jeudi 20 septembre 2018

Les attracteurs de Rose Street


Lucius Shepard - Les Attracteurs de Rose Street - Le Bélial’





En cette fin du XIXe siècle, à Londres, le médecin Samuel Prothero est interpellé à la sortie du select Club des Inventeurs par l’excentrique Jeffrey Richmond. Savant confirmé mais de sinistre réputation, ce dernier sollicite son aide pour une affaire mystérieuse. Le chercheur a installé à son domicile situé dans les bas-fonds londoniens une série de machines conçues pour nettoyer l’atmosphère locale de ses pollutions les plus nuisibles. Ce faisant il a ouvert les portes d’un autre monde.


Une novela gothique du regretté Lucius Shepard quelle bonne surprise ! En première lecture Les grandes profondeurs de René Reouven me sont revenues à l’esprit. Ambiance victorienne et fantastique et surtout même idée d’un détournement d’usage d’un appareillage scientifique (le tube de Crooks pour le roman précité) au profit d’activités spirites. Les deux textes témoignent d’une qualité d’écriture superlative.


Les Attracteurs de Rose Street raconte les affres d’un homme aux prises avec le fantôme d’une sœur que sa machine a rappelé d’outre-tombe. Christine est en quelque sorte la Rebecca (1) de Rose Street. Appelé à la rescousse par le maitre de maison pour étudier le phénomène, Samuel Prothero tombe sous le charme d’une des deux domestiques.


La référence de l’éditeur à Jane Austen, bien que citée par l’écrivain dans le récit, m’a étonné. La coexistence de deux mondes aussi dissemblables que la noblesse anglaise et les prostituées du quartier de Saint Nichol tient davantage du Maupassant de Boule de suif que des états d’âme de la gentry anglaise sous le roi George III. Néanmoins on pourra rétorquer que le destin final du personnage de Jane ne détonne pas de celui auquel pouvait prétendre les héroïnes d’Orgueil et Préjugés ; et qu’enfin les propos affectueux et policés de Samuel et Jane ne dépareraient pas de l’ouvrage de la célèbre romancière. De Maupassant, Prothero - mais peut être devrais-je dire Shepard - hérite une appréciation du genre humain sans préjugé. Aussi à l’aise dans la haute société victorienne que dans l’ex-claque de Richmond, il privilégie les âmes aux artifices poudrés quitte à sacrifier sa carrière médicale.


Les Attracteurs de Rose Street se lit aussi comme une double histoire d’amour, l’une placée sous le signe du Mal et du crime, l’autre sous le signe de l’affection qui s’affranchit des codes sociaux. Pour revenir à Rebecca, Richmond et Prothero sont en quelque sorte un Maxim dédoublé. La scène finale évoque une autre adaptation d'Alfred Hitchcock, Psychose … mais j’en ai déjà trop dit.


« Et durant cet instant, durant ces quelques minutes en haut de la colline, nous étions aussi heureux que le permet le malheur du monde ». Qu’est-ce que c’est beau !











(1)  Rebecca roman de Daphné du Maurier et titre du film éponyme d’Alfred Hitchcock. Mon opinion est que l'ouvrage de Daphné du Maurier est l'influence principale des Attracteurs de Rose Street

mardi 18 septembre 2018

Pastorale américaine


Philip Roth - Pastorale américaine - Folio







« Après trente-six ans, Zuckerman l'écrivain retrouve Seymour Levov dit « le Suédois », un athlète vedette de son lycée de Newark. Toujours aussi splendide, Levov l’invincible, le généreux, l'idole des années de guerre, le petit-fils d'immigrés juifs, est devenu un Américain plus vrai que nature.

Le Suédois a réussi sa vie, faisant prospérer la ganterie paternelle, épousant la très irlandaise Miss New Jersey 1949, régnant loin de la ville sur une vieille demeure de pierre encadrée d'arables centenaires : la pastorale américaine.

