vendredi 25 mai 2012

Science sans conscience …

Greg Egan – Zendegi – Le Bélial’

Peut-être inspiré par un voyage effectué en 2008, et suite à des échanges effectués avec des réfugiés politiques, Greg Egan a choisi de situer l’intrigue de son huitième roman en Iran. Un coup de cœur de l’auteur en forme d’immersion dans un pays au fond méconnu et sur lequel se concentrent de fortes tensions internationales.

2012 : après une affectation au Pakistan, le journaliste australien Martin Seymour atterrit  à Téhéran en pleine effervescence sociale. Il couvre les manifestations d’un peuple avide de démocratie et peu enclin à troquer la couronne des Pahlavi contre le turban des Mollahs. 
Pendant ce temps, une jeune iranienne exilée aux Etats-Unis diplômée du MIT, travaille sur un projet de cartographie du cerveau humain.
Quinze ans après, Martin a fondé une famille à Téhéran. Il exerce un nouveau métier de libraire. Une succession de drames personnels s’abat sur lui et les circonstances l’amènent à croiser la route de Nasim Golestani, la scientifique iranienne rentrée au pays. Celle-ci a abandonné son premier projet, faute de fonds nécessaires, et s’investit dans la création d’un univers virtuel, Zendegi. Martin lui demande alors, en s’appuyant sur ses précédents travaux, de concevoir un double numérisé de lui-même afin de poursuivre l’éducation de son fils via un scénario de jeu inspiré du Shâhnâmeh, un poème épique traditionnel iranien.

Comme l’indique le pitch, Greg Egan a divisé son roman en deux parties.
La première plus courte et très réussie, s’apparente à un quasi-reportage ou un docu-fiction rédigé avant les troubles survenus à la suite de la réélection de Mahmoud Ahmanedijad et bien avant le Printemps Arabe qu’il préfigure étonnamment, y compris dans l’utilisation détournée d’outils technologiques existant (le mobile par exemple) ! A son habitude l’auteur truffe son texte de gadgets. Apparemment  anecdotique, l’épisode de la numérisation des 33 tours de Martin au début du récit renvoie subtilement à la conclusion finale.

La deuxième partie nous plonge dans les eaux plus familières des thèmes traditionnels Eganiens, illustrés par le travail de virtualisation de Martin effectué par Nasim, les oppositions suscitées par Zendegi et les réflexions éthiques qu’il engendre : les Mandatés, ces personnages créés de toute pièce à partir de cerveaux cartographiés, ont  t’ils des droits ?
Les lecteurs de la nouvelle « Le coffre-fort » du recueil Axiomatique retrouveront aussi un registre affectif qu’exploite l’auteur australien dans la narration de la relation entre Javeed et son père. Un échange poursuivi dans le virtuel au sein du Shâhnâmeh à des fins ludiques et pédagogiques qui n’est pas sans rappeler le manuel interactif imaginé par Neal Stephenson dans le foutrissime et génial L’âge de diamant.
Ce fil rouge émotionnel domine la fin du roman plus que les subtilités du latérochargement. Tout se bouscule un peu avec le télescopage des scènes de fantasy virtuelles et de la prise en charge médicale de Martin.

Reste en filigrane le récit d’une immersion d’un homme dans un pays étranger et son imaginaire. On peut ne pas adhérer au trip iranien de Greg Egan mais Zendegi est un ouvrage attachant aux personnages multidimensionnels ballottés entre la brutalité du réel, les mirages du virtuel et la mémoire des disparus. Bref, lecteur, il te faudra passer à la caisse.


lundi 23 avril 2012

La fille automate

Paolo Bacigalupi – La fille automate – Au diable vauvert


Bangkok à l’époque de la Contraction. Un monde futur sans pétrole, en proie à des pandémies qui ravagent la Terre, en particulier l’Asie du sud Est. Mieux organisé que ses voisins birmans, vietnamiens ou malaisiens, le royaume de Thaïlande survit tant bien que mal. Au sein de la capitale, deux factions s’affrontent et menacent d’emporter la cité royale plus sûrement que les inondations contenues par les digues et les pompes. Les chemises blanches du Ministère de l’Environnement défendent farouchement l’idée d’un protectionnisme économique et d’un cordon sanitaire, à l’inverse des représentants du Ministère du Commerce qui prônent une libre circulation des biens et surtout des produits génétiquement transformés.
L’ingénierie génétique à la fois menace et source de profits est la grande affaire de ces temps à venir. Témoins ces éléphants transformés en mastodontes qui alimentent en énergie l’usine de fabrications de piles électriques d’Anderson Lake, un farang à la solde d’Agrigen, une multinationale agroalimentaire. Ou le ngaw, un fruit à la saveur extatique fabriqué par Gi Bu Sen, alias Gibbons, transfuge d’ Agrigen. Au sein de ce mælstrom, prisonniers d’un Bangkok en fusion, quelques personnages, dont une automate, tentent de tirer leur épingle du jeu

