dimanche 18 octobre 2020

Vers les étoiles

Mary Robinette Kowal - Vers les étoiles - Denoël Lunes d’encre

 

Pendant la Seconde Guerre mondiale, les calculateurs humains jouent un rôle primordial. En raison de l'enrôlement dans l'armée de la population active masculine, nombre de calculateurs non militaires sont des femmes, souvent diplômées de mathématiques.

Wikipédia

 

1952. Une météorite s’abat près de Washington et dévaste toute la région. Deux scientifiques survivants Nathaniel York ingénieur spatial et sa femme Elma ancienne pilote de guerre et mathématicienne surdouée, s’inquiètent des conséquences catastrophiques de l’impact. A terme un réchauffement climatique progressif sonnera le glas de l’espèce humaine. Rejoignant Kansas City où s’établit tant bien que mal un nouveau gouvernement, ils s’efforcent dans un premier temps de convaincre les autorités de la justesse de leurs calculs prédictifs avant de participer à la création d’un programme spatial. Le salut passe désormais par les étoiles. Nathaniel intègre l’équipe responsable du projet et Elma le groupe des calculatrices chargé de chiffrer les paramètres de vol. Une ambition, un rêve, la hante, devenir astronaute. Mais il ne suffit pas de passer haut la main les épreuves de sélection. Vaincre les préjugés de l’époque est une toute autre affaire.

 

Vers les étoiles, premier roman d’un cycle en cours, est à la fois une uchronie et une chronique documentée des années 50. Imaginez L’étoffe des héros vu des coulisses, considérez les angles morts de l’épopée. Les calculatrices, des femmes aux qualifications d’ingénieur, sans le titre requis, ont réellement existé. Les aéroclubs noirs où Elma va rechercher des Mustang P51 pour les besoins d’une démonstration aérienne, également. Leurs membres, victimes de ségrégation raciale et recalés du WASP allaient passer leurs brevets de pilotage dans d’autres pays. Le personnage d’Elma York, persécutée par un colonel vicelard et en butte au misogynisme ambiant, évoque Katherine Johnson ou Hedy Lamarr, star hollywoodienne (La Danseuse des Folies Ziegfeld, Samson et Dalida …) et Edison féminin, qui au sortir des plateaux de tournage, filait dans son labo peaufiner un système de guidage de torpille reposant sur une technique d’étalement de spectre par saut de fréquence !

 

Katherine Johnson

Outre le parcours d'obstacle de la postulante, la réussite du roman tient également à sa personnalité complexe. Projetée sous les feux des projecteurs sous l’impulsion de son talent et de ses combats, elle panique à l’idée de prendre la parole devant une assemblée. Il y a chez Mary Robinette Kowal ce sens du détail, rituel comme le geste inlassable de lisser sa jupe qu’à Elma pour remettre de l’ordre dans ses idées, ou les aléas de la vie quotidienne, qui donnent vie au récit. Ce regard féminin voire anthropologique sur les évènements et la gente masculine perd de son acuité quand il s’agit d’évoquer le chevaleresque et formidable Nathaniel. Chassez Hollywood, il revient au galop !

 

Plusieurs fois primé, Vers les étoiles, se réapproprie avec succès les recettes de la petite histoire sur fond de grande histoire. C’est un page turner instructif qui sous une trame uchronique révèle dans le sillage du film Les figures de l’ombre, quelques chapitres méconnus de l’histoire de la seconde moitié du XXème siècle.
 

samedi 10 octobre 2020

La Tour des Damnés

Brian Aldiss - La Tour des Damnés - Le passager clandestin/dyschroniques

 

 

 

Si l’on voulait hiérarchiser la multitude des maux qui frappent l’Humanité, et dont elle est d’ailleurs en grande partie responsable, la surpopulation viendrait en bonne place. « Croissez et multipliez ». Les conséquences de l’antique impératif religieux suscitèrent dès les années 50 des colloques encouragés par un bond en avant de la croissance économique et démographique : l’épuisement des ressources, la dégradation de l’environnement, les alertes sanitaires furent à l’ordre du jour. Dans ce contexte de forte visibilité encore accrue par les travaux du Club de Rome parurent sur le thème quelques ouvrages de science-fiction listés par Philippe Lecuyer. Quelques esprits firent alors valoir que le spectre de la famine prophétisé en 1966 par Harry Harrison dans Soleil vert s’évanouirait grâce aux progrès réalisés en matière de rendements agricoles. Mais la désertification naissante de plusieurs régions du globe générée par le changement climatique, les tensions inter-étatiques autour de la gestion de l’eau de certains fleuves réactivent aujourd’hui l’inquiétude. Guerres et épidémies sont ou seront demain au programme.

 

La Tour des Damnés qui évoque un Monades Urbaines en miniature, relate une expérience de surpeuplement menée par un Centre de recherche ethnographique sous l’égide de l’ONU. Inquiets de la démographie galopante indienne, les responsables du CERGAFD édifient une tour de cinquante étages que rejoignent des groupes de volontaires. La nourriture est fournie par « l’extérieur », des caméras sont placées un peu partout. Plusieurs générations s’écoulent, les humains s’entassent les uns sur les autres. Surgissent des tyrans aux royaumes dérisoires, des mystiques dotés de pouvoirs parapsychiques. Un observateur rebuté par le projet décide de rentrer dans la tour.

