jeudi 11 janvier 2018

Vies minuscules


Pierre Michon - Vies minuscules - Folio







« Les gens qui ne sont rien », selon une aimable expression Jupitérienne, fournissent néanmoins la matière première d’oeuvres littéraires estimables. Aux monumentales productions romanesques de Victor Hugo et d’ Emile Zola, sans oublier le célèbre Sans famille d’Hector Malot succèdent à l’aube du XXe siècle, quelques titres consacrés au petit peuple : Jacquou le Croquant d’Eugène Le Roy, La guerre des boutons de Louis Pergaud… Puis la veine s’épuise et les humbles retournent bientôt à leur statut de simples, pour parler comme les botanistes.


Dans ce contexte la parution de Vies minuscules de Pierre Michon en 1984 (1),-  alors même qu’une littérature de terroir émergeait (Sabatier, Jakez-Hélias …) -, fut saluée par la critique comme une renaissance du sujet dans la fiction, en réaction au Nouveau roman. Cependant, bien que s’appuyant sur des personnages d’extraction modeste, la haute tenue de l’écriture et des innovations formelles éloignaient l’ ouvrage du réalisme social pour le propulser sur les terres flaubertiennes, ou selon l’aveu de l’auteur même, sur les pas de La vie des hommes infâmes de Michel Foucault. Les croquantes et les croquants de Brassens s’y vêtaient de beaux habits de langage et leur parcours s’y relatait avec une compassion héritée de la vie des Saints.


Tel quel, le roman se présente comme une biographie, voir une quasi autobiographie d’un narrateur hanté par les ombres familiales : « qui, si je n’en prenais ici acte, se souviendrait d’André Dufourneau, faux et noble paysan perverti, qui fut un bon enfant, peut être un homme cruel, eut de puissants désirs et ne laissa de trace que dans la fiction qu’élabora une vieille paysanne disparue ». De cet inventaire de fantômes, surgissent les figures du père en mode déserteur, dont le souvenir est perpétué par un chapitre émouvant consacré aux grands-parents paternels (« Vies d’Eugène et de Clara »), et de la petite sœur morte prématurément (« Vie de la petite morte ») :


 « Cela, je le concevais volontiers : quand nous allions au cimetière de Chatelus, je voyais bien à l’air consterné des femmes, à la lourde réprobation de Félix qui ôtait sa casquette, que quelqu’un devait avoir bien de la peine, là-dessous ; quelqu’un qui aurait voulu être là et ne le pouvait pas, que quelque chose retenait âprement , comme ces lointains cousins qui chaque année vous écrivent leur grand désir de vous revoir, mais le voyage est si long, le peu d’argent les arrête, la meule de leur vie de plus en plus fermement les tient là et les broie, enfin par vergogne, ils se taisent, on perd leur trace. Je m’occupais ; j’allais chercher de l’eau pour les fleurs, emplissait de terre bonne à la main les pots, enfouissais sournoisement  mon visage dans la poudre d’éternité des chrysanthèmes ; c’était souvent l’hiver ; l’église était haute sur la colline haute du cimetière, le clocher et le ciel dans un même gris s’élançaient dans mon cœur, et comme riches à l’œil étaient les vallées, combien vive ma course imaginée vers elles, et puissant le cri net d’une branche piétinée, l’éclat de rire du visible multiplié dans les flaques; j’aurais bien voulu vivre. Le vécu, l’évanoui m’accueillaient quand je revenais portant mon broc d’eau à bout de bras pour ne pas éclabousser ma culotte de dimanche, et me rappelaient à l’ordre l’arpent de gravier que des mains lentes fleurissaient, le sel à poignées jeté comme sur une ville morte, et dans la huée d’un corbeau l’appel navrant là-dessous, plus bas que le sel et les fleurs dont ténébreusement elle se nourrissait, de la petite muette, l’obscure, l’ensevelie, ma sœur. »


Aux récits d’enfance succèdent d’autres textes « Vies d’Eugène et de Clara »,  « Vie du père Foucault », « vie de Georges Bandy », « Vie de Claudette » consacrant des personnages croisés à l'âge adulte. Le narrateur s’ y peint en écrivain maudit et impuissant, abonné aux amphétamines, admis en hôpital psychiatrique et surtout usant et abusant des femmes dont il trompe la confiance à l’image du père absent qu’il incarne malgré lui.


