dimanche 23 février 2020

Bienvenue à Sturkeyville


Bob Leman - Bienvenue à Sturkeyville - Editions Scylla







Thématique récurrente des textes d’horreur ou de fantastique, les villes maudites ne cessent d’inspirer les écrivains. Ainsi récemment Wink née sous la plume de Robert Jackson Bennett (American Elsewhere) chez Albin Michel Imaginaire, ou Sturkeyville, point nodal de la désespérance imaginé par Bob Leman dans quelques nouvelles tirées de l’oubli par la Librairie Scylla et un amateur passionné. Certaines avaient fait l’objet d’une précédente parution entre 1977 et 1988 dans la revue Fiction sous la houlette du grand Alain Dorémieux. Grâce à la traductrice Nathalie Serval et au bon vouloir des ayant droits de l’auteur, l’intégralité des récits de Sturkeyville est mise à disposition des lecteurs. 


Les six narrations du recueil constituent la quintessence d’une œuvre réduite à quinze textes. Aucun roman. S’il fut un nouvelliste tardif et peu productif, le talent de conteur de Bob Leman ne souffre en revanche aucune contestation. Avis aux amateurs, sur les traces de Lovecraft (mais qui ne l’est pas ?), Bienvenue à Sturkeyville donne dans le lombric plutôt que dans le céphalopode. Pas de faiblesse dans ce volume qui dégage une homogénéité d’inspiration et d’écriture de bon aloi. En grattant bien on peut mettre en avant « La saison du ver » une histoire de possession qui prend d’entrée le lecteur à la gorge, la novella « Les Créatures du lac » et sa thématique de malédiction ancienne, ou « Loob ». Ce récit d’altération temporelle a pour héros un rejeton de Benjy Compson, l’idiot de The Sound and the Fury de William Faulkner. De Sturgeon à Shepard, en passant par Leman, le Prix Nobel 1949 n’en finit pas de susciter des émules dans les rangs des écrivains de science-fiction.


Bienvenue à Sturkeyville, issu d’un crowfunding, donne une idée de ce que peuvent réaliser les éditeurs de l’imaginaire lorsqu’ils s’affranchissent de l’étau financier : choix de textes sans concession, couverture à larges rabats, illustrations intérieures, etc. Sous la houlette du maitre d’œuvre Xavier Vernet, saluons les illustrateurs Stéphane Perger, Arnaud S. Maniak, la maquettiste Laure Afchain et la correctrice Pascale Doré.




Préface en guise de remerciement
La saison du ver
La Quête de Clifford M.
Les Créatures du lac
Odila
Loob
Viens là où mon amour repose et rêve

lundi 17 février 2020

Terre errante


Liu Cixin - Terre errante - Actes Sud



La Terre s’est arrêtée de tourner. Cet événement, provoqué par l’homme, marque la fin de l’Ere dit du freinage. Le globe terrestre peut enfin s’échapper du système solaire grâce aux innombrables propulseurs construits à sa surface et tenter de rejoindre l’étoile la plus proche Proxima Centauri. Bien des années auparavant les scientifiques ont détecté une accélération fantastique de la combustion d’hydrogène de notre astre. La fusion anticipée de l’hélium va transformer le Soleil en géante rouge et annihiler toutes les planètes. Ne se résolvant pas à l’anéantissement, unissant ses forces, l’Humanité a élaboré le projet de convertir la Terre en vaisseau spatial.


Terre errante est une novella de Liu Cixin rédigée en 2000, avant sa fameuse trilogie. Elle a fait l’objet d’une adaptation cinématographique devenue un blockbuster. Pas mal pour un opuscule de 79 pages ! Globalement le pitch rappelle celui de la série TV Cosmos 1999. Pour mémoire à la suite d’une explosion, la Lune était éjectée de l’orbite terrestre et filait dans l’Univers. Sur un plan purement scientifique le récit de l'auteur ne vaut pas tripette. S’agit-il d’orbiter autour de la naine rouge Proxima Centauri (page 78) ou des trois soleils ce qui anticiperait le propos du Problème à trois corps ? Imaginez l’état de la Terre au terme d’un trajet de 2500 ans dans l’obscurité glaciale et radioactive de l’espace. On croirait lire l’un de ces romans merveilleux-scientifiques de l’aube du XXe siècle.