Sourire carnassier aux lèvres, Paolo Bacigalupi déboule en trombe dans le petit monde de la SF avec un premier roman auréolé des trophées Hugo, Nebula et Locus. Son panorama d’un univers futur et inquiétant, convainc, comme Le fleuve des dieux de Ian McDonald dont il partage la technique du texte immersif nourri d’une lexicologie importée.
Un procédé qui trouve son point fort métaphorique dès les premières pages avec l’ingestion du ngaw par Anderson  décrite comme « un coup de poing de saveur », une « explosion florale » et dont les effets évoquent ceux du D-Liss, une des drogues du roman de P. K. Dick, le Dieu venu du Centaure.

L’intrigue démarre véritablement avec la prise du pouvoir de la Cité par le Ministère du commerce et l’éviction des chemises blanches. Un événement vécu au travers de quelques personnages.
Tout d’abord Emiko, la fille automate, une androïde esclave abandonnée à Bangkok par son maître, un homme d’affaire japonais, au profit d’un modèle plus perfectionné (1). Employée dans un bordel, elle rêve de rejoindre le Nouveau Peuple, une tribut d’automates réfugiée dans le nord de la Thaïlande. Un projet à priori chimérique car elle doit lutter à la fois contre une population hostile aux androïdes et un comportement d’asservissement dicté par ses gènes.
Elle croise sur sa route Anderson Lake qui possède une usine de fabrication de piles dirigée par un yellow card, Hock Seng. Ce vieil homme chinois chassé de Malaisie a tout perdu, famille et richesse. Forcé de composer avec Lake, sous peine de retrouver les tours où s’entassent ses compatriotes, il tente de retrouver sa fortune par tous les moyens.
Les forces furieuses de l’impermanence bouddhique à l’oeuvre dans ce monde balaient aussi Jaidee l’emblématique capitaine des chemises blanches ennemi résolu des farangs au profit de son adjointe Kanya.

« Ils sont quatre dans la pièce. Quatre. Il frémit à cette pensée ».

Bangkok conçue comme un cercle rouge Melvillien dans lequel  Emiko, Lake, Hock Seng , Jaidee/Kanya cherchent désespérément une issue, est la véritable héroïne de ce roman. Huis clos infernal dans lequel intriguent des personnages secondaires tout aussi complexes tels le Général Pracha, le docteur Gibbons ou des créatures inquiétantes issues d’un roman d’Eugène Sue : Le seigneur des Lisiers, l’Enculeur de chiens…  Mais laissons parler Bacigalupi :

« Le soleil se glisse par-dessus le bord de la Terre, baignant Bangkok de son feu. Il se jette comme fondu sur les os des tours désolées de l’Expansion et sur les chedis dorés des temples de la ville, les engloutit de lumière et de chaleur. Il enflamme les hauts toits pointus du Grand Palais, ou la Reine Enfant vit cloîtrée avec ses dames de compagnie, et les ornementations en filigrane du mausolée des piliers de la ville ou les moines chantent vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept pour les murs et les digues de la cité. L’océan à la chaleur de sang clignote de vagues bleu miroir comme le soleil se déplace, brûlant. 
La lumière frappe le balcon du sixième étage d’Anderson Lake et se déverse dans son appartement. Les lianes de jasmin au bord de la véranda bruissent dans le vent chaud. Anderson lève le regard les yeux plissés d’éblouissement. Des bijoux de sueurs apparaissent et scintillent sur sa peau pâle. Au-delà de la balustrade la ville ressemble à une mer fondue, brille d’or aux endroits ou le verre et les flèches accrochent l’explosion lumineuse. »

La fille automate ? Un roman incontournable. Paolo Bacigalupi ? Un auteur à suivre assurément.


(1) Blade runner n’est pas loin,  en particulier la rencontre entre Emiko et le docteur Gibbons, réminiscence de la rencontre de Roy Batty et de son créateur.On relira aussi "Misvirginity" de Daylon, nouvelle inclue dans l'antho SFQ publiée par les éditions ActuSF.

vendredi 20 avril 2012

Avant de rentrer dans la saison des pierres

Jean-Louis Peyre - Poèmes choisis

 Remerciements :

- Dany Marie pour m'avoir gracieusement permis de reproduire une de ses toiles en couverture. Cette artiste peintre réside à Ajaccio.
Elle y exposera la 2ème semaine de juillet au Borgu et me fera l' honneur de présenter ce petit recueil.
Suivront une expo en août à Solaro, puis une autre d'une durée de un mois à partir de mi-octobre au restaurant le Roi de Rome à Ajaccio.
L'oeuvre de Dany Marie est exposée en permanence à la galerie Collect'art de Corte.