La beauté de ces textes comme sortis du Gueuloir de Flaubert, tant ils gagnent à être dits, me confirme que Foucault et Michon restent mes stylistes français préférés d’après guerre quoique dans des genres dissemblables. Le premier ne cessait au travers d’une écriture baroque de déplier indéfiniment le réel. Le second lance des phrases comme des ponts au dessus de l’abîme. On ne voit pas immédiatement la rive opposée, mais une impulsion projette le lecteur toujours plus loin, jusqu’à ce que d’arabesques en arabesques, surgisse, obéissant à sa propre logique d’épuisement architectural, le point d’ancrage.


Cette chronique doit beaucoup aux réflexions de Dominique Viart.



(1) Cf aussi ma fiche de lecture sur Les Onze, livre publié en 2009.


dimanche 31 décembre 2017

Tristes revanches


Yoko Ogawa - Tristes revanches - Babel







L’unique œuvre de Yoko Ogawa chroniquée dans ce blog, Cristallisation secrète, m’avait fait forte impression. Elle racontait l’irruption d’un phénomène d’amnésie endémique s’abattant sur les habitants d’une île. Les insulaires se débarrassaient d’objets dont ils ne se rappelaient plus l’utilité, alors même que circulaient des listes de matériels prohibés. Métaphore d’une dictature ? La beauté du roman tenait dans le récit d’une évanescence contre laquelle luttaient en vain quelques familles et en particulier une romancière. Tenter de reconstruire l’univers par l’écriture, une entreprise éminemment proustienne … que des amateurs de littérature de genre ont astucieusement comparé au célèbre Je suis une légende de Richard Matheson, et pourquoi pas à 1984. Cristallisation secrète n’en finit pas d’accumuler les références,  signe d’un talent d’exception.


L’idée de se raccrocher aux mots pour ressusciter le monde réapparaît dans le recueil de nouvelles Tristes revanches. Chaque histoire est différente mais chaque récit trouve un petit écho dans celui qui le précède et le suit par le biais d’un détail : un fraisier, un musée, un fruit, un tigre …Le procédé évoque Cartographie des nuages de David Mitchell.


Treize contes composent Tristes revanches. Revanches sur quoi d’ailleurs ? La traduction du titre Kamokuna shigai, Midarana Tomurai .laisse perplexe. Quitte à dériver, pourquoi ne pas s’inspirer d’un livre de Bukowski Contes de la folie ordinaire ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit ici, de personnages à la dérive oscillant entre folie douce et folie sanglante. Cette réserve à part, la prose fluide et simple de l’auteur séduit.