 

Un peu moins de 20 ans après la rédaction de la Tour des Damnés, Aldiss reprendra avec Helliconia l’idée de l’observation d’une communauté par une autre. Dans la trilogie précitée un groupe d’astronautes à bout de souffle cloitré dans l’environnement artificiel d’un satellite admire l’épanouissement de la vie sur la planète étrangère. A l’inverse, dans la novella, l’auteur souligne l’inhumanité des instigateurs du projet. Dans l’enfer de la promiscuité et de la misère émerge une communauté violente certes, mais non dénuée de solidarité. Au-delà du message sur les dangers encourus par notre espèce à vouloir se « hisser sur les épaules de génies » Brian Aldiss inventait (ou presque) le concept de téléréalité, forme institutionnalisée du voyeurisme.

 

 

dimanche 4 octobre 2020

Thecel

Léo Henry - Thecel - Folio SF

 

 


L’Empire des Sicles s’apprête à rentrer dans une période de turbulence. Son empereur décède, laissant un fils Aslander, l’héritier présomptif et sa sœur Moïra aux prises avec les intrigues de Palais, les redoutables Mères Magèstres ou les OEcumaîtres, cartographes du royaume. Ces derniers, en l’absence d’Aslander parti guerroyer aux frontières, décident d’unir la jeune fille à l’un des leurs et de lui offrir le titre d’impératrice. Mais la veille des noces, elle s’enfuit…

 

Célèbre pour le cycle « Volodinesque » de Yrminingrad conçu initialement avec Jacques Mucchielli, Léo Henry est l’auteur de multiple romans et recueils de nouvelles. L’une d’elles « Les trois livres qu’Absalon Nathan n’écrira jamais » a reçu le Grand Prix de l’Imaginaire en 2010. Quittant la désormais légendaire mégapole des bords de la mer Noire, il aborde aujourd’hui des rivages littéraires familiers qu’il revisite à sa façon. Thecel ouvrage de fantasy emprunte les sentiers du récit initiatique mais aussi les labyrinthes du jeu, une thématique considérable si l’on y ajoute les déclinaisons d’œuvres cinématographiques ou romanesques et la reprise de personnages archétypiques de fantasy, sword fantasy dans les jeux de rôle. Léo Henry ajoute une nouvelle entrée, celle du roman structuré autour d’une partie d’Othello/Reversi.

 

L’univers que découvre Moïra - étymologiquement le Destin et celui-celle qui modifie les lois de partition - est partagé en deux mondes, l’Empire des Sicles et l’Archipel d’Abacule. Comment passe-t-on de l’un à l’autre ? Ici, contrairement au credo relayé par le Mastermind A. E Van Vogt, c’est bien la carte qui détermine le territoire. Léo Henry ne tombe cependant pas comme dans l’opus de Brunner, La ville est un échiquier, dans une simplification narratrice induite par le thème. Qu’importent les mystères de l’intrigue. Le lecteur se laisse emporter par l’errance de Moïra et de l’enfant Albin, par une écriture aérienne, pour découvrir au bout du chemin un éloge du désordre et de la vie.

 

 

samedi 26 septembre 2020

Eriophora

 

Peter Watts - Eriophora - Le Bélial’

 

 

 

Depuis plus de soixante millions d’années ils parcourent la Voie Lactée à bord de l’Eriophora, un astéroïde abritant un vaisseau spatial. « Ils » ce sont les descendants de l’Humanité, au nombre de trente mille, cryogénisés en attendant d’être réveillés ponctuellement par Chimp l’IA du vaisseau, en fonction des taches du moment. Sunday Ahzmundin est l’une des ingénieures les plus sollicitées. Elle participe en effet à la construction de portails, portes d’entrées de trous de vers conçus comme un réseau d’autoroutes spatiales innervant la Galaxie. Telle est la mission sans fin de l’Eriophora. Or sans nouvelles depuis des éons de leurs commanditaires, certains des astronautes fomentent une révolte. Mais comment procéder lorsque l’on accède pour quelques semaines ou quelques mois à l’état de conscience après des millénaires de sommeil ?

 

La littérature de science-fiction a sa manière bien à elle de traiter les culs de sacs existentiels. Les classiques Au bout du labyrinthe, Croisière sans escale, L’homme dans le labyrinthe décrivent des individus ou des groupes d’individus coincés volontairement ou non dans des lieux sans issus voire dans des époques reculées (Les déportés du Cambrien). On pourrait d’ailleurs étiqueter l’œuvre entière de Philip K. Dick sous cette enseigne. Peter Watts familier des abysses marins, et romancier des huis clos avec Vision aveugle, Starfish, trouve naturellement dans la nécropole d’Eriophora un territoire à sa convenance. Outre la crypte réceptacle des corps humains, l’astéroïde recèle des espaces secrets, comme la mythique Ile de Pâques censée abriter des équipements de secours ou La Clairière penchée. Son nom provient des effets gravitationnels provoqués par la singularité présente au cœur du vaisseau.

