dimanche 19 mai 2019

Autorité


Jeff Vandermeer - Autorité - Le livre de poche






Après l’échec de la douzième équipe et la disparition de la psychologue et responsable de l’expédition, John Rodriguez hérite de la direction du Rempart Sud. Ce terme désigne à la fois le bâtiment en forme de U et le personnel scientifique chargé d’étudier et de résoudre le mystère de la zone X, un territoire étrange et mystérieux apparu il y a une trentaine d’années. Les tentatives d’intrusions se sont toutes très mal terminées : les volontaires disparaissent ou reviennent atteints de profondes altérations mentales. Les artefacts ou images récupérés ne font qu’approfondir le mystère. La typologie des lieux, en bordure de mer, en témoigne :  au milieu d’un biotope banal surgissent une tour, ou plutôt une excavation souterraine et un phare …



Dans ce deuxième volet d’une trilogie dont les titres Annihilation, Autorité, Acceptation évoquent les étapes d’une courbe de deuil, Jeff Vandermeer enferme le lecteur dans les sombres espaces du Rempart Sud. Exit le récit d’exploration précédent. John Rodriguez dès lors désigné par l’impersonnel patronyme de Control se retrouve prisonnier d’un huis clos où lassitude des uns et paranoïa des autres forment un cocktail morbide de déréliction et de déliquescence encore accru par le vieillissement des lieux. L’hostilité de la directrice adjointe cramponnée au souvenir de son ancienne patronne comme la Miss Danvers de Manderley n’est qu’un des soucis de Rodriguez au même titre que La Voix, son anonyme référent hiérarchique de Centrale, ou une mère impersonnelle et toute puissante à qui il doit l’attribution de ce poste, sans compter les silences de la biologiste rescapée.



Autorité se lit comme le récit de l’engluement d’un personnage dans un nid de coucou. Rempart Sud évoque à sa manière un établissement psychiatrique dont les pensionnaires seraient les abonnés absents de la zone du réel. Saisi par ce texte étrange et envoutant le lecteur tâtonne lui aussi avant l’accélération des cent dernières pages. Mais il faudra se procurer Acceptation pour espérer dénouer tous les fils.

dimanche 12 mai 2019

Terminus


Tom Swederlitsch - Terminus - Albin Michel Imaginaire






« Depuis le début des années 80, un programme ultrasecret de la marine américaine explore de multiples futurs potentiels. Lors de ces explorations, ses agents temporels ont situé le Terminus, la destruction de toute vie sur terre, au XXVIIe siècle. En 1997, l’agent spécial Shannon Moss du NCIS reçoit au milieu de la nuit un appel du FBI : on la demande sur une scène de crime. Un homme aurait massacré sa famille avant de s’enfuir. Seule la fille aînée, Marian, 17 ans, serait vivante, mais reste portée disparue. Pourquoi contacter Moss ? Parce que le suspect, Patrick Mursult, a comme elle contemplé le Terminus... dont la date s’est brusquement rapprochée de plusieurs siècles. »



Terminus, roman de Tom Swederlitsch nouveau venu ou presque sur la scène de l’imaginaire, ne déroge pas au constat selon lequel les quatrièmes de couverture de thrillers de science-fiction savent se montrer irrésistibles, surtout quand elles s’attaquent à la trame du Temps. Relisons celle de Créateur d’Univers du vieil Alfred : « Le lieutenant Morton Cargill est ivre mort lorsqu'une jeune femme, Marie Chanette, lui demande de la reconduire chez elle. En route, Cargill perd le contrôle de sa voiture et provoque la mort de sa passagère. Il fuit et rejoint son unité. Un an plus tard, il reçoit une invitation signée Marie Chanette. Intrigué, il s'y rend et reconnaît sa victime. Qui plus est, elle lui montre des photos extrêmement nettes de l'accident où l'on voit Cargill s'extirper de la voiture, abandonnant le corps brisé et tordu de la malheureuse. C’est alors qu'elle lui tend une carte où sont tracées, en caractères lumineux, ces lignes : « La Société inter-temporelle pour le réajustement psychologique recommande une cure à l'intention du capitaine Morton Cargill. — Crime : assassinat. — Thérapeutique : assassinat du sujet. » » Néanmoins la valeur d’un livre ne se résume pas à une invite punchy mais se mesure à la qualité de son contenu. Ne voyage pas dans le temps qui veut et sur ce plan l’ouvrage de Tom Swederlitsch - dont le titre évoque à moitié l’opus d’un autre vieil Alfred - passe l’épreuve haut la main.



Sur fond d'apocalypse et de crucifixion annoncées dans un premier temps en 2666, le texte évoque globalement ces intrigues de science-fiction échouant dans un cul de sac de l’Enfer comme Event Horizon, le vaisseau de l’au-delà. Mais on est bien dans le registre d’un thriller. La découverte macabre des maisons de Canonburg ou de Buckhannon rappelle les propos d’Humphrey Bogart dans Le grand sommeil : « Chaque indice que j’y trouvais menait vers une nouvelle piste dont chacune avait la même fin, un meurtre. » Pas avare de moyens pour résoudre ces énigmes, la NCIS envoie Shannon Moss dans le Temps Profond. Cependant ces allers-retours entre 1997 et 2016 dans le multivers, ouvrent autant de portes qu’elles en referment et surtout ne sont pas sans impact sur les voyageurs.



Quoique les références à X files ne manquent pas, les failles psychologiques de Shannon Moss l’apparentent plus à la Mona Bright d’Américan Elsewhere qu’à Dana Scully : père absent, mère disparue ou en pointillé. Les missions n’arrangent pas les choses : le vieillissement accéléré en temps subjectif constaté quand on retourne « en terre ferme », la peur de n’être qu’un écho virtuel prisonnier d’un futur incertain. Ou encore la découverte que tel amoureux croisé dans une ligne temporelle devient un ennemi potentiel dans une autre...