« Un après midi à la pâtisserie » parle d’un deuil impossible. La quatrième de couverture rend bien compte de l’atmosphère de la nouvelle : « Une jeune femme entre dans une pâtisserie pour acheter un gâteau d’anniversaire à son fils mort depuis longtemps. Dans l’arrière-boutique, une vendeuse pleure en silence. » Des personnages qui s’ignorent, murés dans leur solitude, une juxtaposition d’êtres humains et de choses, un vide comme dans les toiles de De Chirico. On retrouve dans les textes de Yogo Ogawa ce mélange d’onirisme et de fantastique caractéristique de l’art de Murakami. Celui-ci en tout cas est fascinant. Dans « Jus de fruit » une adolescente, qui n’est autre que la pâtissière jeune, demande à un camarade de classe de l’accompagner au restaurant ou elle doit déjeuner avec son père. Une figure froide, distante, à laquelle fait écho celle de la mère, absente et hospitalisée. Le mal de vivre de la jeune fille explose en une orgie de dégustation de kiwis. Dans les collines qui jouxtent son appartement une écrivaine contemple une femme âgée cultiver des carottes en forme de main. Tel est le sujet de  « La vieille femme J » qui évoque vaguement Les jardins statuaires. Un train bloqué dans la neige. Il n’en faut pas plus pour que le narrateur se souvienne de sa mère adoptive dans « L’esprit du sommeil », au titre tiré (?) d’une oeuvre de Brahms. La nouyelle, un peu anecdotique, fait ressurgir l’écrivaine de la fiction  précédente. Deux textes ont pour cadre le milieu hospitalier. Le plus intéressant « Faufilage d’un cœur » verse dans le fantastique et le fétichisme. Une maroquinière réputée reçoit la visite d’une cliente très particulière. Elle souffre d’une malformation physique peu commune puisque son cœur est situé à l’extérieur de sa cage thoracique. Elle commande à l’artisan un sac en cuir afin de le porter en toute sécurité. En admiration devant le muscle cardiaque de la jeune femme (si si !) la maroquinière s’attaque à ce qu’elle considère comme son chef d’œuvre… « Blouses blanches », très traditionnel et presque insipide, raconte la déception amoureuse de la maîtresse d’un médecin marié. La narration a au moins le mérite pour une fois de justifier le titre du recueil. « Bienvenue au musée des Supplices » a tout l’air d’un texte intermédiaire entre « Blouses blanches » et « L’homme qui vendait des corsets ». Cette visite dans un appartement transformé en musée d’instruments de torture déçoit. Sur le coup Ogawa n’est ni Sade ni le Ballard de Crash ou de La foire aux atrocités. Heureusement vient « L’homme qui vendait des corsets », LE texte du recueil, bouleversant pour ma part, car parsemé de réminiscences personnelles. Qui n’a jamais eu dans sa famille un oncle un peu bizarre mais merveilleux, vous savez celui qui fait lever les yeux au ciel de vos parents, mais vous affranchit pour un temps de la pesanteur familiale ? Celui là se lance dans des projets qui n’aboutissent jamais. Sans aller jusqu’ au syndrome de Diogène du personnage, ne terminons nous pas aussi notre existence au milieu d’un fatras de rêves ou de projets restés en l’état ? On rangera hélas « Les derniers instants du tigre du Bengale » dans la catégorie des récits intermédiaires, en miroir de « Blouses blanches ». Retour à la magie façon Murakami avec « Les tomates et la pleine lune ». Le narrateur doit rédiger un article sur un hôtel pour le compte d’un magazine féminin. Dans la chambre qui lui a été allouée, il tombe sur une intruse. Une fois partie, elle reste dans les abords de l’hôtel, et se noue entre les deux une relation amicale. Dialogue entre vivants et morts par souvenirs interposés, la nouvelle fait mouche. « Herbes vénéneuses » clôt le recueil tout en adressant un clin d’œil à la fiction initiale « Un après midi à la pâtisserie ». C’est un rêve d’amour, pour paraphraser Liszt, entre une femme âgée et un jeune homme dont elle finance les études musicales. Sauf erreur chronologique, le texte emprunte fortement à un roman de l’auteur, Hôtel Iris, avec inversion des personnages.


De ce bel ensemble, j’extrais les excellents « Un après midi à la pâtisserie », « Faufilage d’un cœur », et « L’homme qui vendait des corsets ». M’ont laissés indifférents, « Blouses blanches », « Les derniers instants du tigre du Bengale », « Bienvenue au musée des Supplices ». Les autres fictions sont très bonnes. L’ensemble avec ses narrations interconnectées dégage une magie certaine, même si pour moi, en l’état de mes lectures d’Ogawa, Cristallisation secrète garde une petite longueur d’avance.