 

Chimp, l’Intelligence Artificielle, pilote l’engin spatial et en assure la maintenance. Mais ses concepteurs ont bridé son intellect et incorporé dans ses algorithmes de décisions le facteur humain. Du coup Chimp n’est pas tout à fait HAL et encore moins un Mental de la Culture. Sunday et lui établissent à leur insu un schéma affectif connu : l’amour-haine. L’un prône la poursuite aveugle de la mission, l’autre, à la suite de son amie Lian Wei, l'insurrection. Les voilà ennemis et enchainés, comme le reste de … la cargaison.

 

Ecrivain de hard-sf, Peter Watts explore l’âme humaine comme on explore un gouffre : quelque chose de lointain, d’étrange, habité d’une présence indéchiffrable. L’édition mitonnée aux petits oignons ajoute au plaisir de la lecture. Un poil en dessous de Vision aveugle, ce vaisseau des damnés donne toute satisfaction.

dimanche 20 septembre 2020

L’Arche de Darwin

 

James Morrow - L’Arche de Darwin - J’ai lu

 

 

 Les astres à ma présence ici‐bas n’ont rien gagné,

Leur gloire à ma déchéance ne sera pas augmentée ;

Et, témoin mes deux oreilles, nul n’a jamais pu me dire

Pourquoi l’On m’a fait venir et l’On me fait m’en aller.


 Omar Khayyâm

 

 

James Morrow est un écrivain américain connu pour sa trilogie Godhead (La Trilogie de Jéhovah) un conte satirique doublé d’une épopée picaresque mettant en scène Dieu. L’auteur ne se définit pas comme un athée mais plutôt comme un hérétique, un philosophe (1) ; entendez par là un théologien de l’impossible, embrassant tour à tour comme l’héroïne de L’Arche de Darwin les idées les plus contradictoires au bénéfice d’une denrée rare, le plaisir de la lecture.

 

Aux alentours de 1850 Chloé Bathurst court le cacheton sur les scènes londoniennes. Loin des sommets shakespeariens, elle incarne des personnages issus de romances fleurant bon parfois le navet. Un soir de représentation, attristée par la situation de son père réduit à l’indigence par des dettes de jeux, elle improvise un discours politique soulevant l’enthousiasme des premiers lecteurs du Manifeste du parti communiste présents dans la salle et la réprobation majoritaire des autres spectateurs. Bannie de la profession, elle parvient à trouver un emploi chez le fameux Charles Darwin qui la charge d’entretenir une espèce de vivarium abritant un biotope provenant des Galapagos. Le célèbre naturaliste n’a pas encore publié L’Origine des espèces, mais une ébauche que Chloé recopie frauduleusement. Elle a en effet eu vent d’un concours organisé par la Percy Bysshe Shelley Society récompensant d’un prix de 10 000 £ toute personne prouvant ou infirmant l’existence de Dieu. De quoi combler les dettes paternelles. Elle obtient le financement d’une expédition vers les Galapagos afin de ramener des spécimens appuyant les théories de Darwin, cependant qu’une équipe concurrente part à la recherche de l’arche de Noé sur le mont Ararat.

  

S’il y a un rôle qui convient le mieux à Chloé c’est bien celui de Pirate Anne, surnom d’Anne Bonny, célèbre flibustière irlandaise qu’elle interpréta longtemps à la scène et continue d’incarner en mer comme dans la jungle. A la tête d’un corps expéditionnaire composé entre autres d’un vicaire défroqué, d’une courtisane et d’un marin fou des quatrains d' Omar Khayyâm, elle descend sans ciller le long des côtes de l’Amérique du Sud, un trajet aux allures de marathon à la Jules Verne : voilier, bateau à aube, montgolfière etc. Après un naufrage, un coup de malaria sur les rivages brésiliens, la voilà plongée avec son équipage au cœur d’une autre fièvre, l’exploitation esclavagiste du caoutchouc en terre péruvienne. Tour à tour prophétesse ou corsaire en rupture de banc elle ne lâche pas prise et revient comme tous les voyageurs, lestée d’une richesse qu’elle ne soupçonnait pas.

 

Chemin faisant l’écrivain donne quelques informations sur l’équipée turque. Un des membres restés à Constantinople trouve refuge dans une fumerie d’opium où il rencontre des voyageurs temporels prestigieux : Gregor Mendel, Teilhard de Chardin, Rosalind Franklin. L’idée narrative d’un raccord avec la trame principale et les travaux de Darwin vire à la pédagogie. C’est le seul point faible de ce roman survitaminé récompensé par le Grand Prix de l’Imaginaire 2018.