Il faut un peu s’accrocher à partir de la troisième ou quatrième partie mais petit à petit le puzzle prend forme. On referme le livre avec la vision des Vardoggers, bifrost de l’Enfer, ou de la belle et mortelle planète Espérance. Une réussite donc.

dimanche 21 avril 2019

Shanghai la Magnifique


 
Taras Grescoe - Shanghai la Magnifique - Les éditions Noir sur Blanc







L’acte d’achat d’un livre obéit à de multiples et parfois mystérieuses lois. Le syndrome de la couverture fut certainement le déclencheur initial de l’acquisition de Shanghai la Magnifique. S’y mêlèrent le souvenir nostalgique des œuvres de J.G Ballard dont le séjour dans la métropole chinoise détermina à jamais son inspiration créatrice, et aussi un circuit touristique effectué personnellement en 1998. Alors que l’accueil à Hong Kong se ressentit de la rétrocession effectuée un an auparavant, je n’oublierai jamais la rencontre sur le Bund d’étudiantes venues spontanément à notre contact, et le sourire de quelques gardes rouges. Certes j’avais cru comprendre à la lecture de Wang Anyi la fierté des shanghaiens d’appartenir à une cité prestigieuse, mais à la découverte des exactions et vexations commises par les japonais et dans une moindre mesure les européens durant la première moitié du XXe siècle, mon étonnement devant une telle civilité, demeure.



Vue du Bund depuis le toit de l'ancien Hôtel Cathay
Shanghai ne fut pas seulement une ville cosmopolite comme jadis Vienne ou le Paris des années 1920 mais une ligne de faille de l’Histoire où déboulèrent successivement en l’espace de quelques années une invasion, une guerre mondiale et une révolution. Paradoxalement, lorsque Emily Hahn alias Mickey Hahn, héroïne de la biographie romancée de Taras Grescoe, débarque dans la zone portuaire en 1935, les lieux jouissent d’une relative tranquillité corsetée par l’alliance de la pègre locale et des nationalistes de Tchang Kaï-chek. Sur ce terreau douteux prospèrent ou vivent dans une relative opulence plusieurs dizaines de milliers d’étrangers aventuriers ou hommes d’affaire britanniques, français, russes blancs … cloitrés dans des concessions interdites d’accès aux millions de miséreux chinois. Alors que l’Europe ploie sous les effets de la crise économique de 1929, les capitaux affluent en nombre à Shanghai. Un homme, qui inspira peut-être au célèbre Monopoly sa silhouette de milliardaire, va transformer la ville : Victor Sassoon. Issu d’une famille irako-indienne implantée à Bombay et enrichie par le commerce de l’opium et du coton il transfère ses liquidités en Chine et se lance dans la spéculation immobilière. Le Cathay Hôtel en sera le symbole flamboyant et légendaire.



1937 : réfugiés chinois aux portes des concessions

De cette alliance de prospérité et d’infamie caractéristique de l’ancien port d’entrée de l’opium, Mickey Hahn ne connaitra longtemps que le premier terme. Originaire du Missouri c’est une jeune américaine brillante en quête d’émancipation qui trouve sa voie dans le journalisme. Certain de ses confrères comme Edgar Snow rentreront dans la légende en interviewant Mao Tse Toung ou Ghandi. Mickey utilisa ses dons d’observations en rédigeant des instantanés pour des lecteurs américains peu au fait des mœurs asiatiques. Victor Sassoon l’introduisit dans les milieux mondains. Shanghai attirait en effet des personnalités de passage : Hemingway, Charlie Chaplin et Paulette Godard, Cocteau …La rencontre amoureuse d’un lettré chinois du nom de Zau Sinmay (Shao Xunmay) qui en fit pour un bref temps sa concubine, déplaça un peu son regard sur les réalités de ce monde, quoique tempérées par les fumées de l'opiacé auxquelles elle prit gout. Cela n’en fit pas pour autant une journaliste politique mais lui fournit la matière d’une nouvelle chronique pour les abonnés du New Yorker.



Grands ou humbles, tous plièrent bagage pour Hong Kong ou d’autres destinations devant l’avance de l’armée japonaise. Une époque s’achevait, une nouvelle ère s’ouvrait. Historiens ou journalistes diront mieux que moi si l’angle d’attaque romanesque imaginé par Taras Grescoe pour ressusciter le Shanghai d’avant-guerre est judicieux. En tout cas ce travail étoffé d’une annexe bibliographique et de notes couvrant soixante pages impressionne. Shanghai fut un monde où le pire ne côtoya pas hélas le meilleur mais réserva quelques heureuses surprises. Après la dramatique Nuit de Cristal de 1938, alors que beaucoup tentaient en vain de fuir aux Etats-Unis, la cité chinoise accueillit à elle seule dix huit mille juifs, soit autant que le Canada et l’Australie réunis pendant la durée de la Seconde Guerre Mondiale. Le milliardaire et mondain Victor Sassoon prit les choses en main, ramena plus de cinq cents personnes sur son yacht et organisa les secours sur place.



A l' instar d' un roman de Thackeray tous ces personnages connurent une fin diverse. Le propriétaire du Cathay Hôtel termina son existence aux Bahamas. Appauvri, Zau Sinmay ne survécut pas à la Révolution Culturelle. Quant à Mickey Hahn, comme beaucoup d’aventuriers(ières) elle mourut dans son lit.








mercredi 10 avril 2019

Ballard, 10 ans déjà

Copyright Corbis

Requiem pour Ballard par Jérôme Leroy





Il y a dix ans, le 19 avril 2009, disparaissait James Graham Ballard. Incorporé dans les bataillons de la littérature de science-fiction, il laissait une œuvre composite bien éloignée des canons du genre. Aux ouvrages surréalistes sur fond d’apocalypses ou de banlieues exotiques succédait l’inventaire des rites d’une société étrange, la nôtre.

Avec l’aimable autorisation de la rédaction du magazine Causeur, je reproduis ici un texte de Jérôme Leroy paru le 27 avril 2009.



Requiem pour Ballard



James Graham Ballard est mort le 19 avril, à soixante-dix-huit ans et ce n’est pas très grave.

