brésil, sans combattre ;
En Alsace Brisach, Steinfort en Luxembourg ;
Et toute la Comté jusqu'au dernier faubourg ;
Le Roussillon, Ormuz, Goa, cinq mille lieues
De côte, et Fernambouc, et les montagnes bleues !
Mais voyez. – du ponant jusques à l'orient,
L'Europe, qui vous hait, vous regarde en riant.
Comme si votre roi n'était plus qu'un fantôme,
La Hollande et l'Anglais partagent ce royaume ;
Rome vous trompe ; il faut ne risquer qu'à demi
Une armée en Piémont, quoique pays ami ;
La Savoie et son duc sont pleins de précipices.
La France pour vous prendre attend des jours propices.
L'Autriche aussi vous guette. Et l'infant bavarois
Se meurt, vous le savez. – quant à vos vice-rois,
Médina, fou d'amour, emplit Naples d'esclandres,
Vaudémont vend Milan, Leganez perd les Flandres.
Quel remède à cela ? – l'État est indigent,
L'état est épuisé de troupes et d'argent ;
Nous avons sur la mer, où Dieu met ses colères,
Perdu trois cents vaisseaux, sans compter les galères.
Et vous osez ! ... – messieurs, en vingt ans, songez-y,
Le peuple, – j'en ai fait le compte, et c'est ainsi ! –
Portant sa charge énorme et sous laquelle il ploie,
Pour vous, pour vos plaisirs, pour vos filles de joie,
Le peuple misérable, et qu'on pressure encor,
A sué quatre cent trente millions d'or !
Et ce n'est pas assez ! Et vous voulez, mes maîtres ! ... –
Ah ! J'ai honte pour vous ! – au dedans, routiers, reîtres,
Vont battant le pays et brûlant la moisson.
L'escopette est braquée au coin de tout buisson.
Comme si c'était peu de la guerre des princes,
Guerre entre les couvents, guerre entre les provinces,
Tous voulant dévorer leur voisin éperdu,
Morsures d'affamés sur un vaisseau perdu !
Notre église en ruine est pleine de couleuvres ;
L'herbe y croît. Quant aux grands, des aïeux, mais pas d'oeuvres.
Tout se fait par intrigue et rien par loyauté.
L'Espagne est un égout où vient l'impureté
De toute nation. – tout seigneur à ses gages
À cent coupe-jarrets qui parlent cent langages.
Génois, sardes, flamands, Babel est dans Madrid.
L’alguazil, dur au pauvre, au riche s'attendrit.
La nuit on assassine, et chacun crie: à l'aide !
– Hier on m'a volé, moi, près du pont de Tolède ! –
La moitié de Madrid pille l'autre moitié.
Tous les juges vendus. Pas un soldat payé.
Anciens vainqueurs du monde, Espagnols que nous sommes.
Quelle armée avons-nous ? À peine six mille hommes,
Qui vont pieds nus. Des gueux, des juifs, des montagnards,
S'habillant d'une loque et s'armant de poignards.
Aussi d'un régiment toute bande se double.
Sitôt que la nuit tombe, il est une heure trouble
Où le soldat douteux se transforme en larron.
Matalobos  a plus de troupes qu'un baron.
Un voleur fait chez lui la guerre au roi d'Espagne.
Hélas ! Les paysans qui sont dans la campagne
Insultent en passant la voiture du roi.
Et lui, votre seigneur, plein de deuil et d'effroi,
Seul, dans l'Escurial, avec les morts qu'il foule,
Courbe son front pensif sur qui l'empire croule !
– Voilà ! – l'Europe, hélas ! Écrase du talon
Ce pays qui fut pourpre et n'est plus que haillon.
L'état s'est ruiné dans ce siècle funeste,
Et vous vous disputez à qui prendra le reste !
Ce grand peuple espagnol aux membres énervés,
Qui s'est couché dans l'ombre et sur qui vous vivez,
Expire dans cet antre où son sort se termine,
Triste comme un lion mangé par la vermine !