dimanche 17 décembre 2017

Le complot contre l’Amérique


Philip Roth - Le complot contre l’Amérique - Folio







Le jeune Philip Roth est âgé de 7 ans lorsque en compagnie de ses parents il entend à la radio les Républicains désigner à la convention de Philadelphie de juin 1940 Charles Lindbergh candidat à l’élection présidentielle américaine. A l’annonce du résultat les voisins et habitants juifs de Summit Avenue à Newark sortent dans la rue. Le pire survient lorsque quelques mois plus tard le même Lindbergh bat le démocrate et président en exercice Frank Delano Roosevelt. C’est que le célèbre aviateur ne symbolise plus aux yeux d’une partie de la population américaine l’Aigle qui franchit en solitaire en 1927 l’Atlantique à bord du Spirit of Saint Louis. Membre influent d’ « America First » un mouvement opposé à l’engagement des Etats-Unis dans la seconde guerre mondiale, il ne cesse de dénoncer la propagande belliciste des coreligionnaires de la famille Roth. Les craintes du père de Philip se réalisent lorsque Lindbergh signe un pacte de non-agression avec Hitler et cesse de livrer des armes à la Grande-Bretagne.


Le complot contre l’Amérique emprunte bien évidemment  - et heureusement - les chemins de l’uchronie. On évoquera sans surprise Le Maître du Haut Château de Dick auquel on pourrait ajouter Journal de nuit de Jack Womack qu’il rejoint par le thème d’une descente aux enfers d’un pays vécue de l’intérieur d’une famille. La peur de la contingence, d’une espèce de Némésis qui frappe les individus, la déchéance morale (1) parcourent l’oeuvre de Philip Roth. Ce sont ces considérations plus qu’une incursion uchronique rapidement avortée (2) qui emportent le morceau. Les divergences éthiques déchirant la famille Roth ne sont pas sans rappeler les dissensions vécues au sein des communautés françaises entre collaborateurs et résistants.


A l’embarquement dans l’imaginaire propre au genre se substituent une fresque historique et un savant mélange de personnages réels et fictifs qui restituent bien les débats qui agitèrent la société américaine d’alors. Pour mémoire il fallut attendre Pearl Harbor en 1942 pour que se taisent enfin les opposants de Frank Delano Roosevelt au nombre desquels figuraient par exemple Joseph Kennedy en désaccord avec son fils John. Dans le récit, l’auteur s’attarde peu sur les conséquences militaires du non engagement des forces de sa nation. L’armée nazie a désormais les coudées franches sur le front de l’est et les anglais … continuent de résister.


Dès lors Le complot contre l’Amérique se présente comme une autobiographie fictive et un roman d’apprentissage de la peur. La figure du père domine les débats, opposant lucide à la politique de Lindbergh tout en essayant de préserver l’unité familiale. Il a fort à faire avec sa belle sœur Evelyne fiancée avec un rabbin acquis aux idées du président, son fils Sandy embrigadé dans le mouvement « Des gens parmi d’autres » variante américaine des « Chantiers pour la jeunesse » de Pétain, et Alvin, neveu orphelin, parti au Canada lutter contre les nazis et revenu avec une jambe de bois avant de sombrer dans la délinquance. En comparaison le jeune Philip avec sa collection de timbre et son copain pot de colle Seldon parait un narrateur bien sage.


Tout cela est puissant, très documenté, avec de vrais moments d’éloquence, un témoignage de l’Amérique des années 40. La divergence uchronique étalée sur deux petites années seulement avant de réintégrer le cours bien connu des événements, a du moins le mérite de rappeler que « l’Histoire est la science du malheur des hommes. »