Il avait fait le plus important pour un écrivain, il avait transformé son nom en adjectif, comme Kafka, Orwell ou Sade. La dernière édition de l’English Collins Dictionnary nous apprend ainsi que l’adjectif ballardien se définit comme « une ressemblance avec les conditions de vie décrites dans les romans et les nouvelles de J. G. Ballard, spécialement la modernité dystopique, les paysages de déréliction créés par l’homme lui-même ainsi que les effets psychologiques des récents développements technologiques sociaux et environnementaux ».

J. G. Ballard est mort sur le front et c’est très courageux. Il a en effet terminé sa vie à Shepperton, dans un pavillon de banlieue moche comme tout, en vieux veuf malade et inconsolable. On y trouvait bien une toile de Delvaux mais malgré tout, on se dit qu’un écrivain de son envergure aurait pu choisir pour tutoyer la faucheuse un endroit un peu plus glamour. Mais le glamour, ce n’était pas le genre de la maison Ballard. À Shepperton, on était dans ce que Marc Augé appelle un non-lieu. Les non-lieux, ce sont les zones résidentielles, les centres-villes rénovés, les aires d’autoroute, les halls d’aéroports, les centres commerciaux. Ils n’ont ni passé ni avenir, ils prolifèrent à notre époque, comme les cellules cancéreuses qui ont emporté Ballard. C’est dans les non-lieux que les choses se passent, effectivement, et Ballard, comme tous les écrivains qui en ont, voulait être là où les choses se passent. Plus besoin d’aller mourir en Espagne avec Hemingway, le cauchemar commence avec un barbecue dominical et un adultère sous poutres apparentes pendant que les enfants zappent sur les trois cent chaînes de la fibre optique.

Ça nous a donné, ce courage et cette intelligence du non-lieu, des romans inoubliables : IGH, pour immeuble de grande hauteur, qui décrivait dès les années 1960 les psychoses maniaco-dépressives qui se déclenchent immanquablement quand on commence à entasser des citoyens dans des tours formatées comme dans un cauchemar debordien. Super Cannes où la vie dans un ghetto ultrasécurisé pour cadres supérieurs qui évitent la lutte des classes avec des clôtures électrifiées et des caméras de surveillance mais qui vont, manière de justice immanente, se massacrer dans l’endogamie la plus complète. Sauvagerie, la récente réédition chez Tristram du Massacre de Pangbourne, où, dans un très joli quartier pour riches, les enfants sages ont tous tué leurs parents le même jour.

Parce qu’il était un sociologue du désastre en cours depuis quarante ans dans les sociétés libérales, on a souvent dit qu’il était un auteur de science-fiction en espérant que cette étiquette infamante pour les esthètes et les imbéciles suffirait à l’exclure du champ de littérature. C’est évidemment absurde. Les romans et nouvelles qui ressortissent purement à la science-fiction chez Ballard sont assez minoritaires dans son œuvre et de toute manière sont eux aussi de parfaites réussites. Ballard a notamment dans ce domaine inventé un genre à part entière, la fin du monde intimiste. Il la décline dans des variations atroces, réalistes et poétiques : dans La forêt de cristal, le monde se minéralise, dans Le vent de nulle part, il est emporté par un ouragan gigantesque, dans Le monde englouti, il est noyé comme l’Atlantide et dans Sècheresse, comme son titre l’indique, c’est le contraire. À chaque fois, cela est vécu par quelques individus contradictoires, attachants et désespérément humains, et Ballard évite ainsi soigneusement la superproduction déréalisante à l’américaine.

En fait, le génie de Ballard était dans cette coalescence entre un présent déjà cauchemardesque et un futur épouvantable. Un futur qui métastase le présent, un cauchemar à venir dont on ne se réveillerait plus au matin car il n’y aurait plus de matin. Ballard avait perdu sa femme très tôt, dans un accident de voiture. Il ne s’en était jamais remis et la littérature a gagné un texte majeur, expérimental et fondateur, La foire aux atrocités, sorte de matrice des livres à venir, où se déclinaient en fragments élégamment gore et pornographiques les aspects les plus schizophréniques de notre modernité obscène : l’hypermédiatisation, les guerres périphériques, le voyeurisme chirurgical, le règne sans partage de l’automobile. Ce dernier thème qui avait des échos si biographiques pour Ballard a donné naissance à un de ses romans les plus célèbres mais pas forcément le meilleur, Crash, où l’on voit des gens tout à fait normaux ne pouvoir jouir sexuellement qu’en ayant des accidents de la route dont ils ressortent plus ou moins mutilés.

En tout cas, cela a donné une extraordinaire adaptation cinématographique de Cronenberg, crépusculaire et érotique, avec dans un des premiers rôles la somptueuse Deborah Unger qui, à elle seule, donne envie de rentrer violemment dans toutes les grandes blondes avec une grosse cylindrée. Plus généralement, Ballard fut bien servi par le cinéma et son roman autobiographique, L’empire du soleil, où il racontait comment il avait été emprisonné par les Japonais en 1942, à 12 ans, alors qu’il vivait à Shanghaï avec sa famille, a donné un des très grands films de Spielberg.

La mort de ce génie discret peut être également l’occasion de nous interroger sur ce paradoxe anglais, qui fait d’un pays à la fois l’inventeur de l’habeas corpus et de la télésurveillance généralisée, des libertés individuelles jalousement proclamées et de Big Brother attendant son heure, dans l’ombre, sous le sourire en plastique du post-travaillisme blairiste.