 

  

 

 

 

 

(1)   Interview réalisée par Actusf lors des Imaginales 2016.


jeudi 10 septembre 2020

Diana Rigg 1938-2020


C’est un brexit dont je me serai bien passé. Diana Rigg a rejoint son partenaire Patrick Macnee sur un autre plateau de tournage. Elle confiera cependant plus tard s’être sentie enfermée dans le rôle d’Emma Peel, l’Avenger girl, où elle fut néanmoins impériale pendant deux courtes saisons de Chapeau melon et bottes de cuir. Elle mena avec succès une carrière essentiellement théâtrale, avec quelques incursions notables sur le grand écran (Au service secret de sa majesté, un rôle dans Games of Thrones) et des apparitions à la télévision, mais sans retrouver d’interprétations phares. Peut-être la loi des Séries qui enfermait définitivement les actrices dans un personnage type. Diana Rigg batailla ferme aussi sur le terrain des revendications salariales. Les fans de The Avengers n’oublieront pas sa beauté, son dynamisme, son élégance. Une guerrière et un symbole du glamour façon sixties.

mercredi 9 septembre 2020

Expiration


Ted Chiang - Expiration - Denoël Lunes d’encre


L’univers a commencé comme un énorme souffle d’air retenu.
Ted Chiang - Expiration

Je n'aurais qu'à souffler, et tout serait de l'ombre.
Victor Hugo - Abîme - La Voie Lactée





C’est l’évènement littéraire de la rentrée tous genres confondus d’ailleurs. Les astronomes ont un mot pour cela : une conjonction. Neuf textes brillants réunis en volume, une parution décalée pour cause de pandémie et un auteur qui comme la Magicicada septendecim émet son chant tous les dix-sept ans. Succédant à La Tour de Babylone, Expiration redonne ses lettres de noblesse à la science-fiction spéculative. A l’instar d’un Greg Egan, Ted Chiang dresse l’inventaire des conséquences sociales et morales des avancées scientifiques et technologiques. Découvreur de mondes comme Swift, il en explore les territoires jusqu’au degré métaphysique. Ses investigations s’accordent merveilleusement bien avec le registre court de la nouvelle. L’auteur raconte mais surtout s’interroge. Cela donne une science-fiction que d’aucuns qualifieront de cérébrale mais qui hérite à sa façon des fables.


« Le marchand et la porte de l’alchimiste » ouvre en fanfare le recueil. Dans le Bagdad rêvé des Mille et une nuits un marchand tombe sur l’étal d’un forgeron couvert d’objets insolites. A l’intérieur de son échoppe celui-ci lui montre deux grands mystérieux anneaux de sa fabrication. L’un d’eux, La Porte des Années projette son utilisateur vingt ans dans le temps. Il lui narre alors trois histoires survenues à des voyageurs dont lui-même. Conte superbement écrit, d’une sagesse toute orientale, « Le marchand et la porte de l’alchimiste » enchevêtre subtilement plusieurs récits, profitant du fait que certains explorateurs ont en mémoire le récit de leurs prédécesseurs. Ce procédé d’intrication diégétique est amplifié dans « L’angoisse est le vertige de la liberté »

Inspiré d’une nouvelle de P.K Dick « La fourmi électrique », « Expiration » dévoile un monde dont les habitants de constitution apparemment métallique doivent régulièrement se réapprovisionner en air …. dans des stations-service … pour survivre. L’un de ceux-ci, à partir d’une démarche scientifique tente de comprendre le fonctionnement de son organisme, et en extrapolant, celui de l‘univers. Décrire une civilisation totalement étrangère tout en jetant une passerelle sur la notre est un exercice difficile. Même les êtres végétaux du Long creuset du temps du grand Brunner ne m’ont pas autant convaincu. La passerelle ici ce sont les lois de la thermodynamique et le concept d’entropie. Ce Chiang swiftien on le retrouve dans « Le grand silence ».

A ces deux forts textes succède le très court « Ce qu’on attend de nous ». Une entreprise met en vente une espèce de télécommande ludique dont la conception très simple, un bouton et une LED, sème la confusion et le désespoir dans l’esprit de ses utilisateurs. Le jeu consiste à appuyer sur le bouton dès que la lumière clignote. Le problème est qu’il n’y aucun moyen de contourner le système. Quoique fasse le manipulateur, le clignotement de la LED précède toujours l’acte d’appuyer sur le bouton. Rapide introduction sur le thème - récurrent chez Ted Chiang - du libre-arbitre « Ce qu’on attend de nous » ressemble à un exercice logique à la Fredric Brown.

Je serai moins prolixe sur « Le cycle de vie des objets logiciels » pourtant plusieurs fois primé (Hugo + Locus). Derek et Ana participent au sein de la société informatique Blue Gamma à la création de formes de vie numérique les « Digimos ». Ils tentent de leur faire passer le stade supérieur de civilisation, malgré un échec commercial. S’appuyant sur les actuelles avancées technologiques de l’intelligence artificielle en matière d’auto-apprentissage, Ted Chiang tente de repousser les limites entre virtuel et réel. Ce n’est pas inintéressant, mais trop long à mon gout (130 pages).

« La nurse automatique brevetée de Dracey » raconte l’invention d’un mathématicien de l’époque victorienne, qui insatisfait des prestations de la nounou de son fils, se met en tête d’inventer et de commercialiser un substitut mécanique. Démarrant sur les chapeaux de roue, l’entreprise capote en raison de la mort d’un bébé causée par un mécanisme défectueux. Plus tard le fils tente de relancer l’affaire. Un texte moyennement convainquant.