- Laure Afchain, graphiste à La Volte qui a réalisé la maquette de ce livre. Du travail sur mesure.
                             

  - Xavier Vernet pour son oeil de professionnel.

  - Antoine, pour quelques mots chaleureux dont il a le secret.

  - Et quelques autres ...

dimanche 18 mars 2012

Manga SF (1)

Makoto Yukimura - Planètes – Panini comics


Makoto Yukimura est un auteur de bandes dessinées japonais, un mangaka, connu pour les séries Vinland, un manga historique, et Planètes, un manga SF, paru à l’origine en feuilleton entre 2001 et 2004.
Les éditions Panini comics proposent depuis 2011 une traduction de cette dernière saga dans une version dite de luxe, en fait trois volumes en grand format. Une couverture rigide eut été souhaitable, l’ensemble se révélant à l’usage plus fragile que l’ancienne édition 13 X 18 en quatre volumes.
 
Le récit découpé en vingt six phases ou chapitres conte l’aventure de quatre astronautes, chargés par Technora Corp de récupérer les débris orbitant autour de la Terre. Une situation professionnelle à peine plus enviable que celle de Roger Wilko, le balayeur de Space Quest, un vieux jeu vidéo datant de 1987. Mais un quotidien transcendé par un amour inextinguible de l’Espace et pour l’un d’entre eux l’espoir d’intégrer une mission spatiale vers Jupiter. En cette année 2075, sur toile de fond de tensions internationales et attentats terroristes, la menace de pénurie énergétique pousse l’Humanité à s’intéresser aux ressources illimitées de Jupiter en hélium 3

« Ceux qui sont incapables de devenir des adultes conformes aux normes sociales qu’est-ce qu’il leur reste comme possibilités ? »

Makoto Yukimura séduit le lecteur en établissant un équilibre narratif entre le fil rouge du récit, la longue marche du jeune Hachimaki vers l’incorporation dans l’équipage du vaisseau Vonbraun, et l’exploration progressive de la personnalité des astronautes. Quels ressorts poussent en effet le japonais Hachimaki, l’américaine Fee Carmichael, le russe Yuri Mihalkov et l’espiègle Ai Tanabe à vivre en marge de la société et effectuer un travail absurde et sans fin au regard de la masse de déchets accumulée par l’humanité ? Le plus âgé, Yuri,  a perdu sa femme sept ans plus tôt dans l’espace à la suite d’une collision entre sa navette de transport et un débris de satellite. En intégrant l’équipe de nettoyeurs il espère trouver un objet ayant appartenu à sa conjointe. Personnage secret et sage, il reste en retrait des autres protagonistes et apparaît comme un élément modérateur.
Les fêlures secrètes de Fee Carmichael une américaine mère de famille originaire de Floride et chef de l’équipe des astronautes surgissent dans le troisième volume. En particulier le souvenir d’enfance d’un oncle noir vivant en forêt dont elle se sentait proche. Solitaire, en butte à l’ostracisme, couleur de peau oblige, il disparaît après l’incendie de sa maison, une cabane dans les arbres.
Colérique, impulsive, Fee partage ce trait de caractère avec Hachirota Hoshino dit Hachimaki, personnage principal de Planètes. Tout entier tendu vers ses objectifs, l’acquisition d’un vaisseau spatial  et la participation à la mission vers Jupiter, « Hachi » écarte de son esprit tout ce qui pourrait menacer leur réalisation. Une forteresse mentale que Ai Tanabe, la petite dernière de l’équipe et véritable cœur d’artichaut, s’emploie à briser. Hachimaki a de qui tenir. Son petit frère resté sur Terre s’ingénie à lancer des fusées et son père, fantasque et absent est activement recherché par Werner Rocksmith le chef du projet Jupiter.

Outre Toy Box leur vaisseau poubelle, la Terre, les aventures des spationautes se poursuivent également sur la Lune qui abrite un centre médical plus apte à héberger des astronautes en raison de la faible gravité. La colonie humaine doit affronter les assauts répétés des Starworld Guardians qui exigent l’évacuation de l’humanité de l’espace au nom de principes écologiques.