Parce qu’il avait compris ce paradoxe qui rend fou, Ballard était dans la lignée directe de Swift et d’Orwell et compagnon de route de Brian Aldiss et John Brunner. Docteur en apocalypse ordinaire, théologien de la banalité du mal totalitaire, antipoète des technologies mortifères et quotidiennes, Ballard était celui par qui arrive les mauvaises nouvelles, c’est-à-dire, très précisément, ce qui définit depuis toujours les grands écrivains.

jeudi 4 avril 2019

La loterie et autres contes noirs


Shirley Jackson - La loterie et autres contes noirs - Rivages/Noir






Evoquant ses premiers romans fantastiques ou d’horreur, situés dans un cadre urbain, qui tranchaient avec le style gothique de ses prédécesseurs, Stephen King aime à dire qu’il évoluait dans un territoire vierge. Il rend néanmoins hommage au grand Richard Matheson et au non moins célèbre Ray Bradbury. Mais deux ans avant le « Journal d’un monstre » un astre montant publiait en 1948 dans le quotidien Le New Yorker « La loterie ». Le récit évoquait une fête de village qui se muait en rituel macabre. La réaction des lecteurs montra à quel point Shirley Jackson innovait : « j’aimerais savoir dans quelle partie des Etats-Unis ce type de lynchage se pratique encore ? » ou « c’est encore un coup d’Orson Welles ? ». Nul besoin d’invoquer une créature surgie d’une autre dimension, le Mal prenait la forme d’un voisin, d’un commerçant ou d’une collectivité. Les étrangetés du quotidien allaient alimenter la publication de nouvelles et de romans dont The Haunting of Hill House adapté à l’écran par Robert Wise sous le titre The Haunting (La Maison du Diable). Plus d’une dizaine de récompenses jalonnèrent sa carrière ; le nom de Shirley Jackson est associé depuis 2007 à un prix. L’écrivaine disparut prématurément en 1965 à l’âge de 48 ans.



La loterie et autres contes noirs n’est pas une reprise d’un précédent recueil presque homonyme publié en 1980 aux éditions de La Librairie des Champs-Elysées. Il contient des inédits parus dans un volume non traduit The Dark Tales (merci aux Bifrostiens). En voici le détail :


La Loterie (The Lottery ) - 1948
La Possibilité du mal (The Possibility of Evil) - 1965
Louisa, je t'en prie, reviens à la maison (Louisa, Please Come Home) - 1960
Paranoïa (Paranoia) - 2013
La Lune de miel de Mrs Smith (The Honeymoon of Mrs Smith) - 1997
L'Apprenti sorcier (The Sorcerer's Apprentice) - 2014
Le Bon Samaritain (Jack the Ripper) - 1997
Elle a seulement dit oui (All she said was yes) -
1962
Quelle idée (What a Thought) - 1997
Trésors de famille (Family Treasures) - 2015
La Bonne Épouse (The Good Wife) - 1997
À la maison (Home) - 1965
Les Vacanciers (Summer People) - 1950

Postface : Shirley Jackson, la métaphysique de l'angoisse, par Miles Hyman



Jean-Pierre Andrevon commentait ainsi les nouvelles constitutives de la compilation précitée des eighties : « L'ennui, c'est qu'à trop vouloir rester dans le sobre, dans l'inabouti, dans l'effleurement, dans le récit sans chute ou à contre-chute, Jackson, à la longue, ne tient pas la distance, et on pourrait lui reprocher de tomber dans le piège de la description de l'ennui qui ennuie, ou de l'insignifiance qui reste insignifiante ». On pourrait se demander si cet art de l’effleurement ne révèle au contraire la modernité des textes de Shirley Jackson. Une des meilleurs nouvelles « Louisa, je t'en prie, reviens à la maison » préfigure la technique d’un Priest. L’héroïne s’enfuit de la demeure familiale au terme d’un projet longuement muri. Se jouant des avis de recherche, elle développe une stratégie de dissimulation qui aboutit à une forme d’invisibilité sociale aux conséquences inattendues. Le don de passer inaperçu autorise parfois toutes les audaces comme dans « Trésors de famille ». Anna Waite jeune fille orpheline d’extraction modeste découvre le plaisir pervers de la manipulation. Dans la même thématique, d’autres préfèrent affronter le regard des autres plutôt que de s’y dérober. Miss Srangeworth figure emblématique d’une petite ville la corrompt par missives interposées (« La possibilité du mal »). « La lune de miel de Mrs Smith » évoque Soupçons d’Alfred Hitchcock. Mais le récit tombe à plat. La « paranoïa » par contre est bien présente dans le récit éponyme qui voit le trajet de retour d’un employé se transformer en chasse à l’homme. Rien que de très classique. Un cran au-dessus, la fiction « Elle a seulement dit oui » n’a pas vieilli d’une ride et exploite le thème du regard porté par les adultes sur les adolescents. Vicky vient de perdre ses parents dans un accident d’avion. En attendant l’arrivée de sa tante les voisins s’occupent d’elle. La jeune fille pas aussi perturbée qu’on pourrait le craindre se contente de répéter « je les avais prévenus » …



Le fantastique est affaire de huis-clos. C’est l’occasion pour Shirley Jackson d’écorner l’image du couple dans le rapide « Quelle idée » et le grinçant « La bonne épouse » qui voient des personnages tenter de se débarrasser de leurs conjoints. Les enfants inquiétants constituent la trame de récits intéressants : « l’Apprenti sorcier » ne fait pas exception. « Le bon samaritain » échoue à renouveler le mythe de Jack l’éventreur et le pourtant renommé et titré « Les vacanciers » est sans surprise : des touristes décident exceptionnellement de prolonger leur séjour. L’accueil des locaux change alors du tout au tout.



« La loterie », « Louisa, je t'en prie, reviens à la maison », « Trésors de famille », « Elle a seulement dit oui », « l’Apprenti sorcier » m’ont semblé au-dessus du lot, les autres récits ne déméritant pas. Le savoir-faire à l’œuvre dans cette littérature de genre m’impressionne toujours, suffisamment en tout cas pour espérer une réédition du recueil paru à La Librairie des Champs-Elysées.

vendredi 29 mars 2019

Les enfermés


John Scalzi - Les enfermés - L’Atalante







« Un nouveau virus extrêmement contagieux s'est abattu sur la Terre. Quatre cents millions de morts. Si la plupart des malades, cependant, n'y ont réagi que par des symptômes grippaux dont ils se sont vite re­mis, un pour cent des victimes ont subi ce qu'il est convenu d'appeler le « syndrome d'Haden » : parfaitement conscients, ils ont perdu tout contrôle de leur organisme, sans contact avec le monde ; prisonniers de leur chair, ils sont devenus des « enfermés »