Malgré sa rapidité Terre errante présente les caractéristiques des ouvrages à venir de Liu Cixin, le thème de la survie, le gout des intrigues à très long terme, des personnages sensibles, la haine sociale.  Dès le début du récit on tombe sous l’emprise du narrateur, né dans la zone crépusculaire d’une Terre immobile. Bref cela ne manque pas de charme. Bienvenue dans la chapelle Cixin.


« Je sais qu’on m’a oublié
Cette errance est longue, si longue
Mais souviens-toi de m'appeler
Quand pointera l'aube à l'horizon


Je sais qu'on m'a oublié
Cet âge est lointain, si lointain
Mais souviens-toi de m’appeler
Quand reviendra le ciel bleu au-dessus des hommes


Je sais qu'on m'a oublié
Le système solaire est ancien, si ancien
Mais souviens-toi de m’appeler
Quand s'épanouiront les fleurs sur les arbres »

samedi 15 février 2020

Complications


Nina Allan - Complications - Tristram




Le Temps semble affaire anglaise. La géographie et la littérature s’accordent sur ce point ; tout part de Greenwich et du Time Machine de H.G Wells. Les lecteurs de la talentueuse écrivaine et chroniqueuse londonienne Nina Allan s’aventureront donc en terre connue dans un ouvrage rassemblant six nouvelles où petites et grandes aiguilles mènent la danse. Depuis le présent recueil publié en France en 2013 ont suivi Spin, La course, La fracture tous traduits par l’excellent Bernard Sigaud.


Le titre Complications désigne des fonctions autres qu’horaires ajoutées à une montre mécanique. La plus célèbre de celles-ci, souvent citée par l’auteure, le « Tourbillon », fut inventé par le français Louis Breguet afin de contrebalancer les effets de la gravité sur les montres à gousset. Pour la petite histoire si la stase temporelle imaginée par un des personnages du livre n’est pas à l’ordre du jour, les plus complexes et onéreux modèles actuels proposent une fonction astronomique « L’équation du temps » qui se contente pour l’instant de mesurer l’écart entre le temps solaire vrai et le temps solaire moyen. Peut-être qu’un jour …


Qui dit complication dit sophistication. Comme tous les orfèvres de nouvelles de science-fiction ou de fantastique, Nina Allan sait insuffler un tourbillon d’imagination au sein d’une mécanique de précision. Elle y parvient entre autres grâce aux jeux de l’intertextualité, tressant un réseau invisible entre les différents textes. Une seconde spécialité anglaise, signaleront les lecteurs de David Mitchell et de Christopher Priest ; dans L’adjacent du dernier nommé, des personnages franchissent narrations et époques sous des identités différentes.


L’héroïne de « La Chambre noire », fabrique des maisons de poupée. Attristée d’avoir perdu l’homme qu’elle aimait, elle suit sa trace dans l’œuvre de l’auteur favori de son amant. Misery de Stephen King montrait un écrivain prisonnier de son lectorat. Et si l’inverse était vrai ? Le récit introduit le personnage de Martin Newland que l’on retrouvera de façon récurrente dans les fictions suivantes. Dans « Le char ailé du temps », le plus beau récit avec « Le vent d’argent », Martin vit une relation fusionnelle avec sa sœur dont le temps de vie est compté. Les années passant le voient tenter d’oublier Dora dans les bras d’un nouvel amour (« A rebours »), ou découvrir sa mère véritable (« Gardien de mon frère »). La palme revient au « Vent d’argent » fiction magnifique qui voit le narrateur évoluer dans un Londres uchronique, inquiétant, où un autre personnage récurrent Owen Andrews, une sorte de maitre du Temps, lui fait état d'étranges expériences pratiquées dans un hôpital voisin.