« A quoi ressemblerait la vie avec une mémoire parfaite ?», telle est la question posée par « La vérité du fait, la vérité de l’émotion ». Chaussant des lunettes d’ethnologue, Ted Chiang met en regard deux récits illustrant son propos sous des angles différents. Le premier met en scène un père divorcé, qui entretient avec sa fille des relations difficiles. Il est vrai qu’un fossé technologique les sépare. Nicole sait à peine écrire. Elle utilise à la place d’un clavier - on n’ose pas dire un stylo - un dispositif de reconnaissance et de synthèse vocales. La subvocalisation se substitue à l’agilité des doigts. Dans ce monde quasi contemporain du notre, les gens filment leur vie à tout bout de champ. Grace à « Memori » ils retrouvent instantanément n’importe quelle séquence de leur existence. Un tel outil vise à terme à se substituer à la mémoire humaine. Quelles en seront les conséquences ? Dans l’autre récit, qui alterne avec le premier, une tribu « indigène » accueille un missionnaire. Là encore une technologie - l’écriture - s’oppose à une tradition, la transmission orale de l’Histoire. La vérité du fait contre la vérité de l’émotion, le titre exprime bien la richesse du propos de l’auteur qui rappelle certains forts romans de Ian Watson.

La fête continue avec « Le grand silence ». Le radiotélescope d’Arecibo utilisé un temps dans le cadre du projet SETI est immergé dans une forêt équatoriale qui abrite une des dernières réserves sauvages de perroquets. De ce simple point de départ Chiang tire une courte nouvelle de toute beauté.

 L’omphalos est la pierre avalée par Cronos en lieu et place de Zeus. Elle symbolise dans la nouvelle éponyme le géocentrisme professé dans un monde dont les croyances furent notre voici quelques siècles. La science s’y développe dans le strict respect des enseignements religieux. Une archéologue qui tente de dater l’origine de la Terre d’après les cernes des arbres voit ses convictions vaciller après la découverte d’une étoile. Bien que l‘écrivain ne la cite pas dans ses commentaires le souvenir d’une célèbre nouvelle iconoclaste de d’A.C Clarke ressurgit. Sauf que Chiang c’est un Clarke qui écrirait comme Silverberg. Bref « L’omphalos » est une réussite.

Le bouquet final de ce feu d’artifice littéraire éclate avec « L’angoisse est le vertige de la liberté ». Fruit d’une technologie quantique reposant sur l’intrication des particules, le Prisme permet à son propriétaire ou utilisateur d’observer le résultat d’une action donnée. Mieux il l’autorise à dialoguer avec le double ainsi créé (le « parallêtre ») qui évolue sur une ligne temporelle différente. Des esprits opportunistes tirent parti de cette invention à des fins criminelles ; d’autres, perturbés, s’inscrivent dans des groupes de thérapie. S’appuyant sur la théorie des mondes multiples d’Everett, Ted Chiang livre une nouvelle réflexion brillante sur le libre-arbitre.


Que dire, sinon répéter la première phrase de ce compte-rendu ? Excellente pioche de Lunes d’encre qui arbore à cette occasion un nouveau logo.


dimanche 30 août 2020

Deux textes de Robert Silverberg


Robert Silverberg - Destination fin du monde & Traverser la ville - Le passager clandestin/dyschroniques




Sans nouvelles (littéraires) du grand Robert Silverberg depuis 2014, date à laquelle les éditions Actusf avaient traduit des récits situés dans l’univers de Majipoor, Le passager clandestin rompt le silence en ressortant deux vieux textes. Le premier « Destination fin du monde » avait été publié dans en 1975 dans l’anthologie Casterman Futur année zéro et le second « Traverser la ville » dans le recueil Trips en 1976 chez Calmann-Lévy. Pour mémoire la collection dystopiques sélectionne des fictions courtes de science-fiction qui rétroactivement anticipent, dessinent l’état du monde actuel.


« Destination fin du monde », histoire de circonstance en ces temps de pandémie, raconte une soirée entre bobos des années 70. Entre deux joints, les couples évoquent la dernière distraction à la mode, une excursion temporelle permettant d’assister à la fin du monde. Chacun y va de son expérience relatée comme un trip. Au cours des conversations tombent d’affreuses nouvelles de catastrophes sismiques et épidémiques laissant présager le pire. Un spectacle de plus pour les invités. Récit grinçant, « Debordien », rédigé durant la période la plus inspiré de Bob, « Destination fin du monde » n’atteint pas les sommets, mais est précédé d’une courte préface de l’auteur des Ailes de la nuit ! Car Robert Silverberg figurez vous continue d’écrire. A quand une édition française complète et actualisée de ses Reflections and Refractions ? Pour en revenir à l’ouvrage, une bibliographie commentée et une étude thématique accompagnent la nouvelle. Pour 5 euros on aurait tort de s’en priver.