Mais la photo est incomplète. Hors champ, il y a Merry, la fille rebelle, et avec elle surgit, dans cet enclos idyllique, le spectre d'une autre Amérique en pleine convulsion, celle des années soixante, de sainte Angela Davis, des rues de Newark à feu et à sang... »



Retour à Newark cette ville du New-Jersey non loin de New-York dans les années Lindon Johnson et Nixon. Une cité industrieuse où la famille Levov, génération après génération, a bâti une entreprise de ganterie. L’écrivain Zuckerman, qui avait été contacté par Seymour Levov peu de temps auparavant, retrouve son frère Jerry devenu un brillant cardiologue, lors d’une réunion d’anciens lycéens. Ce qu’il apprend de sa bouche le stupéfait. Derrière la façade de réussite sociale de sa famille se joue la dernière scène d’un drame. Seymour, l’idole d’une génération de juifs américains, vient de mourir rongé par un cancer et surtout par le destin de sa fille Merry, dont le militantisme extrémiste contre la guerre du Vietnam l'entraine dans une folie meurtrière.


Philip Roth confronte dans ce puissant récit deux Amériques, celle de l’american way of life issu de la seconde guerre mondiale et celle d’une jeunesse tentée par la voie révolutionnaire, l’idéalisme enthousiaste des pères face à la révolte des enfants. Ces lignes de fractures traversent le clan Levov. Seymour, qui n’a jamais renoncé à renouer avec sa fille, tente de retrouver le sentier du monde ancien. C’est le « raccommodeur » ironisé par son frère, l’homme de l’apaisement familial, le parangon de la bonne société de Newark, le héros, le marine, le gendre idéal venu se briser sur le mur filial, sa fille, chaos et monstre tout à la fois. Le mari sensible aussi qui cédant à sa femme, une ancienne miss new-jersey mal dans sa peau, vend la « pastorale américaine », une vieille demeure, symbole historique. Bref, tout lui échappe. A l’inverse Jerry, qui admire secrètement Seymour, trace à coup de serpe son chemin dans la jungle américaine. Il a admis et intégré la violence du monde. C’est le trancheur de nœud gordien, prêt à sacrifier Merry la rebelle.


Autant que le permet ma connaissance fragmentaire de l’œuvre de l’auteur, on trouve dans La pastorale américaine quelques archétypes de personnages : Zuckerman dans le rôle de l’écrivain accoucheur de vérité qui échoue d’ailleurs ici à la différence de son homologue de La tache ; le « Suédois » figure de héros dépeint sous les traits d’Eugène Cantor le lanceur de javelot de Némésis.


Dans ce roman d’une puissance lyrique et imprécatrice intense, et qui a obtenu un Pulitzer, Philip Roth sonde les reins de l’histoire américaine. Son souffle traverse les âmes autant que les rues et les usines de Newark dévastées par les guérillas urbaines et la mondialisation. Il y a du Delillo et du Steinbeck dans ce récit. On pense aussi à Autant en emporte le vent. La troisième partie retombe un peu à mon humble avis comme un soufflé. Mais quel livre mêlant petite et grande histoire !

samedi 15 septembre 2018

Les chaines de l’avenir


Annalee Newitz - Autonome - Denoël Lunes d’encre







2144 : à la suite de bouleversements environnementaux ayant mis en péril l’agriculture, les Etats de la Terre regroupés en Fédérations investissement massivement dans la biotechnologie et la bio ingénierie. Dans ce monde futur ultracapitaliste qui voit les plus démunis tomber en esclavage, les avancées scientifiques ne profitent pas au plus grand nombre. Jack Chen, ancienne militante antibrevets et chercheuse mise au ban, synthétise des médicaments couteux qu’elle distribue aux populations défavorisées. Mais l’un de ses produits, dérivé du Zacuity, censé accroitre la productivité dans les entreprises, provoque des addictions mortelles chez leurs utilisateurs. Une course de vitesse s’engage alors entre l’héroïne et deux tueurs lancés par les autorités à ses trousses. Jack Chen aura-t-elle le temps de prouver sa bonne foi en dénonçant la malfaisance de la molécule originelle ?


