mercredi 18 juillet 2018

Bonjour Monsieur Ellison


Harlan Ellison - La machine aux yeux bleus - Flammarion Imagine






Parmi les événements de mon existence à passer sous silence, figure la participation à une anthologie proposée par un défunt site internet consacré à la science-fiction. Ne demeure que le souvenir du titre d’une pitoyable nouvelle : Soins Attentifs à l’Usage des Nyctalopes Apathiques. Quelle mouche m’avait piquée pour rédiger cette … chose ? Harlan Ellison et ses Dangerous Visions bien sûr ! « Eclatez-vous ! » avait-il lancé aux auteurs participant à cette compilation historique parue en 1967 (l’année de Sergent Pepper) et traduite en 1975. Mais se lâcher est une chose et écrire correctement en est une autre. J’avais oublié le second terme de la proposition. Dans l’ouvrage chroniqué ici, le natif de Cleveland - récemment décédé - évoque d’ailleurs avec un soupir ennuyé les productions du fandom …


La machine aux yeux bleus est un recueil de nouvelles du trublion de la SF, paru en 2001, et choisies par Jacques Chambon. L’ouvrage épuisé attend une déclinaison en poche. Il fait figure d’exception dans la mesure où Harlan Ellison étant en quelque sorte son propre anthologiste, n’admettait pas que ses textes courts soient dispersés. Plusieurs traducteurs ont été mis à contribution, l’ensemble constituant, selon la formule heureuse d’Olivier du forum Culture SF, un Livre d’or auquel il n’a jamais eu droit. Un commentaire de l’auteur (avec Ellison on n’y échappait jamais) introduit et contextualise chaque récit.


Les douze fictions du volume naviguent entre fantastique et mainstream. Certaines, très anciennes, datent de l’époque où Robert Silverberg était le voisin de palier newyorkais de l’écrivain. Nostalgie … Encore plus en amont, les références à des séries télévisuelles datant des années 40 égarent un peu le lecteur : mention spéciale à la traductrice Isabelle DELORD-PHILIPPE qui heureusement ne lésine pas dans « Rires préenregistrés » sur les notes de bas de page. Celles-ci rappellent qu’Harlan Ellison a travaillé comme scénariste pour le cinéma et la télévision et a alimenté notre imaginaire collectif au travers de productions légendaires comme Au-delà du réel, Alfred Hitchcock présente, Des agents très spéciaux, Star Trek, Babylon 5


La tonalité des récits évoque parfois Sturgeon. Leur matière première c’est l’être humain et ses souffrances : le mal de solitude, la difficulté de la vie en couple, l’incompréhension. Ellison oscille entre tendresse et rébellion. De ces fictions on retiendra d’abord la nouvelle éponyme « La machine aux yeux bleus ». Une machine à sous d’un casino de Las Vegas tombe amoureuse d’un joueur fauché. Chaque fois qu’il introduit une pièce, elle délivre un jackpot. Mais quel en est le prix ? Dans « La plainte des chiens battus », une newyorkaise assiste depuis son balcon au meurtre d’une femme dans la cour de l’immeuble. Les voisins ne réagissent pas comme s’ils assistaient à un rite sanglant. En bref, la ville considérée comme un monstre froid. « Jeffty a cinq ans » petit bijou de nostalgie reçut un Hugo. Donny et Jeffty sont copains depuis l’âge de cinq ans. Mais le second ne vieillit pas et garde un esprit de petit enfant au grand désespoir de ses parents. Les années passent et Donny devenu adulte revient voir occasionnellement son toujours jeune ami. C’est alors qu’il remarque un fait étrange : lorsque Jeffty allume son poste radio, il capte les émissions du passé. Récit sur la part d’enfance que nous conservons en nous, « Jeffty a cinq ans » remporte tous les suffrages. Thème Dickien pour « Retour de flamme ». Un homme voit ressurgir dans un ordre antéchronologique les femmes de sa vie. « Toute ma vie est un mensonge » m’a impressionné. L’histoire raconte la vrai-fausse amitié entre un écrivain brillant et un compère moins doué. Harlan Ellison a transposé dans son récit l’inimitié bien connue d’Edgar Poe et de Rufus Wilmot Griswold. « Rires préenregistrés » est un portrait acide du milieu télévisuel et du cinéma et l’histoire d’une femme transformée en IA à partir des bandes sons de ses films ou émissions. Dans « Le mal de solitude » l'auteur, en relatant un divorce, dit l'amour impossible, l'abîme entre les êtres, et le salut par l'écriture.