(2) L'avis de Laurent Leleu

vendredi 1 décembre 2017

Blue


Joël Houssin - Blue - Goater collection Rechute









Refermer Blue, c’est pour moi refermer la malle aux souvenirs. La faute à cette préface sensible de Mme Débat. Alors comme ça M Houssin vous déambuliez boulevard des Batignolles dans les seventies? J’ai arpenté quotidiennement le bitume entre la Place Clichy et le lycée Chaptal entre 1970 et 1974. Je ne vous y ait jamais croisé. Quel regret. J’aurais bien volontiers intégré votre gang des Patineurs ou celui des Monte-en-l’air, anciennes gloires locales. Il est vrai que les Batignolles, même en 70 n’avaient plus rien d’un faubourg. La place Clichy n’avait rien non plus d’un ghetto. C’était plutôt Babylon 5, à la confluence de plusieurs arrondissements et de plusieurs mondes. A l’ouest les rupins de Rome et de Villiers, au nord la banlieue de Clichy et de Saint-Denis, la foule interlope de Blanche ou Pigalle et les musicos de la rue Fontaine à l’est, et plus au sud mes échappées vers la Trinité et les éditions Opta. A Chaptal, les science-fictionneux au nombre de deux (à ma connaissance, un copain breton et moi) montraient timidement le bout de leurs nez. Ce fut mon univers.


Bref.



Les Monte en l'air des Batignolles

Blue met en scène un Paris post apocalyptique ceinturé par un Mur gardé par des créatures inquiétantes et sans pitié, les Néons. A l’intérieur les humains regroupés en bandes se partagent les lieux : les Patineurs, les Bouleurs au front de métal, les Musuls, ancien gang dominateur  aujourd’hui réfugié dans les souterrains de la capitale, les Skins, les Youves, friands de trafics en tout genre, les Saignants dirigés par le redoutable Lame, les Errants vestiges d’anarchistes et enfin les improbables et pacifiques Krishie fournisseurs de viande avariée. Tout ce petit monde survit tant bien que mal à coups de baston et de revendications territoriales. D’autres, comme Blue le chef des Patineurs, rêvent de passer le Mur. A condition toutefois, pour ces indiens d’un nouveau genre, d’en passer par « l’unification des tribus ».


Banlieues à la dérive, ghettos de sinistres mémoire, mur de Berlin, les réminiscences pleuvent à la lecture du roman de Joël Houssin. D’aucuns se souviendront de New York 1997 le film de John Carpenter ou du désert du monde de Jean-Pierre Andrevon. Pour le commun des mortels les prisons demeurent des lieux d’exclusions nécessaires, les cités des no man’s land de pauvreté et d’altérité. Quelques romanciers sont persuadés du contraire. Dans le séminal Comte de Monte-Cristo, Edmond Dantès retrouve espoir auprès de l’abbé Faria avant d’aller affronter les Danglars, Mondego, Morcef  et autres Caderousse. L’Humanité réside à l’intérieur des forteresses, l’Inhumanité à l’extérieur. Houssin y ajoute une noirceur à la Andrevon qui culmine avec cette scène où Tout Gris, narrateur et lieutenant de Blue guide son chef, selon les termes magnifiques de Jeanne A. Débats,  tel « Antigone menant Œdipe » à travers « le miroir de leurs illusions ».


Ce roman précurseur d’Argentine témoigne d’une facilité d’écriture déconcertante et d’un art subtil de la progression dramatique. On s’attache à ces personnages qui dissimulent leur désespoir sous le masque de la cruauté ou de l’ignorance et en particulier à Blue et Tout Gris, figures classiques du Cavalier et du Juste, celui qui agit et celui qui sait. Pour ne rien gâcher, l’ouvrage reparaît dans une nouvelle collection en forme d’hommage aux défuntes et célèbres éditions Chute Libre. La livrée est superbe. Comme quoi on peut aller enterrer ses illusions et soigner sa tenue.  

mercredi 29 novembre 2017

lundi 27 novembre 2017

Jean Ray, entre réalité et légende (4)


Jean Ray - Les derniers contes de Canterbury - Alma







Paru en 1944, le recueil des derniers contes de Canterbury consacre définitivement la réputation littéraire de Raymond Jean Marie De Kremer alias Jean Ray, en Belgique. Il faudra néanmoins attendre une dizaine d’années pour voir celle-ci se propager outre-Quiévrain avec la publication chez Denoël du fameux roman Malpertuis.