Essayiste et journaliste, Annalee Newitz signe là un premier roman qui ne manque pas d’intérêt. On discerne quelques réminiscences de Blade Runner, de Robocop (pour le personnage de Paladin) et d’Outland (la drogue au travail). L’aspect le plus inquiétant d’Autonome réside dans la vision esquissée d’un monde où une partie de la population s’adonne à des substances plus ou moins licites, tandis que l’autre, humains ou robots ou robots organiques, subit l’asservissement. L’asservissement est une version futuriste de l’esclavage dans laquelle les maillons chimiques de la dépendance remplacent les antiques chaines de fer. Ceux qui s’affranchissent de ce destin d’animal domestique, deviennent autonomes, c'est-à-dire libres.


Le récit s’articule autour des personnages de Jack Chen et de ses poursuivants. L’histoire de la fugitive prend peu à peu forme au travers de flash-backs, depuis l’époque héroïque de sa lutte contre les lobby pharmaceutiques détenteurs monopolistiques des brevets, aux côtés de son mentor et amant Kirsh, puis la narration de ses combats solitaires, les rencontres de Troized, un humain asservi, et de Med une biorobote. Le couple de tueurs formé par l’humain Eliasz et Paladin, une robote muni d’un cerveau organique, déçoit. Paladin fait pâle figure comparativement à Robocop. Dans le roman de Newitz, la relation homme-machine est poussée dans ses derniers retranchements. L’auteur a sans doute voulu passer un message de tolérance et d’universalité : l’amour s’affranchit des codes et des genres. Soit.


Autonome est un thriller maitrisé mais pas étincelant. A l’image de Michel Houellebecq qui prophétise dans Soumission l’abandon du libre-arbitre au profit du religieux, Annalee Newitz dévoile les chaines de l’avenir. Le combat pour la liberté, prochain enjeu des sociétés futures ? Mention spéciale à la traduction limpide de Gilles Goulet dont on extraira un « gambit conversationnel » à réserver aux soirées branchées.





PS : Le sur-titre Les chaines de l’avenir est tiré d’un roman de P. K. Dick

mercredi 22 août 2018

Le dragon Griaule



Lucius Shepard - Le dragon Griaule - Le Bélial’



Le dragon Griaule, recueil de nouvelles ou courts romans de Lucius Shepard publié en 2011 au Bélial ’ dans la collection Kvasar créée pour l’occasion, est une aventure éditoriale peu commune. L’auteur et Jean-Daniel Brèque ont travaillé de concert, le premier terminant l’ouvrage alors que le second en entamait la traduction. Résultat, l’édition française parut avant l’édition américaine. On comprend que certains auteurs américains s’estiment ou s’estimaient (Roth par exemple) mieux traités en France que dans leur pays d’origine…


La publication des six textes constitutifs couvre la carrière de l’écrivain depuis "The Man who painted the Dragon Griaule" datant de 1984 et incorporé dans Le chasseur de jaguar chez Denoël en 1987 jusqu’à « The skull » traduit en 2011. Conçu dans le cadre d’un atelier d’écriture, la dragon Griaule est un monstre immémorial qu’un sorcier pétrifia. Immobilisé mais vivant, Griaule s’intègre peu à peu dans le paysage d’un pays imaginaire. Ses pensées maléfiques pervertissent peu à peu les cités bâties sur ses flancs concrétisant une domination invisible mais sans partage sur la population. Peu soucieux des canons de la fantasy, Shepard insufflait ainsi par métaphore interposée un contenu politique à ces textes. La bête symbolise l’administration Reagan, mais l’administration Trump, qu’il n’a - hélas ou heureusement - pu voir émerger, n’est pas en reste.