Tout en sacrifiant aux codes de la littérature adolescente, Makoto Yukimura inscrit son récit dans la continuité de l’histoire de la conquête spatiale tant par les allusions aux premiers spoutniks ou au programme Apollo que par un état d’esprit évoquant les récits de l’âge d’or de la science-fiction. Le graphisme noir et blanc, mieux que la couleur, magnifie la beauté mystérieuse de l’Univers à l’image des comics français ARTIMA des années 50.
Enfin Planètes c’est aussi l’histoire de 4 personnages qui s’efforcent de vivre dignement et d’appliquer un minimum de valeurs morales au sein d’un monde de merde.
Cela fait beaucoup pour un manga auquel on ne reprochera que quelques planches couleurs pas franchement réussies dans le premier tome.





vendredi 16 mars 2012

Choses vues

Salon du livre 2012






Expo Dr Who


Stand bit lit


Jeune éditeur dynamique

Justine Niogret

Merveille à 49 euros

Hubert Reeves

Hubert Reeves - 2 
 


No comment

lundi 27 février 2012

Hier, les oiseaux

Yoko Ogawa – Cristallisation secrète – Actes Sud


Faut t’il voir dans Cristallisation secrète le beau roman de Yoko Ogawa, une « subtile métaphore des régimes totalitaires », comme l’indique le 4eme de couverture ? Sans écarter les ombres tutélaires de Kafka, Orwell, du Bradbury de Fahrenheit 451, au-delà des thèmes favoris de l’auteur, un âpre combat sous-tend ce récit : celui d’une écrivaine et de ses mots contre la mort.

Les habitants d’une île sont confrontés à un étrange phénomène. Tout disparaît progressivement, irrémédiablement, oiseaux, musique, roses, parfum, photographie … sans qu’aucune logique ne préside à ces évènements. Plus précisément la disparition affecte non pas les objets, les choses, mais leur signification. Une sorte d’Alzheimer généralisé frappe l’île. La vague d’amnésie passée, les insulaires se débarrassent des objets devenus corps étrangers. Pas de plainte, pas de révolte, chacun essaye de réorganiser sa vie. Une police secrète débarque parfois dans une maison et la vide de son contenu désormais prohibé. Elle traque aussi les quelques personnes épargnées par ce phénomène. C’est ainsi  que disparaît la mère de l’héroïne.

Au centre du récit, une jeune romancière esseulée dans une vaste maison, comble dans l’écriture le vide de son existence et la disparition de ses proches. Ses promenades la conduisent au port, dans un ferry amarré définitivement au quai, car les hommes ont oublié le maniement des navires. Elle tente de ranimer avec son grand-père reclus dans une cabine, les souvenirs disparus.

Si le début du roman évoque Le procès, la suite du récit prend un tour onirique, fantastique, autour du thème de la survie. Faute de se rebeller, les personnages intériorisent, devancent même la réduction de leur espace vital. La romancière et le grand-père convainquent l’éditeur de celle-ci de se réfugier dans une pièce secrète de la maison, une situation qui évoque Le dernier métro, un film de François Truffaut. Ils y entreposent des sculptures de la mère de l’héroine contenant des traces minuscules des objets disparus. Un univers en réduction perpétuelle, et non exempte de fantasmes de domination/soumission à l’image du double onirique de cette pièce dans l’église.  
L’écriture de Ogawa traduit cette évanescence, cette absence, à l’image de la vie de ses personnages dont on ignore le nom : le grand-père, R. l’éditeur … :
« J’ai utilisé le coupe-ongles avec précaution en commençant par le petit doigt de la main gauche. Ses ongles souples et transparents se détachaient aisément dès que la pince les touchait  et tombaient comme des pétales. Nous tendions tous l’oreille au murmure qu’ils faisaient dans leur chute. Il résonna comme un signal qui scella cet instant au plus profond de la nuit
Les gants bleu clair attendaient sur le bureau que tout se termine.
C’est ainsi que disparu la famille Inui

Le thème du vide imprègne bien sur la littérature et l’art japonais. Comment ne pas citer aussi  La disparition de Georges Perec roman lipogrammatique amputé de la lettre e,  transposition de la fin tragique des parents de l’auteur ? Comment vit t’on, comment écrit t’on sans l’essentiel ? Ogawa va plus loin encore. Après la suppression de l’écriture, alors que les habitants brûlent les livres, le grand-père meurt. Poussée par un désir inconnu, encouragée par l’éditeur, la romancière se saisit de quelques feuilles et rédige des phrases dont elle ne saisit plus le sens.
Voilà bien les liens secrets qui unissent le langage aux hommes : les mots portent traces de nos blessures, ils surgissent du vide du réel.

Le livre refermé, on s’interroge sur cet étrange univers qui s’efface au fur et à mesure de son exploration. Pas de doute Yoko Ogawa est une écrivaine hors norme.

mardi 21 février 2012

Interlude

Je vis ma vie librement sans compromis  et je marche vers l'ombre sans grief ni regret