Photo : copyright TNP 2011

vendredi 3 février 2017

Le choix



Paul J. McAuley - Le choix - Le Bélial’ Collection Une heure lumière








Dans un futur proche, la montée des eaux  a noyé les terres du Nord et de Est de l’Angleterre, ainsi que les cotes européennes. Deux adolescents tentent de survivre dans le Norfolk. Lucas vit dans une caravane située sur un îlot artificiel, aux côtés de sa mère, une ancienne universitaire et écologiste désormais alitée. Il subsiste en travaillant pour le père de Damien, pécheur de crevettes, ou des maraîchers. Damien rêve de s’affranchir du joug paternel et de partir dans les étoiles.

Or les étoiles sont venues à l’humanité. Des extraterrestres ont établi un contact avec notre espèce, et en échange de la possibilité d’exploiter les ressources du système solaire, lui fournissent des outils pour se débarrasser de la pollution causée par l’activité industrielle. Tout le monde dont Julia la mère de Lucas, ne voit pas d’un bon oeil cette intrusion dans les affaires humaines. Au début de l’histoire un des dragons nettoyeurs vient s’échouer sur un banc de sable, ce qui suscite la curiosité de la population locale et des deux jeunes hommes.

On retrouve dans cette novella le McAuley dénonciateur des catastrophes écologiques, de Féerie (1) ou des diables blancs (2). La forme courte lui permet d’épurer son propos. Comme le Ballard du Monde englouti et du Géant noyé, il dépeint la beauté tranquille d’une Terre agonisante, alors qu’en arrière plan l’Humanité se prépare peut être à échanger un désastre contre un autre. Un choix qu’effectueront les adolescents et les sépareront définitivement.

Texte beau et sensible, Le choix est peut être la meilleure novella publiée à ce jour dans la collection Une heure Lumière du Bélial’.


(1)  Féerie-J'ai Lu Millénaires
(2)  Les diables blancs - Ailleurs et Demain

dimanche 29 janvier 2017

La Reine en jaune



Anders Fager - La Reine en jaune - Mirobole Editions







 Trois ans que l’on attendait une suite ou tout au moins une nouvelle compilation des productions horrifiques d’Anders Fager. Les furies de Borås publié par Mirobole Editions en 1974 consacraient le talent d’un Lovecraft suédois qui s’inspirant des créations morbides du Maître de Providence, rédigeait des histoires déjantées peuplées de créatures anciennes peu recommandables.

La Reine en jaune, comme son prédécesseur, est un recueil de nouvelles alternant récits brefs dénommés « fragments » et d’autres plus longs. Certains forment un ensemble comme « Le chef d’oeuvre de Mademoiselle Witt » et « La Reine en Jaune ». Des personnages récurrents font aussi leur apparition de texte en texte sans qu’une intrigue véritablement consistante leur soit associée. Un procédé employé par Lovecraft à propos de monstres dont la seule évocation suscite la terreur.

C’est ainsi que l’on fait connaissance dans le « fragment 1 » avec la messagère de la Femme Boursouflée dont certaines relations disparues ont pris la précaution de faire incinérer et jeter dans l’acide leurs restes … « Le chef d’oeuvre de Mademoiselle Witt » raconte le dérapage  d’une star du porno placée sous les feux des caméras et des réseaux sociaux et dont les prestations « artistiques » en perpétuelles surenchères aboutissent à un acte de folie. Hormis l’épilogue, la nouvelle respire un ennui digne d'un Identification des schémas de plate mémoire. Dans la suite « La Reine en Jaune », My Witt internée en hôpital psychiatrique se transforme en une créature infernale et va régler quelques comptes.