La première nouvelle « L’homme qui peignit le dragon Griaule » raconte le projet d’un artiste du nom de Méric Cattanay, de tuer le monstre en recouvrant son corps gigantesque de peinture. Délaissant les péripéties du chantier, l’écrivain focalise son récit sur une histoire d’amour entre Cattanay et la femme d’un de ses contremaitres, Cependant, point nodal du texte, la vision de Griaule passant de l’état de paysage à l’état de peinture appelle à une métaphore artistique et non politique. Dans un très vieil ouvrage miraculeusement réédité en 2018, Le Travail du style enseigné par les corrections manuscrites des grands écrivains, Antoine Albalat commentait ainsi le travail inlassable de raturage de Gustave Flaubert sur un passage de Mme Bovary, la description de la ville de Rouen : « Cette fois la forme s’est resserrée. Il y a encore des bavures, des tâtonnements. Nous voyons apparaître le mot qui rendra l’image définitive, le paysage immobile comme une peinture et qui fera supprimer plus loin l’immobilité d’estampe. Les autres idées sont en place, à peu près écrites. La forme commence à ne plus remuer. » Et Jacques Neefs, lecteur contemporain de l’essai d’Antoine Albalat de remarquer : « Curieuse expression, que celle de cette forme appelée à « ne plus remuer ». Comme s’il fallait tuer la bête-invention pour que le texte soit conforme à une esthétique stabilisée, identifiable, stylistiquement conforme. ». On peut ainsi imaginer qu’en rédigeant « L’homme qui peignit le dragon Griaule » Lucius Shepard décrivait l’acte d’écriture, le travail romanesque.


« La Fille du chasseur d’écailles » atteint les dimensions d’une novella. Catherine Riall, élevée par un père veuf, sur une écaille, a noué sans le savoir d’étranges liens avec le monstre. Elle tue un jour un homme qui tentait de la violer. Poursuivie par les frères de la victime, elle se réfugie à l’intérieur du dragon. Au Griaule-paysage, succède le Griaule-univers, qu’explore la jeune femme, De drôles de créatures, les senseurs, sortes de Morlocks, y défendent l’intégrité de leur Maitre. Comment leur échapper ? il y a un peu du mythe de Jonas dans ce bon texte qui voit l’héroïne renaitre spirituellement et sinon pardonner, du moins s’éloigner de ses ennemis.


A Port-Chanay, cité située entre l’océan et Griaule, un lapidaire tue le prêtre d’une secte dédiée à Griaule pour sauver sa fille. Son geste meurtrier, prétend-il, a été inspiré par une gemme maléfique extraite du corps du dragon. Le noyau central du « Père des pierres » est un procès, qui réserve classiquement son lot de surprises et de renversements sur fond de perversité « Griaulesque ». A réserver aux amateurs de polars et de théâtre judiciaire.


On applaudit à deux mains « La maison du menteur ». Hota Kotieb, ancien docker au physique impressionnant et habitant à Teocinte, ville dominée par Griaule, est un homme redouté et redoutable. Au cours d’une promenade il suit une dragonne qui se métamorphose en femme. Tombant amoureux d’elle il se prête à ses insondables desseins. Ce récit aux allures de légende - on pense au mythe de la salamandre – raconte la destinée d’un homme prisonnier d’un rêve. Une réussite qui évoque quelques belles nouvelles de Georges Martin.


« L’Ecaille de Taborin » voit deux protagonistes projetés dans une faille temporelle après avoir frotté un fragment d’écailles de Griaule. Sur une terre inconnue, ils affrontent une version juvénile du dragon et quelques humains. Récit mineur qui voit la résurrection temporaire du Griaule adulte.


McDonald, Brèque, Shepard, Dystopiales 2011
« Le crâne » termine en beauté le recueil. Ce court roman tranche avec les textes précédents. Lucius Shepard réemprunte pour notre plus grand plaisir les pistes d’inspiration et de vagabondage de l’Amérique centrale. Après la mort et le dépeçage de Griaule, son crâne nu est transporté de Teocinte à Ciudad capitale du Temalagua, - anagramme de Guatemala -. La ville connaît alors une expansion rapide et dans son sillage une forte croissance de la misère et de la violence. L’intrigue met en scène deux personnages, Yara - de son vrai nom Xiomara Garza - une jeune fille d'abord symbole des exactions du tourisme sexuel, puis égérie d’une secte au service d’un parti politique extrémiste ; Georges Craig Snow américain désœuvré membre d’une ONG bidon. La Ciudad de Shepard c’est un peu la Bangkok de Thomas Day (1) ou de Dan Simmons (2). Un mélange de fascination et d’avilissement. "Le crâne" se lit aussi comme l'histoire d'un homme un temps spectateur des ténèbres, qui se décide à les affronter. L'auteur ici tutoie Hemingway et Conrad.