Les 32 courts récits de ce volume ont une genèse complexe qui tient à la fois du fameux ouvrage de Geoffrey Chaucer quasi éponyme, de l’ Heptaméron de Marguerite de Navarre sans compter une inclusion d’Hoffmann par le biais du chat Murr. Dans ces œuvres, des récitants ou devisants sont invités à raconter une histoire à tour de rôle. Jean Ray attache une importance particulière au texte de Chaucer et dans une auto préface signée H de Lovre, rappelle que le poète anglais n’eut pas le temps d’achever sa création par « le merveilleux poème du retour des hommes lavés de leur péchés par la foi et la prière ». Ainsi en filigrane de l’ambition littéraire de l’écrivain gantois s’exprime le désir d’une rédemption : « on ne risque pas grand-chose en affirmant qu’il essayait de fuir des souvenirs trop lourds, qu’il cherchait l’oubli des heures trop sévères injustement vécues, qu’il se réfugiait littéralement dans la fiction pour échapper à la réalité des choses, tout en se rapprochant en pensée des humbles de la terre, ceux qu’il avait toujours aimés et défendus ». Bref il convoque les fantômes. A t-il trouvé la paix ? La triple nuit de la Mort, de la Création et du Mal évoquée dans la fiction finale « Au profit des conjectures » semble répondre par la négative. La danse autour du gouffre est sans fin.


Tout commence par l’arrivée dans une inquiétante auberge de Southwark, de l’infortuné Tobias Weep, membre d’une société littéraire dont les travaux sont consacrés à Chaucer. Dans l’ombre, venus de temps reculés, surgissent soudain l’illustre poète et les silhouettes de personnages disparus. A tour de rôle, ils prennent la parole, après une courte présentation. Le lecteur découvre un restaurant cannibale avec « Irish Stew », les amours d’une vieille fille et d’un perroquet dans « Les noces de Mlle Bonvoisin ». Une image prend forme humaine dans « Le bonhomme Mayeux ». Ce passage de la bidimensionnalité à la tridimensionnalité (ou inversement)  rappelle « L’Assiette de Moustiers» du recueil Les cercles de l’épouvante. Deux récits se souviennent de Lovecraft. « Le Uhu » raconte l’irruption d’un monstre maléfique et gigantesque invoqué malencontreusement par les occupants d’une auberge perdue dans une lande. Comme d’habitude chez Jean Ray, les lieux fermés s’apparentent plus à des pièges qu’à des refuges. Plus sophistiqué, « La Terreur rose » conte l’irruption d’une créature cosmique. « Le démon d’Highbottam » met en scène un personnage conradien qui installé au fond de la jungle thaïlandaise fait alliance avec une créature inquiétante. Les excursions maritimes ne sont pas oubliées avec « Le fleuve Finders, récit d’aventure en Australie, ou « Vieille Abyssinie » - souvenir de Rimbaud … -, nouvelle incluse selon la bonne habitude prise par Arnaud Huftier, dans les textes annexes. On ne citera pas toutes les fictions …


Le talent de l’écrivain éclate dans ces coup de crayons dont il a le secret : « À l'extrémité de la rue du Canal se tenait blottie au fond d'un jardin de lilas précoces, déjà poudrés de vert tendre, la maison de Mlle Sylvie Bonvoisin, une vieille fille haute en graine, noire comme gaupe, et ressemblant à une immense épingle de nourrice roulée dans une étoffe » -  ou encore dans cette envolée : « Le rose n'est pas une couleur, c'est le bâtard du rouge triomphant et de la lumière coupable ; né d'un inceste où l'enfer comme le ciel ont joué un rôle, il est resté la teinte de la honte. Mais cela, je ne l'ai senti que plus tard, quand il m'était devenu impossible de sortir encore de la géhenne. La connaissance d'après coup, celle qui arrive trop tard pour vous sauver, me rappela que le rose est jumelé à l'horreur. Fleur sanglante des poumons phtisiques, mousse aux lèvres des hommes qui meurent la poitrine percée, tissus visqueux des fœtus, prunelles affreuses des albinos morbides, témoin du virus et du spirochète, compagnon des sanies et de toutes les purulences, il a fallu l'innocence et l'admiration des enfants et des jeunes filles pour l'entourer de désirs et de préférences, et cela même démontre sa malice et sa ténébreuse essence. »