« Traverser la ville » décrit, comme le roman Les monades urbaines, un lieu clos. Dans un futur indéterminé les mégalopoles se sont scindées en districts jalousement indépendants. En lieu et place de structures décentralisées économiquement spécialisées et pratiquant le libre-échange, se sont édifiés des quartiers industriels pauvres retranchés. Des pouvoirs autoritaires, bureaucratiques gouvernent ces lieux. Toutes les activités du quartier de Ganfield sont régies par ordinateur. Silena Ruys compagne du personnage principal et activiste politique dérobe le programme maitre, désorganisant l’activité économique du district. Le conjoint est chargé de récupérer les bandes. La thématique du changement au cœur de la production Silverbergienne trouve ici une ligne de fracture entre un personnage révolté et un second qui s’efforce de rétablir l’ordre ancien fut-il liberticide. Vraiment intéressant, « Traverser la ville » se lit comme un récit anti-initiatique.


samedi 29 août 2020

Aux hommes les étoiles


James Blish - Aux hommes les étoiles - Denoël - Présence du futur





Les éditions Mnémos rééditent ce mois-ci dans leur collection « Intégrales » le cycle des Villes nomades de James Blish dans une traduction révisée semble-t-il. Moins prestigieuse que ses équivalentes asimoviennes, moins originale que le cycle du Fleuve de l’éternité de Farmer, engloutie par Dune, que reste-il de cette épopée s’étalant sur deux mille ans ? Dans ma mémoire adolescente, plus que les péripéties, quelques personnages comme Bliss Wagoner ou John Amalfi m’avaient fait forte impression, sans oublier un néologisme épouvantable « le tournebouloche » … tout le monde n’a pas le génie d’un Michel Demuth. J’ai ressorti pour l’occasion le premier des quatre Présence du futur soigneusement conservés depuis des temps immémoriaux et, comme dirait Jean-Pierre Andrevon, après avoir chaussé mes lunettes et ajusté mon dentier, entrepris de confronter une lecture ancienne à l’épreuve du temps.


De nos jours, ou presque - puisque l’intrigue démarre en 2012 - le monde s’est en quelque sorte soviétisé. Aux hommes les étoiles décrit un univers dystopique d’éternelle guerre froide, celle-là même qu’a observé James Blish lors de la parution du livre en 1957. A la tête des USA le patron du FBI Mac Hinery (un Hoover à peine déguisé) restreint les libertés, enraye l’esprit d’initiative. La paranoïa, le fanatisme religieux gagnent la population. Convaincu que le monde occidental court à sa perte, le sénateur Bliss Wagoner, ennemi juré de Mac Hinery, imagine une échappatoire pour l’Humanité dans les étoiles. Fort de sa position sénatoriale, il lance discrètement deux projets de recherche. Le plus spectaculaire de ces travaux consiste en la création d’un pont sous la surface de Jupiter. Sur son tablier circule un engin sur rail télécommandé depuis une lune de l’immense planète. Comment le maitre d’ouvrage a-t-il pu convaincre ses collègues de débloquer les fonds pour une entreprise aussi nébuleuse ? Mystère … Elle dissimule en fait des recherches sur l’antigravité. Fidèle aux credo campbelliens, Blish s’est inspiré des travaux de Patrick Blackett prétendant relier électromagnétisme et gravitation. L’autre volet scientifique conçu par l’auteur repose sur les avancées considérables à l’époque des thérapies antibiotiques.


Le fond idéologique du roman s’appuie sur les essais de Spengler et Toynbee. Bien sûr on pourra ironiser sur les stratégies expansionnistes qu’elles vectorisent. Mais Bliss (Blish ?) Wagoner est un pur humaniste convaincu que renoncer à ses valeurs conduit à l’extinction. L’auteur - par épigraphe interposée - prend soin de se démarquer du fanatisme religieux, expression selon lui du doute plus que de la conviction. Quoiqu’il en soit le sénateur paie le prix fort de son engagement. A côté de ce personnage emblématique, les figures féminines font l’objet d’un traitement catastrophique. Anne Abott s’inscrit au centre du triangle classique de littérature de bas-étage, constitué par le professeur, sa fille soit-belle (et encore dans l’ouvrage …) -et-tais-toi, le futur gendre aventurier. On est loin de l’attachante Susan Calvin imaginée par Isaac Asimov. Roman essentiellement introductif Aux hommes les étoiles trahit son âge.

dimanche 23 août 2020

Le Rivage des Syrtes


Julien Gracq - Le Rivage des Syrtes - José Corti






Issu d’une famille de vieille noblesse d’Orsenna, le jeune Aldo se lasse d’une vie oisive et facile. A la faveur d’une rupture amoureuse, il obtient une affectation dans un vieux fort dominant le rivage des Syrtes. Cette lointaine région fait face au-delà du détroit éponyme à une terre, le Farghestan, peuplée par un ennemi héréditaire. Innombrables sont les légendes, récits et chants célébrant les hauts faits des conflits séculaires entre les deux nations. Envoyé en qualité d’Observateur le jeune homme découvre un univers austère fait de joncs, de landes, un château pompeusement dénommé l’Amirauté, en état de décrépitude, des troupes démilitarisées employées dans les fermes environnantes.