Hormis « L’Ecaille de Taborin » et « Le Père des pierres » - un parti pris personnel je l’avoue car les récits de procès me saoulent alors même que la nouvelle est de qualité - Le dragon Griaule est un recueil remarquable servi par une écriture fabuleuse et un traducteur au sommet de sa forme.


Florilège :


« Peu après que se fut estompée la lumière christique du premier matin du monde, quand les oiseaux volaient encore entre la terre et le ciel et que les plus perverses des créatures elles-mêmes brillaient comme des saints, si pure était la parcelle de mal qu’ elles recelaient, il était un village nommé Hangtown accroché au dos du dragon Griaule, une gigantesque bête d'un mille de long qu’ un charme magi­que avait paralysée sans toutefois la tuer et qui régnait sur la vallée de Carbonales, contrôlant dans ses moindres détails la vie de tous les habitants, auxquels elle manifestait sa volonté grâce aux ineffables radiations émanant de la soute froide de son esprit.»



« Snow s'empressa de redémarrer avant qu'ils aient eu le temps de décider d'y voir plus près. Par la suite ils ne roulèrent plus que sur des routes de campagne, des autoroutes nimbées de bleu et des pistes non cartographiées filant vers le nord-ouest au sein d'un monde ordinaire peuplé de monstres et de tentations ordinaires, traversant des villes dont la seule raison d'être était le refus de la mort, se dirigeant vers une contrée de ventes marathon et d'en­chantements cyniques, de danseuses contre le cancer et de contes de bonne femme élevés au statut de doctrines politiques, sans rien pour les sustenter, rien de certain à tout le moins, hormis la force de leurs imperfections et un espoir renaissant en leur cœur tel un dragon, tandis que derrière eux le vieux monde tremblait et que la lumière s'embrasait en rugissant. »


« Puis il y eut un violent craquement, pareil à celui d'un éclair ou d'un immense déplacement, et il lui vint une idée qui apaisa sa terreur, à moins que ce ne fût sa fin et qu'il n'y eût plus de terreur… l'idée que tout ceci n'était qu'un rêve, son rêve, où il avait couru tout à sa joie, où il s'était envolé d'un bond - enfin, il s'était étalé, mais c'était presque pareil - pour être porté par les vents, et à présent il planait dans les hauteurs, et ce craquement c'était le battement de ses ailes, ce rugissement celui du vent qu'il fendait, cette lumière le globe sacré du soleil dans les cieux, et bientôt il reverrait Magali, ensemble ils voleraient sur les traces des arabesques de leur destinée commune, suivis par leur enfant, au-dessus des vertes collines de leur religion et c'était là sa récompense, sa métamorphose, c’était la réalisation de toutes les promesses à moins que ce n'en fût le démenti »





(1)       Dragon

(2)       « Mourir à Bangkok » in recueil L’amour, la mort

jeudi 16 août 2018

You make me feel joy

                                           Aretha Franklin 1942-2018


samedi 4 août 2018

La tache


Philip Roth - La tache - Folio







« I look all white but my dad was black »

Pete Townshend - Substitute







« À la veille de la retraite, un professeur de lettres classiques, accusé d'avoir tenu des propos racistes envers ses étudiants, préfère démissionner plutôt que de livrer le secret qui pourrait l'innocenter.
Tandis que l'affaire Lewinsky défraie les chroniques bien-pensantes, Nathan Zuckerman ouvre le dossier de son voisin Coleman Silk et découvre derrière la vie très rangée de l'ancien doyen un passé inouï, celui d'un homme qui s'est littéralement réinventé, et un présent non moins ravageur : sa liaison avec la sensuelle Faunia, femme de ménage et vachère de trente-quatre ans, prétendument illettrée, et talonnée par un ex-mari vétéran du Vietnam, obsédé par la vengeance et le meurtre
. »

Considéré comme l’un des meilleurs romans de Philip Roth, La tache retrace l’itinéraire d’un homme dont l’existence prend un tour tragique dans les années 90, à l’époque de l’affaire Lewinsky. Accusé injustement de racisme, Coleman Silk décide de larguer les amarres avec une Amérique puritaine, habitée selon les propos d’Hawthorne par le « génie de la persécution », et de mener une existence sans tabou.