Vingt-cinq ans plus tard, dans une société reformatée par cette crise décisive, ces enfermés, les « hadens », disposent désormais d'implants cérébraux qui leur permettent de communiquer. Ils peuvent aussi emprun­ter des androïdes qui accueillent leur conscience, les « cispés », voire se faire temporairement héberger par certains rescapés de la maladie qu'on nomme « intégrateurs » ... »

  

J’ai gardé de John Scalzi un bon souvenir du Vieil homme et la guerre. L’auteur empruntait allègrement les codes du space-opéra à la Heinlein (Joe Haldeman a été cité également) sans oublier l’humour du Maitre. Une qualité que l’on retrouve dans Les enfermés, un thriller SF ; une intrigue rigoureuse servie par une écriture en verve et des dialogues en ping-pong. Cela n’est déjà pas si mal, mais pour se rapprocher de la référence en la matière, à savoir L’homme démoli d’Alfred Bester, il en faut plus. Scalzi imagine donc un monde dans lequel une fraction de l’Humanité souffre d’enfermement, (le locked-in syndrome des victimes d’AVC) séquelle dramatique d’une sorte de méningite cérébro-spinale. Comme dans le film Clones, des « surrogates » prennent le relais de leurs propriétaires ou locataires définitivement alités. Grace à des implants neurologiques, les malades, les hadens, peuvent s’incarner dans un droïde ou dans un être humain appelé intégrateur.



Au début du roman l ’héroïne Chris Shane, nièce d’un sénateur en vue et haden incorpore le FBI. Sa première enquête sous la responsabilité de sa coéquipière Vane porte sur le meurtre d’un indien navajo. Le suspect est un intégrateur. Il est incapable de désigner le client qui empruntait son corps lors du décès de la victime. Les investigations se déroulent dans un contexte social brulant. La loi Abrams-Kettering, juste votée, entérine une diminution de l’aide financière médicale apportée aux victimes de l’épidémie, provoquant un début de révolte. Ailleurs, un mouvement dirigé par Cassandra Bell, sœur du suspect, s’oppose à toute recherche sur le symptôme d’Haden au nom de la création d’une nouvelle Humanité. Derrière l’écran de fumée de toutes ces agitations se fomentent des stratégies industrielles et financières.


Le duo façon arme fatale constitué par l’ex intégratrice Vane et sa jeune mais talentueuse collègue Shane dynamise le récit. Voilà un roman réussi, malgré un épilogue guère surprenant, qui aux atouts d’un page-turner ajoute celui d’une réflexion originale sur le handicap comme moteur d’une société posthumaine, En annexe l’auteur retrace l’Histoire de l’apparition du syndrome d’Haden. Signalons sur le sujet du locked-in syndrome l’ouvrage autobiographique de Jean-Dominique Bauby Le Scaphandre et le Papillon. Laissons le dernier mot à Michel Serres : « Le progrès de nos civilisations paraît passer par la protection des faibles »

vendredi 22 mars 2019

Le chant mortel du soleil

 
Franck Ferric - Le chant mortel du soleil - Albin Michel Imaginaire







Araatan, roi des rois, Grand Qsar des peuples des Montagnes, se prépare à asservir Ishnour, la dernière cité libre des Plaines. Au-delà d’une soif de sang et de domination propre aux tyrans, sa quête recèle une ambition prométhéenne : libérer l’Humanité de ses Dieux, précipiter la Toute Fin et ouvrir une ère nouvelle. Kar-Koshig, un sorcier aux desseins impénétrables lui propose ses services afin d’éteindre le culte de la Première Flamme.
Kosum, esclave de la tribu des sukaj, nourrit une espérance plus modeste, survivre. Dresseuse de chevaux d’un potentat local, une altercation avec le fils aviné de celui-ci la condamne à une mort lente sous le joug. Mais un cavalier-flèche sukaj la prend en pitié et l’incorpore dans sa bande. Bientôt affranchie, Kosum se retrouve malgré elle sous la bannière du Qsar.



Le chant mortel du soleil de Franck Ferric est le premier volume de la nouvelle aventure éditoriale de Gilles Dumay à tomber dans mon escarcelle. Le discret liseré pointilliste de la couverture renvoie quarante années en arrière aux vénérables collections « SF (2ème série) » et « Super fiction » du même éditeur. Le fond issu du mythique Rayon Fantastique comporta quelques titres remarquables mais sans trop m’avancer la série des Fulgur de E.E Doc Smith marqua les fans de space-opera. La lecture de ces ouvrages de fabrication rigide n’était pas sans conséquence ; au mieux un dos cassé, au pire un démembrement. Aujourd’hui Albin Michel Imaginaire propose un panorama littéraire qui devrait satisfaire l’éventail des sensibilités des amateurs du genre.





Trois oboles pour Charron paru en Lunes d’encre révélait (bien que ce ne fut pas son premier ouvrage) un auteur de fantasy à l’écriture accomplie, gouteur de mots rares. Le chant mortel du soleil ne fait pas exception et ravira les médiévistes ou rolistes avec son lot de souquenille, houssine, ballotte, bâtier, sente, émouchet, caponne (on), broigne, haquet, cangue, alentir, embâcle, armoise, javelle, bauge, meige, voyer, freux, roncin, carnier, bascorneux, aboucher, égrotant etc. Le prologue se souvient de Macbeth (1) : « Aux incrédules qui déjà fourbissent leurs doutes, je demande qu’est-ce que l’Histoire ? Ceci ; ce qu’en rapportent les survivants aux oreilles des imbéciles ». Ainsi débute une histoire pleine du bruit et de la fureur des armes, hantée par des spectres, sous l’œil indifférent des dieux : « Le cri des vivants lancé contre le silence du monde ». Les destins opposés d’Araatan et de Kosum fournissent la matière de deux narrations. Une fantasy épique rythmée par les batailles, d’une part, un récit d’exploration voir ethnologique d’autre part. Le roi précipite la fin des civilisations des Plaines, la jeune femme est envoyée par le même Qsar à la quête de leurs origines. Parfois amicaux, parfois rétifs, les peuples que Kosum croisent apportent un témoignage singulier : les croyances comme les mauvaises herbes ont la vie dure.