Plus encore que dans les précédents recueils, le lecteur aura recours au dictionnaire. Pas de glossolalie cthulhuesque à la Lovecraft ici, mais un véritable magasin de brocante lexicographique. Il faudra se familiariser avec gaupe, canepin, contre-hastier, trivelin, pipoir, funaire etc … L’irruption de personnages issus d’époques diverses explique peu être l’abondance de ces expressions vieillies ou peu usitées. Tout cela concourt au charme des Derniers contes de Canterbury, légèrement inférieurs cependant à mon avis au Grand Nocturne et au Cercle de l’épouvante qui constituaient l’ossature de la fameuse anthologie Marabout. Se dessine aussi peu à peu l’image littéraire d’un mauvais garçon à la François Villon ne dédaignant pas à l’occasion taquiner le bourgeois.









ANNEXE : Brocante Gantoise



Tadorne : Canard à tête noire et bec rouge, des estuaires et des eaux marines littorales, sédentaire en France. (Le casarca est une espèce voisine, plus terrestre.)


Microglosse : perroquet d‘Océanie

Trigle : poisson au corps triangulaire

Calemart : (français vieilli) plumier muni d’un encrier

Drayoire : Couteau à dérayer, servant à enlever la chair d'une peau tannée (creuser)

Kaolin : Roche argileuse blanche et friable contenant de la kaolinite et parfois un peu de quartz, résultant de l'altération des granites. (C'est la matière première des porcelaines et des faïences fines.

Gaupe : (allemand) Populaire et vieux. Femme de mauvaise vie, prostituée.

Canepin : (italien) Peau très fine qui servait autrefois aux travaux de fine maroquinerie et à la ganterie.

Contre-hastier : chenet garni de crochets (mis au bord d’une cheminée)


Encaquer : mettre des harengs dans un caque (baril)


Limonaire : Orgue mécanique fonctionnant grâce à un système pneumatique commandé par un rouleau de carton perforé entraîné par une manivelle


Trivelin : Personnage de ballet ou bouffon


 Funaire : Mousse qui colonise, en forêt, les traces de foyers et les ronds de charbonniers, et dont la soie se tord sur elle-même quand vient la sécheresse.

Tapabord : chapeau dont le bord arrière couvre la nuque


Pipoir : Instrument qui sert à piper, à contrefaire le cri de la chouette


Toueur : Remorqueur se déplaçant par traction sur une chaîne ou un câble reposant librement sur le fond du chenal et s'enroulant sur le tambour d'un treuil porté par le remorqueur.

Margritin : Rocaille très fine employée pour l’ornementation des jardins


Cuvelle : (belge) bassine


Verdagon : vin vert ou piquette


Koff : voilier commercial hollandais à deux mats


Livarde : perche qui servait à tendre la voile aurique (voile de forme trapezoidale)


Auner : mesurer à l’aune


Tapissendis : sorte de toiles de coton peintes, dont la couleur passe des deux côtés


Gibbeux : Se dit de l'aspect d'un astre à diamètre apparent sensible dont la surface éclairée visible occupe plus de la moitié du disque


Calenture : délire furieux dont sont victimes les marins


Fournette : petit fourneau servant à oxyder un alliage de plomb et d'étain


Gravelet : outil de tailleur de pierre pour ciseler

dimanche 19 novembre 2017

Nouvellistes américains (3)