Sous les feux de la dénonciation de l’intolérance, qu’exprime avec colère et conviction le démocrate Roth, surgit peu à peu le parcours atypique d’un brillant intellectuel ponctué d’actes contradictoires, comme si le personnage endossait des identités multiples. Tour à tour GI, boxeur, brillant professeur devenu doyen de son université, il se prétend juif avant de rompre avec sa mère noire qu’il rend responsable d’un échec sentimental.


Ces reniements successifs dressent paradoxalement le portrait en contre-jour d’un américain individualiste ne cessant, comme on a pu l’écrire, de se réinventer. Leïla Slimani a souligné la parentèle psychologique de Coleman Silk avec Lester Farley l’autre largué de l’Amérique. L’ex-mari de Faunia Farley, comme des milliers de soldats revenus du Vietnam, a perdu tout point de repère. Il pourchasse de sa hargne celle-ci et son amant.


Coleman Silk doit aussi affronter le courroux obsessionnel de Delphine Roux, une enseignante française qu’il recruta jadis à l’université d’Athéna, devenue son chef de département puis sa Némésis. Non contente de coordonner les accusations de racisme envers le doyen, elle voit dans sa liaison avec Faunia l’expression d’un sexisme caché et va jusqu’à envoyer une lettre anonyme de dénonciation. Fin connaisseur de la littérature française, l’auteur a créé là un personnage stendhalien de femme blessée .


L’écrivain, décédé récemment, brassait dans ce roman vieux de près de vingt ans, beaucoup d’idées actuelles, non sans humour : le politiquement correct, qui conduit une étudiante de Silk à dénoncer le machisme d’Euripide, les réputations qui se font et se défont au rythme des cabales. Si la France est la championne historique des lettres anonymes - et pas seulement dans Le rouge et le noir, cher Philip Roth, voyez les affaires criminelles, voyez les archives de Vichy - nos voisins américains ont inventé quelque chose de similaire qui s’appelle les réseaux sociaux et qu’on pourrait qualifier de lettre anonyme permanente.


Le titre de cet excellent roman désigne la trace spermatique laissée par Clinton sur la robe de Monica Lewinsky et plus globalement les personnes désignées à la vindicte populaire pour avoir suivi, comme chantait Brassens, un autre chemin. La construction très souple du récit autorise des allers-retours dans la biographie. On n’oubliera pas le personnage du père, figure morale, colonne vertébrale traditionnelle chez Roth, ici homme maltraité par vie, amoureux de la langue et de la littérature anglaises.

dimanche 29 juillet 2018

Excession


Ian M. Banks - Excession - Laffont Ailleurs et Demain





« xPas Sérieux s'Abstenir (VSL, classe Toundra)
Là, à la face noire et nue de la nuit
Un œil calme et sans hâte reluit.
Nous ne voyons dans ce que nous croyons abhorrer
 Que le reflet obscur de nos pensées éclairées.


xSagesse Égale Silence (VSG, classe Continent)
Très intéressante contribution, nul n'en doute, mais pourrions rester nous rester un peu plus ciblés sur notre sujet ?

I M. Banks »



« […] Dans ses réflexions profondes,
Ce Dieu qui détruit en créant,
Que pense-t-il de tous ces mondes
Qui vont du chaos au néant ?

Est-ce à nous qu'il prête l'oreille ?
Est-ce aux anges ? Est-ce aux démons ?
A quoi songe-t-il, lui qui veille
A l'heure trouble où nous dormons ?

Que de soleils, spectres sublimes,
Que d'astres à l'orbe éclatant,
Que de mondes dans ces abîmes
Dont peut-être il n'est pas content !

Ainsi que des monstres énormes
Dans l'océan illimité,
Que de créations difformes
Roulent dans cette obscurité !