Les autres fictions hormis « Le prix de la sueur », une œuvre de commande express pour une émission radio et « Vengeance aveugle » ne déméritent pas. « La course de la reine rouge » évoque la série TV Code quantum. Un homme traversant contre son gré des mondes parallèles est contraint d’incarner temporairement des existences humaines. « Le septième jour » raconte l’affrontement d’un homme et de son double.


J’ai gardé pour la fin « Ecoute l’horloge sonner le temps ». Elle vaut son pesant de commentaire, puisque rédigée, nous apprend l’écrivain, dans une tente en plastique à l’entresol d’un hôtel, en réaction au refus de l’état d’Arizona de ratifier un amendement pour l’égalité des droits. L’intrigue ? Un homme passe au travers de son existence et se retrouve dans les limbes en compagnie de millions d’autres. Aura-t-il une seconde chance ? Ecrit avec une merveilleuse simplicité et économie de moyens, ce texte donne la clef de l’énigme Ellison : un être passionné, éternellement jeune qui empoigna la vie et son métier à bras le corps.

mercredi 4 juillet 2018

Stalker


Arkadi & Boris Strougatsky - Stalker Pique-nique au bord du chemin - Folio SF







Vingt ans après la catastrophe de 1986, les touristes commencèrent à affluer sur les lieux du cataclysme. Aujourd’hui, outre des excursions dans les rues et les habitations fantômes de la ville de Pripiat, des guides proposent de visiter Tchernobyl et sa centrale nucléaire de sinistre mémoire. On appelle ces hommes des stalkers, c'est-à-dire des traqueurs d'objets, un surnom attribué aussi aux fameux liquidateurs russes qui jouèrent les pompiers de la mort dans la centrale en feu. Au cœur de cette mythologie ancrée au cœur d'une des grandes tragédies du XXe siècle, un texte de science-fiction publié 14 ans avant la catastrophe par Arkadi & Boris Strougatski, traduit une première fois en France en 1981 chez Denoël puis réédité successivement chez le même éditeur et en poche. A y regarder de plus près Stalker n'est pas Tchernobyl, mais pourrait l’être …


Redrick Shouhart travaille comme laborantin à l'institut international des cultures extra- terrestres de la ville de Harmont. En échange de quelques billets rapidement liquidés en beuveries frénétiques, il explore et ramène des objets étranges issus de la Zone.
La Zone est l’une des six aires où dit-on débarquèrent et repartirent en toute discrétion des êtres venus d'ailleurs : un pique-nique sidéral en quelque sorte tel qu’il ressort dans le titre originel Piknik na obotchine. Un trafic officiel, et officieux, s'organise autour de la capture des reliefs de cette visite éclair. Trafic non sans danger, car les objets en question dont la nature et le fonctionnement échappent à l'entendement humain, gisent dans des territoires dangereux défiant les lois de la physique.


Découpé chronologiquement en quatre longs chapitres, le récit est bâti autour du personnage de Redrick Shouhart. Pour lui et ses semblables, la Zone constitue le seul moyen d'existence, en même temps qu'une addiction destructrice. Le stalker, à l'image d’Aguirre, héros du film de Werner Herzog, poursuit un eldorado symbolisé par un objet mythique, la Boule d'or, alors même que son univers personnel part en déliquescence. La première partie écrite dans un style âpre et rapide, à la première personne, donne le ton du roman. Il relate une incursion dans la Zone façon Le salaire de la peur, matière aussi à pénétrer l'univers mental de Shouart, personnage frustre, déterminé et révolté.


Plus nerveux que le précédent opus des frères Strougatski Il est difficile d'être un dieu, Stalker présente néanmoins quelques similitudes avec celui-ci. On retrouve en premier lieu - comme chez Stanislav Lem d’ailleurs - le thème de l'incommunicabilité. L’intrigue d’une noirceur que n’aurait pas reniée Thomas Disch dépasse le cadre science-fictionnesque pour déboucher sur une réflexion sur la condition humaine, sur l’absurde, l’apparentant ainsi aux inquiétudes sœurs formulées par Beckett, Camus ou Kafka.


L’angoisse culmine au cours d'une scène centrale entre Pilman le scientifique et Nounane, Quelles étaient les motivations des Visiteurs ? Nous n'en saurons rien, puisque la vocation de l’Homme n'est pas de comprendre, mais de s'adapter, ou pire de parasiter comme des fourmis dévorant les restes d'un pique-nique. Outre cette scène, la visite de Nouane à la famille de Shouart confère au chapitre 3 une exceptionnelle force dramatique à laquelle succède dans le chapitre suivant un final étourdissant, comme en boucle avec le début du roman :  "Du bonheur pour tout le monde, gratuitement, et que personne ne reparte lésé !".