Toutes ces figures tentent de maitriser les horloges comme elles tentent de pallier les absences de proches disparus, à l’image des romans de Haruki Murakami. Servi par une écriture ciselée Complications méritait bien son Grand Prix de l’Imaginaire 2014.

mardi 11 février 2020

Latium


Romain Lucazeau - Latium - Folio SF







Dans un avenir hypothétique, l’Humanité a disparu, victime d’une épidémie virale impitoyable, L’Hécatombe. Elle lègue à l’Univers un peuple d’intelligences artificielles hantées par leurs démiurges, partagées entre l’espoir de rencontrer le Créateur et le désir de s’affranchir du Carcan. Le Carcan, inspiré des lois de la Robotique d’Isaac Asimov, interdit aux automates de tuer des êtres biologiques. Cette obligation morale profondément implantée au cœur de leurs process, s’avère une faiblesse lorsqu’ils doivent assurer leur défense. Menacés par un envahisseur, ils ont dans un premier temps, par une politique de terre brulée, constitué une sorte de gigantesque zone tampon « Les Limes », entre l’Urbs et l’ennemi. Tout est remis en cause lorsqu’une éminente représentante de ces I.A, la Nef Plautine est trahie et détruite par l’une de ses composantes logicielles ou incarnations. Ressuscitée sous une forme humanoïde, elle s’allie à Othon une autre Nef dévorée de rêves de Pouvoir et de Gloire.



Nova ayant éclaté en 2017, récompensé par le Grand Prix de l’Imaginaire, Latium révèle un auteur au parcours universitaire exemplaire : Ecole Normale Supérieure, agrégation de philosophie. Après une courte carrière d’enseignant, Romain Lucazeau opte pour le métier de consultant, publie quelques rapports de prospective économique et patatras écrit de la science-fiction. Mais on ne sort jamais indemne de la rue d’Ulm, socle de la culture classique gréco-latino-dix-septiémiste. Les auteurs de space-opera expédient l’Humanité dans les étoiles, Lucazeau lui y projette ses Humanités. Empruntant ses personnages à Othon de Corneille et à l’histoire de la Grèce ancienne (Eurybiade, Thémistocle etc.) il glane au passage des répliques de Cinna saucées à sa manière. L’immortel « Je suis maître de moi comme de l’univers » devient sous sa plume « « C’est cela mon génie Achinus. J’ai simplifié les données d’un problème insoluble, celui de la conduite de l’Humanité, en le réduisant à la conduite de ma propre personne. » Les philosophes ne sont pas en reste. A côté des Grecs, Leibniz et Schopenhauer se taillent la part du lion. Les I.A sont assimilées à des noèmes, ou des monades et les moteurs des Nefs à des entités métaphysiques



Que devient le récit sous cet empilement conceptuel ? Inspiré par Le cycle de la Culture de Banks, Hyperion de Simmons, voire même Un feu sous l’abime de Vinge pour les Hommes-Chiens (1), Latium relate un affrontement éthique entre Othon et Plautine, entre la quête démesurée, l’Ubris du Pouvoir et la contrainte morale. Toutes choses que l’on retrouvait d’ailleurs chez Silverberg dans l’opposition de Shadrak et du Khan. La quête du dernier Homme a ceci de tragique que les automates, les noèmes sont, sous l’influence du Carcan, les derniers dépositaires de l’Humanité.  Les Hommes-Chiens cités plus haut affrontent un destin à peine plus enviable. Créés par Othon et ses sbires à des fins secrètes, ils jouissent d’une existence provisoire, sous l’épée de Damoclès d’une dégénérescence mentale combattue par la science de leur Démiurge. La volonté des Dieux ne s’accorde pas avec le désir de liberté de leurs créatures.



L’amateur de batailles spatiales ne trouvera pas son compte dans ce roman dominé par les interrogations et les intrigues de palais. Le second volume souffre de longueurs. Latium reste néanmoins une entreprise hors norme.



(1)   Quoique la notion de Gestalt s’applique plutôt aux Nef intelligentes décrites comme des consciences composites.

jeudi 23 janvier 2020

Tu seras un homme, mon fils


Pierre Assouline - Tu seras un homme, mon fils - Gallimard





A mon père,

A ma tante « cheer up » Madeleine qui me fit découvrir l’existence du poème de Kipling.






Si quelqu’un veut savoir pourquoi nous sommes morts,
Dites-leur : parce que nos pères ont menti.