Il y a aussi des surprises. Au milieu des égorgements et des errances, le chapitre « La Dame aux pousses de bouleau » plonge le lecteur dans un conte hallucinatoire d’eau et de marécage hérité de La Vouivre ou de La Malvenue. C’est à tout à fait étonnant. Quelques personnages hauts en couleur émergent de cette assemblée de rois, d’esclaves de soldats et de prêtres. Le Qsar Araatan souverain puissant et inquiet, son aide de camp Tsaral ancien roi déchu, Kar-Koshig sorcier énigmatique. Les géants Montagnards d’où est issu le tyran ne font pas bonnes figures. On trouvera un peu d’humanité chez les drujes, compagnons de route de Kosum. Kosum, héroïne sans passé qui s’efforce de passer entre les mailles de la folie guerrière et religieuse des hommes, pour tenter de s’approprier le plus beau trophée qui soit, la liberté.



Le livre refermé, au vu de toutes les qualités affichées, on se dit qu’avec un héros ou une héroïne récurrente, Franck Ferric pourrait embrayer les pas d’un Robert E. Howard. Quarante-sept ans après la Flamme Noire, la quête de la Première Flamme poursuit la geste …









(1)    it is a tale
Told by an idiot, full of sound and fury,
Signifying nothing.


mercredi 13 mars 2019

L’homme-dé


Luke Rhinehart - L’homme-dé - Editions de l’Olivier









« Dieu ne joue pas aux dés »

Albert Einstein



« Le Dé est mon berger ; je n'aurai point de volonté ;
Il me fait reposer dans de verts pâturages, j'y repose ;
Il me conduit au bord des eaux mortes, j'y nage.
Il détruit mon âme :
Il me mène par les chemins de la droiture
Pour l'amour du hasard.
Et en vérité, tout en traversant cette vallée de larmes et de mort,
Je ne crains point le mal, car la Chance est avec moi ;
Et tes deux saints cubes sont mon réconfort.
Et tu as dressé une table devant moi
En présence de mes ennemis :
Tu as oint ma tête de ton huile ;
Ma coupe déborde.
Sûrement me suivront, et chaque jour de ma vie
Bonté et merci et mal et cruauté,
Et j'habiterai à jamais ton temple, Hasard. »

Luke Rhinehart - L’homme-dé







Double-Face
Luke Rhinehart, psychiatre newyorkais, présente tous les signes de la réussite sociale et familiale. Marié, deux enfants, il partage son temps entre l’hôpital d’Etat de Queensborough et son cabinet de consultation, où il replâtre comme il peut la psyché de ses patients. Il entretient de bonnes relations avec ses confrères Timothy Mann, son mentor, Jack Ecstein et Renata Felloni. Comme d’autres il rêve de publier un article relatant une avancée médicale majeure, « le chainon manquant de la psychanalyse ». Hélas l’inspiration ne vient pas. Au lieu de s’orienter vers l’écrit espéré, ses pensées dérivent vers les formes somptueuses de la femme du Docteur Ecstein. Bref, Rhinehart s’emmerde. Tout bascule le jour où à la faveur d’un coup de dé il entre dans l’appartement d’Arlène et la viole. Loin de culpabiliser il décide de soumettre tous les actes de sa vie individuelle et professionnelle au hasard. Il procède en constituant une liste d’options sorties de son imagination et en se soumettant au résultat du jet du cube. En quelque sorte Rhinehart réalise ses fantasmes. Le livre que nous lisons est le récit de sa nouvelle existence.


Luke Rhinehart est le pseudonyme de George Powers Cockcroft professeur d’anglais à la retraite après avoir tâté de la psychologie lors de ses études universitaires. Il a publié neuf ouvrages mais reste avec The Diceman l’homme d’un seul livre. Loin du profil d’un révolutionnaire, il coule des jours tranquilles dans une maison de campagne près de la ville d’Hudson Etat de New-York, s’adonnant au kayak et à la pêche à la truite. Moins téméraire que son alias, la pratique limitée du cube lui a permis de rencontrer sa future femme. Il compte des disciples ; parmi eux un certain Richard Branson, PDG de Virgin et un journaliste qui a disparu de la circulation.


Tout à l’opposé de son créateur, Luke Rhinehart sème le chaos dans son entourage privé et professionnel, quittant son foyer, relâchant des malades internés, tout cela sur la simple injonction des dés. Peu à peu il devient le prophète d’une nouvelle religion. La relation hilarante et spirituelle de ses péripéties oscille entre Sexus d’Henry Miller et Vol au-dessus d’un nid de coucou de Ken Kesey. L’ouvrage de Cockcroft reflète le courant influent de la contreculture des années 60-70, avec en tête le fameux Timothy Leary et ses expérimentations d’élargissement du champ de la conscience, les écrits d’Alan Watts etc… toutes choses qui au fond furent à l’origine de ce qu’on appelle aujourd’hui le développement personnel.


Rhinehart, tout à ses délires, s’oppose à Sartre et à Camus, les accusant de brimer la liberté. Pourtant L’homme révolté fournit quelques éclairages intéressants sur L’homme-dé. Se penchant sur le cas de Sade, Albert Camus écrit « La liberté, surtout quand elle est le rêve du prisonnier, ne peut supporter de limites. Elle est le crime ou elle n’est plus la liberté. » Sous couvert de libération des personnalités potentielles enfouies en chacun de nous, la religion du dé n’engendre t-elle pas une nouvelle servitude ? La littérature de science-fiction - puisqu’il en est question dans ce blog- est bien frileuse sur la question, malgré le Yi-King. L’homme stochastique ou Les chaines de l’avenir montrent une humanité rétive au hasard, à l’indéterminé, au changement. Laissons conclure Charif Majdalani (Des vies possibles) : « Si, dans cet écheveau des myriades de possibles qui ne sont jamais accomplis ou qui se sont accomplis ainsi plutôt qu’autrement, on ne peut jamais savoir ce qui aurait été meilleur que ce qui a été, il arrive en revanche que le hasard soit le complice de nos vies et leur donne le meilleur, ou ce qu’on croit être le meilleur, parce qu’on est heureux."  


Descendant du Bartleby de Melville, L’homme-dé malgré quelques ventres mous est incontournable.