Publié en 1951 (la même année que Le hussard sur le toit de qui vous savez - enfin si vous lisez un peu ce blog) Le Rivage des Syrtes obtint le Prix Goncourt mais Julien Gracq le refusa pour les raisons invoquées dans son pamphlet La littérature à l’estomac. Impossible à la lecture de ce monument de ne pas évoquer Le désert des tartares de Dino Buzzati traduit deux ans auparavant en 1949. L’attente est au cœur des ouvrages précités, clairement objectivée dans le roman de l’écrivain italien comme l’enjeu assumé d’une vie, mais au départ vague rêverie chez le natif d’Orsenna. Le Farghestan n’existe que par les cartes, les volumes consacrés à ce territoire ayant été récupéré par le Capitaine Marino. Un ennemi invisible, un brouillard historique, factuel, cela aurait pu conduire le roman dans une autre direction. Mais alors qu’Aldo semble s’ensevelir dans la langueur du paysage, des mouvements d’opinion et l’activisme d’une jeune aristocrate vont changer la donne.


L’écriture magnifique dilue presque l’intrigue. Elle surfe sur des descriptions de campagnes et cités dont l’engourdissement gagne l’âme du héros, à l’image de Maremma, Venise imaginaire gagnée par les lagunes, sur les interrogations, les doutes des protagonistes… L’interaction des esprits et des lieux hérite du romantisme comme la thématique de l’attente formulée jadis par Alfred de Musset : « Tout ce qui était n’est plus ; tout ce qui sera n’est pas encore ». Le Rivage des Syrtes est un texte onirique dont les personnages semblent constamment plongés dans un paysage intérieur : Marino vieux capitaine, casemate humaine aux épaules affaissées par les ans, Vanessa Aldobrandi amante d’Aldo, Ophélie en son palais, présente et absente en même temps, habitée par la folie meurtrière de son grand-père. Plus que la parole, l’omniprésence du regard exprime l’éloignement des êtres tout en ouvrant une fenêtre sur leurs abimes personnels jusqu'à la prunelle du redoutable patriarche Aldobrandi, fantôme dont les portraits essaiment les murs du palais de Vanessa. Au chapitre des regrets, Gracq laisse entrevoir le destin d'Orsenna par le truchement d'un Aldo s'exprimant a posteriori des évènements décrits dans le livre. Pourquoi n'avoir pas placé plus en amont ce passage dont on trouve en quelque sorte l'annonce dans le tableau cité plus haut ?


Moins abouti à mon avis dans son propos que le chef-d’œuvre de Buzzati, Le Rivage des Syrtes, par la grâce de son écriture, conduit néanmoins son lecteur dans des chemins de nuit inoubliables.


«Je quittais Belsenza et je m'enfonçais dans le dédale des rues pauvres du quartier des pêcheurs pour gagner le quai où m'attendait la barque. Si impatient que je fusse de retrouver Vanessa, je trouvais parfois un charme à m'attarder dans ces ruelles qui zigzaguaient entre les façades aveugles et les tristes jardinets conquis sur les sables, et où tombaient dès le début de l'après-midi de grands pans de fraîcheur. Il y avait là toute une banlieue morne et houleuse, basculée au hasard sur les vagues du bourrelet de dunes qui marquait le contour de la terre ferme, et dont l'abandon lépreux et l'ancienneté croulante étaient rendus plus désolés encore par la remise en marche des sables que la végétation des jardins brûlés ne fixait plus, et dont on voyait parfois, sous la poussée du vent de mer, les fines aigrettes lumineuses pleuvoir intarissables par-dessus le mur d'un enclos comblé et venir feutrer le pavé étroit, comme autant de cascades de silence ; mais si j'élevais la tête au-dessus du mur, la rumeur acharnée du large et les claquements du vent de mer venaient brusquement me gifler le visage. J'aimais ce silence menacé et ses replis d'ombre, comme suspendus sur une clameur profonde et énorme ; je faisais glisser dans mes doigts ce sable qu'avaient vanné tant de tempêtes, et qui maintenant bâillonnait la ville dans le sommeil ; je regardais Maremma s'ensevelir, et en même temps, les yeux blessés, giflé par le vent furieux qui mitraillait le sable, il me semblait sentir la vie même battre plus sauvagement à mes tempes et quelque chose se lever derrière cet ensevelissement. Parfois au détour d'une rue, une cruche ou un panier de poisson en équilibre sur la tête, apparaissait une femme de pêcheur sous les éternels voiles noirs qui font des groupes à Maremma autant de cortèges de deuil, et dont on ramène un pan sur la bouche pour se protéger de la grêle du sable : elle passait près de moi silencieusement comme un fantôme errant de la ville morte, m'apportant à la fois une odeur de mer et de désert, et toute pareille, ainsi surgie de cette nécropole inhabitable, à ces flammes errantes et funèbres qui s'élèvent et palpitent faiblement sur une terre trop gorgée de mort. La vie s'aventurait sur ces confins extrêmes plus vulnérable et plus nue, dressée sur l'horizon de sel et de sable comme un signe exténué, elle voletait par les rues effacées comme un lambeau de ténèbres oublié dans le plein jour. La lumière baissait déjà sur le large, et il me semblait sentir en moi qu'un désir montait, d'une fixité terrible, pour écourter encore ces journées rapides : le désir que les jours de la fin se lèvent et que monte l'heure du dernier combat douteux : les yeux grands ouverts sur le mur épaissi du large, la ville respirait avec moi dans le noir comme un guetteur sur qui l'ombre déferle, retenant son souffle, les yeux rivés au point de la nuit la plus profonde. »