« Avez-vous eu des nouvelles de mon fils Jack ? »
Pas à cette marée
« Quand croyez-vous qu’il reviendra ? »
Pas avec un vent si violent, ni avec cette marée. (My boy Jack)

Rudyard Kipling





Début 1941. Louis Lambert, un professeur de français réfugié à Londres, croise sur le parvis de l’abbaye de Westminster son fils engagé dans les forces françaises libres. Cinq ans auparavant, en ces lieux, il avait assisté aux funérailles nationales de Rudyard Kipling. Lambert lui raconte alors sa rencontre inopinée en mars 1914 avec l’auteur du Livre de la jungle à Vernet-les-Bains, une station de villégiature dans les Pyrénées-Orientales, prisée par sa grand-mère. L’enseignant, grand admirateur de l’écrivain, nourrissait depuis quelques temps un rêve : élaborer une nouvelle traduction du plus célèbre poème de Kipling « If … ». Comment ne pas profiter des circonstances pour lui demander quelques conseils ?


Entre biographie et histoire romancée d’une amitié entre deux hommes, Tu seras un homme mon fils raconte également et surtout le deuil impossible d’un père pour son fils. A l’entrée de la Grande-Bretagne dans la première guerre mondiale, John Kipling s’engage dans un régiment irlandais, malgré des dispositions physiques contraires ; il meurt sur le champ de bataille en septembre 1915 à Loos, dans le Nord de la France. Son corps ne fut jamais retrouvé.


Démarrant comme un portrait du légendaire poète et romancier, le livre de Pierre Assouline s’achève dans le huis clos mental de culpabilité que Rudyard a édifié avec son célèbre poème. Est-il responsable de la mort de John ? Comment ne pas prendre les armes quand on est le fils du Chantre de la Volonté ? Autant de questions sans réponses …Me souvenant que Pierre Assouline a écrit Vies de Job, je me suis souvent demandé si "Tu seras …" et sa forêt d’If n’est pas autant un inventaire des vicissitudes de la condition humaine qu’une table des Commandements.

« Si tu peux remplir la minute inexorable,
De soixante secondes de chemin parcouru … »

Terribles vers quand on est sous la mitraille et que selon l’expression admirable « le paysage vous fait la guerre » ! John, dont Louis Lambert a fait la connaissance, n’était pas écrasé cependant par l’ombre tutélaire. Il voulait se construire différemment. Point de repos, ni d’échappée pour le père. La fin de l’ouvrage et la fin de l’existence de Kipling ressemblent à un long développement de la dernière phrase des Mémoires d’Outre-Tombe de Chateaubriand, à condition de remplacer le qualificatif « hardiment » par « interminablement ». Pour une fois l’art de la litote bascule du côté hexagonal.


Tu seras un homme mon fils est truffé de bonheurs d’expression. « Ceux qui y ont été n'en sortiront jamais, ceux qui n'y ont pas été n'y entreront jamais : cette guerre nous aura transportés hors du monde. » Si Le feu d’Henri Barbusse et Les croix de bois de Roland Dorgelès se dressent à l’entrée du mémorial, c’est bien Wells, comme le remarquait Marcel Proust, qui a eu la révélation du hors monde. Également quel merveilleux rappel du poème d’Auden consacré à la mort de Yeats « il devint ses admirateurs » ou cette observation sur la grand-mère du narrateur « Elle avait le don de savoir se taire en plusieurs langues » et enfin à propos de "Tu seras…" « Il contenait une foule, car Kipling avait réussi à sortir de soi pour y faire entrer les autres »


Magnifique roman sur le labyrinthe des relations père-fils, construit autour de deux personnages miroirs - l’un ayant rompu avec son père, l’autre ayant perdu son fils - Tu seras un homme mon fils emporte le lecteur loin des rivages indiens que Kipling dit-on implora à son dernier souffle, vers les contrées des douleurs secrètes, au sein de la franc-maçonnerie des inconsolables.