L'avis de Blogger in fabula

lundi 4 mars 2019

Moi ce que j’aime c’est les monstres - Livre premier



Emil Ferris - Moi ce que j’aime c’est les monstres - Livre premier - Monsieur Toussaint Louverture






La jeune Karen Reyes vit avec sa mère et son frère Deeze dans un appartement situé au sous-sol d’un immeuble de Chicago. En 1967 le quartier populaire d’Uptown n’a rien à voir avec celui célébré dans la chanson de Mark Robson. C’est l’Amérique de la violence raciale et des luttes des minorités pour leurs droits. Une tempête sociale qui culminera un an plus tard avec l’assassinat de Martin Luther King dont rend compte Emile Ferris dans son roman graphique. Les Reyes ont pour proches voisins un vieux marionnettiste et le couple Silverberg. Lorsque Anka Silverberg décède, officiellement d’un suicide, Karen décide de mener sa propre enquête. Elle met alors progressivement à jour le passé douloureux de la victime.


La gestation et la publication de Moi ce que j’aime c’est les monstres résultent d’un triple combat : successivement une lutte contre une méningo-encéphalite ayant pour conséquence une paralysie partielle des membres de l’auteur, un travail de création étalé sur six années, et quarante-huit refus d’édition. Le premier tome de l’ouvrage sort enfin en 2017 aux Etats-Unis et en 2019 en France. Le succès publique et critique est immédiat. Une dizaine de prix tombe dont pour le seul espace francophone, le Grand Prix de la Critique et le Fauve d’or au festival d’Angoulême 2019.



Ouvrir ce roman ou cette bande dessinée - mais comment qualifier une œuvre artistique aussi originale dans son domaine que l’architecture sans règle du Palais Idéal du facteur Cheval - confronte le lecteur à une expérience graphique éblouissante. L’ensemble se présente sous la forme d’un volume au format 21X27 de 416 pages imitant un cahier à spirale. Chaque feuille est une découverte. Des pastiches de couvertures de magazines d’horreur inaugurent les chapitres, des portraits pleine page alternent avec des reproductions de toiles de peintures célèbres … A coup de stylos-billes, de feutres, Emile Ferris crayonne à la manière de Crumb. D’autres influences ont été signalées dont celles de Maurice Sendak, Art Spiegelmann.


Frida Kahlo-La Colonne Brisée (autoportrait)
Passé le choc initial, on découvre, se faufilant entre les images, un texte, des dialogues, une histoire habilement menée qui fait la part belle à l’imaginaire et au quotidien de Karen. La jeune fille dévore les revues d’horreur et endosse le personnage d’un loup-garou, peuplant le monde réel de monstres issus de ses lectures ou de ses songes. Quel adolescent (e) ne rêve d’incarner son héros(ine) favori(te) ? Le thème de la monstruosité prend aussi chez Ferris une autre dimension, celui du rapport de l’artiste à son corps qu’avait si cruellement représenté Frida Kahlo. Le corps comme prison c’est le cœur d’un tableau de Paul Delvaux cité par l’écrivaine, représentant des sirènes corsetées en robes austères. On pense aussi à Anka Silverberg dont la chair, dans le Berlin de l’entre deux guerres, est livrée à la prostitution.
Paul Delvaux-Le village des Sirènes (détail)


Moi ce que j’aime c’est les monstres prend mine de rien les chemins du récit initiatique. Karen Reyes découvre et se confronte peu à peu aux horreurs du réel : une mère malade, un frère terreur de son quartier, coureur de jupon aussi bienveillant qu’inquiétant, le chemin de croix de Mme Silverberg entre prostitution et déportation, et le mépris des pauvres gens. Reste un refuge ultime : l’Art, la peinture des grands-maitres, auxquelles l’a initié Deeze.



L’éditeur français a réalisé un travail fantastique sur ce chef d’œuvre, jusqu’ à l’idée d’une couverture bénéficiant d’un pelliculage dit « soft touch » ou « peau de pêche » qui donne au visage tourmenté d’Anka une douceur réservée aux anges.

samedi 2 mars 2019

Helstrid


Christian Léourier - Helstrid - Le Bélial’ - Une Heure Lumière






Happé par l’espoir de gains substantiels et fuyant un passé douloureux, Vic échoue à vingt-cinq années lumières de la Terre dans un enfer planétaire nommé Helstrid. La Compagnie y recrute des prospecteurs miniers. On ne peut trouver plus mauvaise escale pour chercher un sens à sa vie. La température plafonne à  - 150 °C, les vents interdisent pratiquement toute progression hors d’un véhicule blindé et des séismes engloutissent parfois les équipages. Dans ces conditions les machines animées par des I.A sophistiquées exercent un rôle essentiel. Vic est envoyé à la tête de trois camions dans l’avant-poste N/2 pour recueillir les minerais extraits par les foreuses.


« Christian Léourier est l’un des secrets les mieux gardés de la science-fiction française ». A ma grande honte je ne démentirais pas Pierre-Paul Durastanti à ce sujet. Outre les prix reçus pour ses romans et nouvelles, la parution de deux ouvrages (Les montagnes du soleil et La planète inquiète) dans la prestigieuse collection Ailleurs & Demain impressionne. La présente novella devrait lui attirer de nouveaux adeptes.
                                                                                                    

Helstrid se lit tout d’abord comme un récit d’exploration de tous les dangers qui évoquera à certains Le salaire de la peur (merci Jean-Daniel Brèque !) et une nouvelle peu connue d’Arthur Clarke « Marche dans la nuit ». Déployant une écriture à la fois sèche et d’une étonnante richesse lexicale l’auteur immerge le lecteur dans un monde de roches basaltiques et de mousses spongieuses. Le ciel sombre et toxique, saturé d’hydrocarbures gazeux s’illumine parfois d’étranges aurores boréales. « L’homme n’est pas adapté au réel » On ne saurait mieux exprimer l’étrangeté et l’hostilité de l’Univers.