lundi 10 août 2020

Adios Hemingway


Leonardo Padura - Adios Hemingway - Métailié






Mario Conde ancien flic cubain occupe son temps en faisant commerce de livres anciens. Il glisse aussi de temps à autre une rame de papier dans une vieille Underwood et se prend à rêver de suivre les traces d’Ernest Hemingway qui résida longtemps sur l’ile. Pur fantasme évidemment. Il garde néanmoins un souvenir précis du célèbre écrivain, vieux bonhomme puant l’alcool et la sueur qu’il croisât enfant, alors que celui débarquait du Pilar. Toutes ces vieilles réminiscences remontent d’un bloc à la surface, quand ses anciens collègues l’appellent à la rescousse. A la faveur d’une tornade, on vient de découvrir quasiment sous les racines d’un vieux manguier abattu les restes d’un cadavre et une plaque du FBI. L’arbre se dressait dans la Finca Vigia, l’ancienne propriété de l’auteur du vieil homme et la mer, transformée en musée. Hemingway était-il un meurtrier ?


Si la question de l’exil hante ses récits, Leonardo Padura, malgré de nombreux voyages, ne s’est jamais résolu à quitter son Havane natale. Il crée avec Mario Conde une figure récurrente de ses romans policiers, un double enraciné comme lui à Cuba. L’auteur puise aussi dans l’Histoire la matière de ses romans. L'Homme qui aimait les chiens retrace par exemple les années d’exil de Léon Trotski, Adios Hemingway s’inscrit dans le dernier séjour de Papa dans l’ile de Fidel Castro.


La célèbre figure des lettres américaines n’est plus en 1958 que l’ombre d’elle-même. Le colosse décrit ou plutôt imaginé par Dan Simmons qui chassait les sous-marins allemands dans les mers caraïbes dans les années 40 a disparu. Une vie hors norme, les excès en tous genres, les blessures, ont rendu leur verdict. Hemingway frémit à l’idée d’abandonner le sel de son existence, de n’être plus mouvement, de partager son quotidien entre renoncements et médicaments, et pire que tout de voir s’éloigner l’écriture. Une vie d’artiste ne fait pas un artiste dit-on. Il en fut en un sens le contre-exemple parfait :

Ernest et Mary Hemingway, Ava Gardner
« La vérité était comme toujours plus compliquée et plus terrible : sans ma biographie, je n'aurais pas été écri­vain, se dit-il en faisant miroiter le vin sans le boire. Il savait que son imagination avait toujours été mince et trompeuse, et que seul le récit des choses vues et apprises lui avait permis d'écrire ces livres capables de résumer l'authenticité que lui-même exigeait de sa littérature. Sans la bohème parisienne et les corridas, il n'aurait pas écrit Fiesta. Sans les blessures de Fossalata, l'hôpital de Milan et son amour sans espoir pour Agnès von Kurowski, il n'aurait jamais imaginé L’Adieu aux armes. Sans le safari de 1934 et le goût amer de la peur ressentie à proximité d'un buffle blessé et menaçant, il n'aurait pas pu écrire Les Vertes Collines d'Afrique, ni deux de ses meilleures nouvelles, « La Courte Vie heureuse de Francis Macomber » et « Les Neiges du Kilimandjaro ». Sans Key West, le Pilar, le Sloopy Joe's et la contrebande d'alcool, En avoir ou pas n'aurait pas vu le jour. Sans la guerre d'Espagne, les bombardements et l'inhumaine Martha Gelhorn, il n'aurait jamais écrit La Cinquième Colonne et Pour qui sonne le glas. Sans la Seconde Guerre mondiale et sans Adriana Ivancich, Au-delà du fleuve et Sous les arbres n'existerait pas. Sans toutes les journées passées dans le golfe du Mexique et sans les poissons aiguilles qu'il avait pêchés et sans les autres histoires d'orphies gigantesques qu'il avait entendues raconter par les pêcheurs de Cojimar, Le Vieil Homme et la Mer n'aurait jamais vu le jour. Sans la "bande de pirates" qui l'avaient accompagné à la recherche de sous-marins nazis, sans la Finca Vigîa et sans le Floridita, ses bouteilles et ses personnages, il n'aurait pas écrit Iles à la dérive. Et Paris est une fête. Et Mort dans l'après-midi ? Et les histoires de Nick Adams ? […] 


Des années plus tard, les préoccupations morales de Mario Conde relèvent d’un autre ordre. L’auteur qui exhibait aux murs de sa villa sa virilité à coups de trophées d’animaux, le chasseur et pécheur inlassable, l’amateur de tauromachie, l’organisateur de combats de coqs qui écarta de sa route les compagnons de beuverie de jeunesse Dos Passos et Fitzgerald jugés faibles ou traitres, est t-il passé à l’acte, le flic va-t-il abattre une légende ? Il doit consulter les archives, interroger les derniers proches survivants …Si l’intrigue policière en elle-même ne réserve pas de grandes surprises, hormis la présence insolite d’une petite culotte noire d’Ava Gardner - l’actrice fit un détour chez Papa après sa rupture avec Sinatra -, cette plongée dans les dernières années cubaines d’Hemingway ne manque pas de charme. Il est vrai que le fond est inépuisable.