samedi 18 janvier 2020

L’homme qui savait la langue des serpents


Andrus Kivirähk - L’homme qui savait la langue des serpents - Le Tripode





Il en est des grands livres comme de certains rêves. Le lecteur-rêveur répugne à s’en extirper, prisonnier d’un univers, d’une histoire, de quelque chose de profondément original et authentique. L’homme qui savait la langue des serpents appartient à ces contrées d’où l’on ne revient pas tout à fait. Sa force tient en grande partie de son enracinement. L’auteur naquit en Estonie, un pays balte jadis successivement maintenu sous les férules allemandes et soviétiques. Le roman évoque presque sans ambages l’irruption d’un ordre templier, des moines soldats historiquement dénommés les Chevaliers Porte-Glaive, qui fondèrent le village jouxtant la forêt théâtre du récit. Cette fable enserrée dans l’Histoire estonienne explique en partie le succès de L’homme qui savait la langue des serpents.


Le jeune Leemet assiste au départ progressif de ses congénères vers l’agglomération voisine. La perspective d’abandonner une existence de chasseurs cueilleurs au profit d’un quotidien laborieux d’agriculteur fascine les habitants de la forêt. Ils délaissent leurs anciennes croyances au profit du monothéisme chrétien importé par les envahisseurs allemands, au point pour certains d'adopter l’habit de moine. La vie sylvestre n’est pourtant pas sans mystères ni attraits. Le garçon a hérité de son oncle la connaissance de la langue des serpents, un art qui permet d’apprivoiser instantanément les bêtes et de se nourrir de viande à moindre effort. Il y a, comme dans les contes moyenâgeux, des animaux familiers, des ours séducteurs de jeunes filles, des vipères bavardes et amicales, un couple d’anthropopithèques derniers témoins des âges farouches et dresseurs de poux à l’occasion, un grand-père volant, une immense salamandre en sommeil quelque part dans les bois. Elle chassa jadis les chevaliers teutons et Leemet songe à la retrouver et à la réveiller.


Mais rien n’y fait. Le héros et narrateur est conscient d’être le dernier des Mohicans. Ultime témoin d’un monde en voie de disparition, il dresse un constat lucide que n’oblitère pas le voile de la nostalgie. Car sous la fable surgit, comme le note dans sa postface Jean-Pierre Minaudier, le pamphlet. Leemet affronte deux fanatismes, celui de l’obscurantisme religieux sous couvert de modernité et la folie d’Uglas et de Tambet enfermés - je cite - dans leur passion identitaire, avec comme résultat le désastre pressenti. Merveille tombée du ciel, L’homme qui savait la langue des serpents a remporté le Grand Prix de l'Imaginaire 2014.

mardi 7 janvier 2020

Le malheur indifférent


Peter Handke - Le malheur indifférent - Folio





Petit opuscule d’une centaine de pages, Le malheur indifférent raconte ou tente de raconter l’existence de la mère de l’écrivain Peter Handke. Une vie en pointillé d’un être ordinaire abrégée par un suicide. D’origine slovène, elle vécut ses premières années en Autriche dans un milieu rural puis partit à Berlin. Elle y rencontra un employé de banque, père de l’écrivain puis s’installa avec un sous-officier de la Wehrmacht. Handke énumère les renoncements, l'éducation et surtout l'émancipation, fruit défendu des femmes du Troisième Reich, les évènements dramatiques - l’émergence d’Hitler, l’Anschluss, la guerre - qu’elle traverse comme un fantôme avant de terminer son parcours terrestre dans le village natal.


« Elle était ; elle fut ; elle ne fut rien ». Le gouffre intérieur surgi au spectacle du cadavre de sa mère, le choc du suicide poussent l’auteur à déployer son récit dans un tout autre registre que celui d’Un cœur simple ou de Vies minuscules et à interpeller la parole et la littérature. Qui a vécu l’espèce d’effondrement consécutif au décès d’un proche aimé, rappelle Handke, est confronté à l’indicible. Les mots trahissent, réduisent, banalisent : il(elle) a vécu longtemps, n’a pas souffert … L’écriture n’est pas en reste, soumise au piège du romanesque, de la représentation : « L'horreur répond aux lois de la nature ; l'horror vacui dans la conscience. La représentation vient de se former et remarque soudain qu'il n’y a plus rien à représenter. Alors elle tombe comme un personnage de dessin animé qui s'aperçoit qu'il ne marche depuis le début que sur de l'air. »