Raymond Carver - Les trois roses jaunes - Folio








« Les gens qui ne sont rien » pour reprendre une formule jupitérienne peu compassionnelle, bref, ces gens là fournissent la matière d’œuvres littéraires non négligeables. D’un inventaire où étincellent Dickens, Hugo, Zola, le Flaubert d’Un coeur simple et tant d’autres, on peut extraire la figure de Raymond Carver. Décédé en 1988 l’écrivain laisse une production dominée par quelques recueils de nouvelles, rédigés dans un style qualifié de « minimaliste ». Les trois roses jaunes est l’un d’entre eux, conçu semble t’il sous l’inspiration du dramaturge Anton Tchekhov, héros d’un des textes.


En matière de minimalisme, la minceur des intrigues de ces sept fictions saute aux yeux.  Carver ne raconte pas d’histoires à proprement parler. Il met en lumière des moments, des tranches  de vie. Quelques uns de ces récits se réduisent à des dialogues. Il y a là un art théâtral, avec une mise en scène réduite à l’essentiel. Dans « Débranchés », un couple est réveillé au milieu de la nuit par un faux appel téléphonique. Loin de se rendormir les époux entament une conversation colorée d’angoisse existentielle, au bord du néant. « Intimité » conte la visite d’un auteur à son ex femme. Celle-ci a refait son existence et jette ses rancunes à la face de l’ancien mari qui encaisse sans broncher, voir réclame son courroux, avant le pardon final. Dans ce numéro d’auto flagellation bien rodé, on peut déceler la trace de Trigorine, un des protagonistes de La mouette de Tchekhov, dans le rôle de l’écrivain qui vampirise ses proches au profit de ses personnages. Les amateurs de science-fiction citeront également « Portrait de famille » de Georges Martin. « Menudo » dresse le portrait d’un homme qui trompe son épouse avec celle de son voisin. Pris de remords il évoque toutes les femmes qu’il a négligé dont sa propre mère. Un point commun avec Astrov, un des héros d’Oncle Vania du dramaturge russe, qui boit pour oublier qu’il n’aime personne.


« Tu n'as pas eu de joie dans la vie... Mais patience, oncle Vania, patience... Nous nous reposerons... Nous nous reposerons.”. Echo d’un  célèbre texte, la  pauvreté, la misère s’inscrivent en filigrane de « Cartons », le meilleur récit de l’ouvrage. Là encore l’argument est simple. Une veuve reçoit son fils et sa belle-fille à déjeuner avant de déménager. Une habitude prise avec son défunt mari lorsqu’ils tentaient de fuir le chômage aux quatre coins de l’Amérique en se délestant chaque fois un peu plus de leurs maigres biens. Désormais la vieille femme ne tient plus en place, adressant des griefs imaginaires à ses anciens lieux d’habitation, se débattant dans la vie comme dans un lit de souffrance. Dans la même veine thématique mais plus enjoué, « L’éléphant » met aux prises un personnage avec une famille envahissante qui lui soutire toujours plus d’argent. La pauvreté est elle contagieuse ?


Plus classique « Le bout des doigts » évoque la fin d’un couple, ce moment où l’autre devient étranger, au point de ne plus reconnaître son écriture. Enfin « Les trois roses jaunes » raconte l’agonie d’Anton Tchekhov. Carver introduit à la fin de la narration le personnage d’un chasseur d’hôtel soucieux de récupérer un bouchon de champagne dans la chambre du moribond.  Une anecdote sans intérêt mais créant comme un effet de contrepoint à la dramaturgie de la nouvelle.


« Où vos personnages vous conduisent ils ? » demanda un jour Tolstoï à Tchekhov. « Du divan où ils sont couchés jusqu’au cabinet du débarras, aller et retour » lui répond il. Une façon de dire que l’essentiel de la vie d’un homme se dissout dans la banalité du quotidien et non dans les interstices événementiels. C’est cet espace que Carver traque avec une musique qui n’appartient qu’à lui.