C’est mieux mais le recueil décolle vraiment avec trois textes, « Cérémonies », « Quand la mort vient à Bodskär » et « Le voyage de Grand-mère ». Le premier est la chronique sociale déjantée et hilarante d’une maison de retraite. Pourquoi les pensionnaires du 4e étage (1) ne meurent ils jamais ? Il faut avouer que Le Nexus du docteur Erdmann de Nancy Kress fait pale figure face à ces petits vieux dont les déambulateurs suintant la merde suite à une ingestion de pruneaux font une haie d’honneur à une jeune beauté dénudée victime consentante d’une cérémonie secrète. Dans le second, un commando investit une île du comté de Bodskär. Des russes, parait il, y ont élu domicile. Mais laissons parler l’auteur : « C’est lors d’une nuit d’automne éclairée par un fin croissant de lune que la mort arriva à Bodskär. C’est une forme de mort inconnue qui s’y présenta. Elle était en acier et renvoyait des reflets métalliques.  Elle avait été pensée dans les moindres détails, avait fait l’effet de nombreux exercices.. La mort qui débarqua à Bodskär était humaine et moderne. […] Le problème était que la mort se trouvait déjà à Bodskär. Celle là était noire et terrifiante. Elle était séculaire, boursouflée et empestait le poisson pourri, la graisse de phoque et le bois vermoulu. ». «  Le voyage de Grand-mère » raconte l’interminable voyage de deux créatures venues trimballer leur aïeule. Transporter Mémé, qui au passage a bien connu Yog-Sothotth, n’est pas une sinécure : il faut une auge, un van et de quoi l’alimenter. Un récit bien barré quoiqu ‘un peu long.

Bref on en redemande. Second coup de cœur de l’année pour moi.

(1) Il s’agit bien du quatrième étage de la pension de Trossen et non du troisième comme indiqué sur le 4e de couverture.

samedi 21 janvier 2017

Journal de nuit



Jack Womack - Journal de nuit - FolioSF









En incipit d’un blog que je parcoure parfois, figure cette phrase de Rilke « On ne peut ouvrir un livre sans s'engager à les lire tous ». A l’impossible évidemment nul n’est tenu. On pourrait envisager de réduire le champ d’application de cette proposition aux seuls bons ouvrages, et en étant réaliste, de le restreindre encore plus à une littérature de genre. Malgré cela, et malgré le temps consacré à la lecture, en ce qui me concerne, je continue de réparer des oublis, comme le Journal de nuit de Jack Womack.

Incorporé dans une série uchronique nommée Dryco, Journal de nuit décrit la descente aux enfers d’une famille de la classe moyenne américaine. Dans un New-York en proie, comme le reste des Etats-Unis, à un chômage et une violence croissants, Lola Hart, une fillette de 12 ans tient un journal intime des événements. Comme sa petite sœur, Cheryl surnommée Boob, elle fréquente une école privée du côté de Park Avenue. Le soir elle consigne ou plutôt confie ses impressions à Anne, c'est-à-dire son cahier. Son père, scénariste à Hollywood, sa mère enseignante universitaire sans poste tentent de subsister tant bien que mal. Les contrats s’amenuisent, les dettes s’accumulent et la famille doit trouver un logement plus modeste près de Harlem.

Aux antipodes du Flashback de Dan Simmons, Womack ne s’attarde pas sur les faits économiques ou sociaux à l’origine de l’effondrement de l’Amérique Les scènes de violence de rue et les informations balancées en spots télévisuels évoquent  plutôt le Robocop de Paul Verhoeven. Le récit est conduit de l’intérieur par Lola. Par ses yeux, son entendement d’enfant qui s’ouvre progressivement à la réalité, par le prisme familial, elle se fait l’écho du chaos ambiant.

La réussite du roman tient d’abord à la crédibilité des personnages. La vie des deux petites filles, leur évolution psychologique, la lutte désespérée des parents pour maintenir le cocon familial, tout cela sonne juste et émeut le lecteur. Même si la référence au journal d’Anne Franck saute aux yeux, Lola diverge de son illustre modèle. Bien que nourrissant au départ de vagues ambitions romanesques à l’imitation de son père, c’est avant tout une survivante qui largue les amarres par la force des choses, rejoint le camp des desperados, et des prédateurs. A la faveur du déménagement, elle rompt avec ses anciennes camarades d’école et s’intégrant à ce qu’on appellerait aujourd’hui un quartier difficile, découvre la sexualité et la violence.