Il n’est pas étonnant dans ces conditions que le récent Prix Nobel allemand retrouve en fin d’ouvrage une forme d’expression inventée jadis par le Cercle d’Iéna, le fragment, ici patchwork de flashs mémoriels et de réflexions spontanées, jaillissements de langage en réponse aux jaillissements de la douleur. Tel quel Le malheur indifférent se lit comme les notes d’un roman en cours d’élaboration et une réflexion sur les limites du langage.

samedi 21 décembre 2019

Mes vrais enfants


Jo Walton - Mes vrais enfants - Folio SF





« Née en 1926, Patricia Cowan finit ses jours dans une maison de retraite. Très âgée, très confuse, elle se souvient de ses deux vies. Dans l’une de ces existences, elle a épousé Mark, avec qui elle avait partagé une liaison épistolaire et platonique, un homme qui n’a pas tardé à montrer son véritable visage. Dans son autre vie, elle a enchaîné les succès professionnels, a rencontré Béatrice et a vécu heureuse avec cette dernière pendant plusieurs décennies. Dans chacune de ces vies, elle a eu des enfants. Elle les aime tous… Mais lesquels sont ses vrais enfants : ceux de l’âge nucléaire ou ceux de l’âge du progrès ? Car Patricia ne se souvient pas seulement de ses vies distinctes, elle se souvient de deux mondes où l’Histoire a bifurqué en même temps que son histoire personnelle. »


Ma première incursion dans l’univers romanesque de Jo Walton, autrice canadienne d’origine galloise est une surprise. Je n’ai jamais lu d’ouvrage aussi réaliste dans une collection étiquetée SF (folio sf et précédemment Lunes d’encre). La baguette magique responsable de ce tour de passe-passe porte un nom : uchronie, un genre littéraire qui propose au lecteur de découvrir une Histoire alternative à partir d’un point de divergence. Celui-ci se situe à la fin du chapitre 5. Le mariage de l’héroïne avec Mark Anston ou son refus génèrent deux récits, deux mondes décrits alternativement. Le procédé évoque le thème des réalités concurrentes abordé par exemple par P.K. Dick dans Le maitre du Haut Château ou Christopher Priest dans La séparation. Ainsi Tricia est l’épouse malheureuse de Mark et son double Pat, la compagne heureuse de Béatrice.


Mes vrais enfants emprunte à la littérature anglaise du XIXe siècle le personnage de Tricia, une femme dont le seul espoir d’accomplissement social réside dans le mariage. Son mari Mark, avec lequel elle entretient préalablement une longue relation épistolaire, est un bigot ambitieux presque aussi insupportable que Joseph Day l’époux tyrannique de Moïra héroïne du roman éponyme contemporain de Julien Green. Ayant placé ses ambitions professionnelles sous l’éteignoir et enchainé de multiples grossesses, elle parvient cependant peu peu à trouver sa place au sein d’un monde pas très différent du nôtre au sein duquel la lecture du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir lui ouvre d’autres perspectives, malgré une vie sentimentale inexistante, compensée il est vrai par le trajet lumineux de certains de ses enfants.


Tout autre est le destin de Pat. La jeune femme se lance dans une carrière professorale et à la faveur d’un coup de cœur pour l’Italie rédige des guides de voyage qui connaissent un grand succès. A l’aisance matérielle s’ajoutent les joies de l’amour et celles de la maternité. Mais le déclenchement d’une guerre nucléaire et l' attentat qui vient frapper Beatrice assombrissent son univers.


Quelle destinée choisir ? La dernière phrase du texte laisse perplexe. Pourquoi choisir au fond ? La volonté d’accomplissement de ces deux femmes, leurs combats, sont tout aussi admirables. Mes vrais enfants est un roman d’apprentissage impressionnant. J’évoquais plus haut le réalisme : les pages sur le handicap vécu au quotidien sont sans concession. Voilà un ouvrage qui s’affranchit autant des genres que des préjugés.