L'univers, où sa sève coule,
Mérite-t-il de le fixer ?
Ne va-t-il pas briser ce moule,
Tout jeter, et recommencer ? […] »

Victor Hugo - La nuit



« Au plus profond de l'espace interstellaire, loin des volumes ordinairement fréquentés par la Culture, vient de surgir une Excession, un objet extraordinaire qui semble défier toutes les lois connues de la physique, déborder la raison, et provenir d'un univers supérieur, transcendant.

La Culture, cette société galactique, décentralisée, hédoniste, altruiste, cynique, anarchiste, prodigieusement riche et efficace -composée d'humains et autres intelligences biologiques, mais aussi et peut-être surtout d'Intelligences Artificielles — ne peut ignorer ce défi.

D'autant qu'une espèce cruelle et belliqueuse, les Affronteurs, que tout sépare de la Culture — mais que les valeurs de cette dernière lui interdisent de mettre brutalement au pas — tente de profiter de la situation.

La section de la Culture, Circonstances Spéciales, redoutable et redoutée, va employer tous les coups tordus pour tenter de faire la lumière et redresser les torts.

Elle met en ligne Genar-Hofoen, ambassadeur spécial auprès des Affronteurs, qui les apprécie plus qu'il ne devrait ; Ulver Seich, jeune beauté narcissique, pressée de faire ses armes dans les rangs de Circonstances Spéciales ; le drone Churt Lyne ; plus quelques centaines de vaisseaux, un arsenal secret du nom de Pitance, des Intelligences Artificielles, et quelques espèces outremondières comme les Elenchs.

Qui sait si cela suffira ?

Surtout si les coups fourrés viennent du sein même de la Culture... »



Découvert il y a exactement vingt ans, je gardais un souvenir confus d’Excession, le quatrième opus du cycle de La Culture du très regretté Ian M. Banks. A la relecture, la complexité et la multiplicité des lignes narratives, dont la quatrième de couverture ci-dessus donne une idée, ainsi qu’un final un peu décevant au bout de 490 pages, n’y sont pas étrangers. Ces considérations n’oblitèrent pas cependant la jouissance éprouvée en parcourant les vastitudes conçues par l’écrivain incluant décorum, personnages et cosmos. Avec par ordre d’apparition, le Roc de Phage un astéroïde de trois kilomètres de long devenu par accrétions successives un « big no dumb object »  de 70 km abritant une population de cent cinquante millions d’âmes, Pitance anneau de 200 km de diamètre et ancien arsenal militaire utilisé dans la guerre contre les Idirans.


Mais l’objet le plus remarquable et point de départ du récit reste la sphère de cinquante kilomètres, apparue dans un volume inexploré de la Voie Lactée. L’artefact conçu par des entités dotées d’une technologie hors de portée des Mentaux de la Culture suscite les convoitises de l’Affront, une race belliqueuse et amorale. Un vaisseau renégat va envenimer la situation, poussant Circonstances spéciales, le MI6 de la Culture, à intervenir et susciter la reformation d’un groupe de vénérables Mentaux, « La Bande des Temps Intéressants ».


Etonnantes Intelligences Artificielles, comme celle du VSG « Service Couchettes », tout à la fois convoyeur funèbre, (mais dans la Culture rien n’est définitif, surtout pas la mort), spécialiste en reconstitution d’écosystèmes gigantesques, psychologue auprès de Dajeil Gelian, - ex commandante d’un vaisseau détruit et amante inconsolable -, mais aussi arme impitoyable. Une nouvelle fois, ce sont elles qui emportent le morceau, esprits supérieurs capables de mesquinerie, mais aussi hantées comme nous par les Réalités Supérieures d’où émerge parfois « un œil calme et sans hâte » un instant curieux des ébullitions de notre « micro-environnement » avant de s’éclipser.


Banks enchaine phases descriptives, hédonisme sans limite, séquences de combats éclairs et morceaux de bravoure, en particulier les amitiés turbulentes de l’ambassadeur de la Culture Genar-Hofoen et de l’Affronteur Quindilan toutes droites sorties d’une scène de beuverie des Vikings de Richard Fleischer. Excession est aussi le récit d’un affrontement entre la tolérance et la morale. Ce combat là n’a pas de résolution simple.