Solus in solis, seul parmi les solitaires, Vic est un homme perdu, hanté par un amour ancien, une enveloppe vide. La métaphore placée en page 3 explose dans l’épilogue. Réinterprétant les conventions de la tragédie grecque, l’écrivain exerce à la fois le rôle de l’oracle et de l’exécuteur. Rejoindre Helstrid signifie rompre définitivement avec le passé. Or le héros en est prisonnier. L’ambigüité des rapports entre Vic et Anne-Marie, l’IA du camion, ne fait rien pour arranger les choses. L’apparente sollicitude de ces machines, voulue par les concepteurs, place les passagers humains dans un environnement utérin. Fausse sécurité et impuissance c’était déjà le cocktail servi par HAL l’ordinateur du Discovery One, très très loin de la bienveillance des Mentaux de la Culture.


Récit plaisant qui se lit d’une seule traite, Helstrid m’a paradoxalement donné l’envie de me replonger dans l’excellent « Descente » de Banks.

jeudi 21 février 2019

Le quatuor de Jérusalem - 2


Edward Whittemore - Jérusalem au Poker - Ailleurs & Demain





Le second livre du cycle du quatuor de Jérusalem a pour cadre, on n’ose dire pour intrigue tant Whittemore se joue de la littérature et de ses conventions, une partie de poker qui s’étale sur douze ans. L’enjeu du tournoi ? Rien moins que le contrôle de la Vieille Ville. Des trois participants Joe O’ Sullivan Beare alias Prêtre Jean, dernier rejeton d’une famille de rebelles irlandais, est connu des lecteurs du volume précédent. Un temps déguisé en vétéran de la guerre de Crimée, il gagne désormais sa vie en vendant des articles religieux. Cairo Martyr est un musulman noir descendant d’esclaves. Il doit sa bonne fortune à l’égyptien Ménélik Ziwar archéologue génial et inconnu et compagnon d’errance de feu Plantagenet Strongbow, aristocrate anglais inénarrable qui parcourut l’Orient nu et affublé d’un cadran solaire. Ménélik, connaissant le sous-sol égyptien comme personne, invite le jeune Cairo Martyr à se lancer dans le commerce fructueux de poudre de momie. Munk Szondi, si vous m’avez suivi jusque-là, complète le trio. Ce juif ashkénaze issu d’un clan matriarcal hongrois dont le business s’étend dans tout l’ancien empire ottoman vient enquêter sur le rachat de celui-ci (!) par l’inévitable Plantagenet Strongbow. Pendant ce temps en Albanie, Nubar, le dernier rejeton des Wallenstein rendu fou par l’absorption de vapeurs de mercure dans sa quête de la pierre philosophale, s’informe des péripéties du tournoi grâce à un réseau d’acheteurs d’écrits de Paracelse convertis en espions.



Cette interminable partie nourrie d’aussi interminables palabres et souvenirs entre trois amis représentant les trois monothéismes religieux, ne ressemble à aucune autre, si ce n’est à un plaidoyer pour, je cite Whittemore, « une ville Sainte pour tous ». Un Orient des rêves et des contes comme l’exprime l’extrait suivant : « Le printemps prochain, lorsque Cairo ira rendre visite à Sophia, j'emporterai cette boîte en Egypte. Je choisirai un dimanche plaisant à mes yeux, et je retournerai dans le restaurant crasseux en bord de Nil où s'est déroulée leur conversation de quarante ans, ou dans un autre de cet acabit si celui-ci a disparu. Je commanderai du vin et de l'agneau aux herbes, et je m’empiffrerai, puis je me carrerai dans mon siège et passerai l'après-midi à écouter Ménélik et Strongbow deviser comme ils le faisaient jadis. Je les écouterai raconter une nouvelle fois l'incroyable histoire du Moine blanc du Sahara et de ses neuf cents enfants, celle de la Pierre de Numa qui scandalisa l'Europe et que Strongbow avait introduite dans un temple de Karnak, et je ne manquerai pas de taper du poing sur la table, de commander de nouvelles carafes de vin et de m'ébaudir avec eux en écoutant ces vieux contes, ces contes merveilleux. Comment Ménélik fît entrer l’étude de Strongbow en Egypte dans les entrailles d'un gigantesque scarabée de pierre, com­ment Strongbow gagna l'Hindu Kuch à pied, puis alla jusqu'à Tombouctou, toujours à pied, comment Ménélik s'aménagea une somptueuse retraite au sommet de la pyramide de Chéops, pour découvrir ensuite qu'il était sujet au vertige et choisir de se retirer dans le sarcophage de la mère de Chéops, la loupe de Strongbow à la main. Et comment Strongbow trouva enfin la paix sur une colline du Yémen, dans la modeste tente de la fille d'un berger juif. Des histoires d'empires qu'on achète et qu’on revend, l'histoire d'un inconnu qui fut le plus grand érudit de son époque, un ancien esclave si brillant qu'il parlait une langue morte depuis onze cents ans, l'histoire d'un jeune explorateur qui entama son hadj en s'écriant qu'il avait jadis aimé en Perse. Et tout le reste, tous les vieux contes merveil­leux qu'ils se sont partagés. Sans oublier leur ultime réunion, lorsqu'ils sont venus passer un dernier dimanche après-midi ensemble dans cette gargote au bord du Nil. Tous deux âgés de plus de quatre-vingt-dix ans, sachant tous deux qu'ils allaient bientôt partir, ce qu'ils firent en effet, à quelques mois d’écart, juste avant la Grande Guerre. Tout, vous dis-je. Tout le vin, toute la viande, et tous les contes qui jamais ne s’arrêtaient, car jamais ils n’en étaient rassasiés. »



Plus long que le premier opus, dont il est en partie l’écho, Jérusalem au Poker m’a semblé moins digeste surtout à l’entame de la quatrième partie. Mais si selon Pessoa « la littérature est la preuve que la vie ne suffit pas », le réel lui adresse néanmoins parfois des clins d’œil inattendus. En témoigne l’absurde prologue mettant en scène un couple d’aristocrates vieillissant se livrant à des galipettes au sommet de la pyramide de Chéops, - qui semble t’il a inspiré des émules danois. S’agissait-il de lecteurs de Whittemore ?