jeudi 12 décembre 2019

Rivages

Gauthier Guillemin - Rivages - Albin Michel Imaginaire




"Mais à peine avait-elle prononcé ces paroles, qu'elle aperçut le chevalier, et, immobile de surprise, elle garda les yeux fixés sur le beau jeune homme. Huldbrand ne pouvait se lasser de contempler cette gracieuse appa­rition, et cherchait à graver en son âme les traits enchan­teurs de la jeune fille, pensant bien que seul l'étonnement d’Ondine lui permettait de la voir ainsi, mais que bientôt, prise de timidité, elle se déroberait à sa vue. Il en arriva tout autrement. Car après avoir longtemps regardé le jeune homme, elle s'avança familière, se mit à genoux devant lui, et jouant avec une médaille d'or suspendue par une chaîne au cou de Huldbrand, elle lui dit : -gracieux et beau seigneur, comment donc es-tu enfin arrivé à notre pauvre chaumière ? T'a-t-il fallu errer de longues années avant de nous trouver ? As-tu traversé la sauvage forêt, gentil ami ? »


« Apprends, ami, qu’il existe dans le monde invisible qui enveloppe le monde où tu évolues, des êtres vivants dont l’existence se manifeste rarement aux hommes. Dans ces flammes se jouent les énigmatiques Salamandres ; des Gnomes malicieux peuplent les profondeurs de la terre ; les Sylvains habitent les forêts ; les Sylphes traversent sans cesse les airs ; et dans les mers, les lacs, les torrents, les ruisseaux, vit le peuple innombrable des Ondins. »


Ondine - Friedrich de La Motte-Fouqué



Le monde est Forêt. D’aucuns l’appellent Le Dômaine. En son sein les hommes ont construit une ville qu’ils agrandissent incessamment au prix d’une terrible lutte avec la nature. L’un d’entre eux, Le Voyageur, s’en échappe malgré les rumeurs funestes colportées sur le monde d’au-delà des murailles. Il se découvre alors un don mystérieux lui permettant de se « téléporter » d’arbre en arbre et de parcourir ainsi des distances considérables.  Dans sa fuite, il rencontre Sylve, une jeune fille appartenant au peuple des Ondins. Ceux-ci sont les descendants d’une communauté Les Tuatha   Dana, des insulaires, qui abordant jadis les rivages d’Erenn furent progressivement repoussés dans la Forêt par les hommes. Les deux jeunes gens tombent immédiatement amoureux l’un de l’autre et Le Voyageur s’installe dans le village de Sylve, Sraidhbaile. Les Ondins y vivent une existence paisible en harmonie avec la Nature. Ce qui ne signifie pas qu’ils n’ont pas d’ennemis.


Un poème de Pierre-Jean Jouve, un des poètes français les plus complexes du XXe siècle, en épigraphe d’un roman de fantasy, qui l’eut cru ! Il côtoie Gaston Bachelard, le merveilleux Gérard de Nerval, Hugo, Baudelaire, Rousseau et autres têtes couronnées. Au premier abord ce texte présente les caractéristiques d’un syncrétisme entre mythologie irlandaise et germanique. Va donc pour les connotations celtiques, mais les racines du récit, hanté par les ombres de Julien Gracq (Le rivage des Syrtes, Un balcon en forêt), Nerval (Sylvie - Sylve, une des filles du feu), la pièce de théâtre Ondine de Jean Giraudoux qui vit éclore le talent d’Isabelle Adjani, témoignent de l’ascendance d’un courant littéraire apparu à la fin du XVIIIe siécle nommé romantisme allemand. Citons pèle mêle De La Motte-Fouqué, Les Elfes d’Edward Tieck, Les contes des frères Grimm.


Le parcours de l’auteur, Gauthier Guillemin, enseignant au Niger puis en Guyane explique en partie cet engouement. Par instants il retrouve la fièvre stylistique de ses glorieux ainés (mais tempérée de lucidité) : « Là, l'esprit peut enfin, après la contemplation, s'élever, vagabonder à son aise en croyant, à tort ou à raison, qu'il n'y a pas de barrières à ses spéculations, pas plus qu'il n'y a de bornes à l'univers où il évolue. L'Homme, tiré vers l'infini de la voûte céleste, dans un légitime sursaut d'orgueil, se compare au tout dont il n'est qu'une partie. Parce que son esprit semble pouvoir renfermer tout ce qu'il perçoit, il pose comme acquis sa pleine liberté en croyant maîtriser la surface de la Terre. Il affirme mesu­rer la finitude du monde à l'aune de son infinitude, et pour peu replongerait dans le confort des croyances her­métiques, au temps béni où des érudits résolvaient tous les problèmes par l'analogie. ». Peu à peu au fil de l’intrigue le roman retrouve les éléments de langage d’une fantasy tolkienne. L’histoire, lente, semble le préliminaire d'un ensemble plus vaste. Mais rappelons que les romantiques allemands privilégiaient la forme courte, comme les contes.