La traduction et le style sous haute tension d’Emmanuel Jouanne portent l’ouvrage à  incandescence. Il a parait il effarouché à l’époque, en 1993, les éditeurs américaine. Ce ne sont pourtant pas les histoires de déclassés qui manquent depuis Autant en emporte le vent Journal de nuit ou la bobine du rêve américain projeté à l’envers, c’est mon coup de cœur de début d’année.

mardi 10 janvier 2017

Jean Ray, entre réalité et légende (2)



Jean Ray - La croisière des ombres - Alma








Poursuivant son intégrale chronologique Jean Ray (signature qui exclut donc la série des Harry Dickson) Arnaud Huftier propose La croisière des ombres augmentée de nouvelles inédites rédigées à la même période (ici début des années 30).Ces textes additionnels donnent parfois de bonnes surprises comme « Herr Hubich dans la nuit » (1), une histoire non fantastique troussée à la manière de Maupassant.

L’époque est difficile pour Raymond de Kremer. Une escroquerie sur des titres d’une obscure société du Congo belge l’envoie derrière les barreaux pour trois ans entre 1926 et 1929. Ses motivations nous le rendent aujourd’hui plus sympathique que les obsessions usurières des Contes du whisky : l’auteur essayait de tenir à flot une revue littéraire. Que n’eut il connu la mode actuelle du financement participatif …  En tout cas le voici exclu des cercles intellectuels franco-belges et contraint sous divers pseudonymes de produire à tour de bras pour survivre.

Les fictions portent la marque de ces épreuves : solitude, itinéraires individuels sans espoir mais aussi rêves de plaisirs culinaires, témoignent peut-être de l’isolement carcéral de Gand. Aux récits d’ambiance du précédent volume succèdent des textes plus structurés qui trouvent leur apothéose dans « La ruelle ténébreuse » et « Le psautier de Mayence ». Dans le premier l’écrivain opte pour un récit en miroir. Deux manuscrits relatent les événements tragiques qui secouent une cité : disparitions en série, incendies criminels. L’un a pour cadre une maison bourgeoise habitée par un spectre, l’autre évoque une rue invisible, « un quai 9 ¾ ». « Le psautier de Mayence » raconte une odyssée maritime au bout de l’enfer. « Mondschein-Dampfer » a pour thème une histoire d’amour malheureux au cœur du Berlin d’avant-guerre. Il traduit bien la spécificité de Jean Ray, l’irruption de l’horreur au cœur de l’intime.

Fantômes, spectres, puissances infernales, tout cela peut sembler gothique et désuet, mais quelque chose ne vieillit pas, c’est le coup de pinceau de l’écrivain gantois. D’un ciel gris, il dit : « John regarda le ciel oxydé par les brouillards salins : des vols d’échassiers y menaient des monômes chagrins. »(« Le dernier voyageur ») Il exprime le dégoût en ces termes : « J’en ai toujours voulu à ce garçon stupide qui commençait invariablement son repas par une tomate gavée de mayonnaise. Il avait l’air de se régaler d’un abcès. » (« Dürer, l’idiot »). Et encore « Les marins qui racontent d’effarants secrets, parlent le menton sur la poitrine où la laine de leurs vareuses et la toison de leur chair mangent les syllabes sonores. Les forçats n’étaient pas de marins. Ils parlaient bas, mais le long des dalots, leurs paroles glissaient vers moi comme des couleuvres. » («Le bout de la rue ») 

L’aventure éditoriale entreprise par Alma se poursuit avec plaisir, enrichie comme d’habitude par une postface fort instructive, la date et l’origine des textes. Petit bémol, un rappel des titres des nouvelles en haut des pages de gauche faciliterait les relectures.

(1) Les Contes du Whisky