Homme et femme contemplant la lune - C.D Friedrich
L’illustration de couverture d’Aurélien Police illustre parfaitement une remarque de Bachelard qui dans Poétique de l’espace assimilait l’immensité de la Forêt à l’immensité intérieure c'est-à-dire celle de l’esprit humain. Pour ma part j’y ai vu une réminiscence des toiles de Caspard David Friedrich (1). Au final Rivages est une bonne surprise, une fantasy dans laquelle j’ai cru déceler l’ultime bourgeon d’une vieille floraison littéraire.



















(1)         Et aussi  https://fr.wikipedia.org/wiki/Romantisme_allemand#/media/Fichier:Caspar_David_Friedrich_-_Wanderer_above_the_sea_of_fog.jpg


samedi 7 décembre 2019

Bagdad, la grande évasion


Saad Z. Hossain - Bagdad, la grande évasion - Folio SF





Saad Z. Hossain est un auteur bangladais de langue anglaise. Il vit à Dhaka au Bangladesh. Romancier et journaliste il a publié trois romans. Le premier Bagdad, la grande évasion a été traduit en France aux éditions Agullon, un second Djinn City paru en 2017 devrait faire l’objet d’une traduction chez le même éditeur. Enfin, The Gurkha and the Lord of Tuesday a vu le jour chez Tor.com en 2019.


Bagdad 2004. La chute de Saddam Hussein a plongé la capitale de l’Irak dans le chaos. Sous le crépitement des armes de milices antagonistes, se joue une autre bataille, millénaire cette fois. Deux immortels natifs du VIIIe siècle, un Druze et le fameux médecin Avicenne, s’affrontent pour la détention d’une montre renfermant le secret de la longévité éternelle. Un chef religieux chiite vient se mêler à la lutte. D’autres protagonistes entrent bientôt involontairement dans la dance : un duo de tueurs pressé de quitter Bagdad pour récupérer le trésor de Tarek Aziz à Mossoul, et un sous-officier américain malin bien décidé à faire fructifier ses affaires dans la débâcle générale.


Roman surprenant ayant pour théâtre d’opération un conflit contemporain, Bagdad, la grande évasion se situe dans la tradition de la satire militaire popularisée au cinéma par MASH, Catch 22, De l’or pour les braves … et en littérature par Kurt Vonnegut ou Joe Haldeman. L’accumulation de figures ésotériques ou mythologiques - Les Furies, des Djinn, des alchimistes - incline le récit vers une fantasy urbaine façon Les voies d’Anubis ou Perdido Street Station.


Au milieu d’une assemblée de fous furieux ou d’opportunistes se détache le personnage de Dagr, ancien professeur d’histoire et victime collatérale par excellence :
« Vous alors, professeur, fit Avicenne en plissant les yeux. Je vous connais. Votre femme mourra sous mes coups.  J’ étranglerai votre fille et lui ôterai la vie à petit feu. Je tuerai vos amis et leurs amis. Croyez-vous que je n’ai pas fait pire durant mes longues années d’existence ?
Ma fille est morte, répliqua Dagr. Ma femme est morte. J'avais deux amis. L'un d'eux s'est fait sauter pour éliminer votre chien de garde. Hassan Salemi. (Dagr se mit à rire mais s'étouffa presque de douleur.) Vous ne prendrez rien. »


Ce récit, enlevé, drôle malgré tout, se lit d’une traite. Indirectement et sans pathos Hossain jette un œil sans concession sur l’espèce humaine. A recommander sans réserve, y compris les traditionnels remerciements assaisonnés ici au vinaigre.