Récit d'invasion extra-terrestre qui n'en est pas un, ou catastrophe écologique, Stalker déjoue tous les poncifs de la science-fiction. Mythologie Tchernobylienne, déclinée au cinéma et en jeu vidéo, ce roman impressionnant rejoint aussi les grandes interrogations contemporaines.


vendredi 29 juin 2018

Le fini des mers



Gardner Dozois - Le fini des mers - Le Bélial’








Un matin de Novembre, quatre vaisseaux extraterrestres atterrissent sur le continent nord et sud-américain. Selon un protocole bien établi dans la littérature de science-fiction depuis H.G Wells, les envahisseurs prennent leur temps pour débarquer, laissant les autorités terrestres encercler, menacer, balancer une bombe atomique, tenter de communiquer ou de percer la coque des navires. Agacés par toute cette agitation, ils finissent tout de même par gommer une partie du Venezuela histoire de montrer qu’on n’est pas là pour rigoler. Lesdites bestioles daignent enfin se montrer, mais o surprise s’adressent exclusivement aux IA conçues par les humains, et aux Autres, une espèce extraterrestre mais autochtone celle-là vivant depuis la nuit des temps chez nous sur un autre plan d’existence.


Aux premières loges, un petit garçon sans doute mutant, voit le monde partir à vau l’eau. Le sien est déjà un enfer. Adepte de l’école buissonnière et abonné à la maltraitance paternelle, Tommy Nolan, bien loin du deaf, dumb and blind boy chanté par Les Who trouve une échappatoire en conversant avec les Autres ou des Jibelins.


Le fini des mers, novella du regretté Gardner Dozois, sent bon son 1973, avec ses réminiscences de guerre froide et ses IA rebelles. La création du personnage de Tommy Nolan apporte néanmoins un peu de fraicheur. L’auteur restitue à merveille la perception de l’univers adulte par les yeux d’un enfant, son quotidien, ses jeux, la lente destruction d’un foyer familial et la montée de l'horreur.


Le texte oscille curieusement entre La guerre des mondes et Les 400 coups de Truffaut. Mais à la différence du film du cinéaste français il n’y a pas de mer libératrice pour Tommy. Le fini des mers, qui aurait pu s'appeler Quand la Terre s'arrêta ou Le silence de la mer, titre d’un roman de Vercors, raconte l’innocence réduite au silence, la mort du monde vue par un enfant. Débutant lourdement ce conte cruel s’achève dans l’émotion.


mardi 26 juin 2018

Vers le Phare


Virginia Woolf - Vers le Phare - Folio classique






Quelque temps avant le début de la Première guerre mondiale, une famille et quelques amis passent une soirée dans une ile au large de l’Ecosse. Dans les sujets abordés surgit l’idée d’une excursion en bateau vers un phare. Les prévisions météorologiques semblant défavorables le projet est remis sine die. Puis éclate la guerre. Bien des années plus tard les survivants reviennent dans la maison abandonnée.


Vers le Phare (To the Lighthouse) est un des romans les plus célèbres de Virginia Woolf née Adeline Virginia Alexandra Stephen en 1882 à Londres et décédée en 1941. De fréquents épisodes dépressifs marquèrent une existence cependant brillamment remplie, nourrie de la création d’œuvres novatrices et de l’animation de la vie intellectuelle britannique. Elle se lia d’amitié avec H.G Wells et le poète américain T.S Eliot. Fondatrice des éditions Hogarth Press, elle eut en mains le manuscrit d’Ulysse de James Joyce qu’elle refusa. Elle épousa en 1912 Léonard Woolf et eut une liaison avec la poétesse Vita Sackville-West. Par l’écriture et l’existence, en tant que femme et artiste, Virginia Woolf n’eut de cesse de revendiquer sa liberté, desserrant en quelque sorte le corset victorien imposé alors au « deuxième sexe ».


Les quelques lignes du premier paragraphe peuvent sembler rapides Elles résument cependant un roman largement autobiographique où selon la formule consacrée l’introspection prend le pas sur l’intrigue. Le lecteur plonge dans l’esprit des différents personnages, succession de méditations individuelles et d’observations évènementielles où l’imaginaire de la pensée se déploie en vagues successives. Mrs Ramsay occupe la place traditionnelle dévolue aux femmes de son époque. Mère de huit enfants, l’hôtesse et âme de ces lieux prend soin des invités. Elle craint et aime son mari un professeur d’université distant et carriériste, mais néanmoins amoureux d’elle. Charles Tanslay, jeune homme pauvre, ambitieux et surtout maladroit tente de le suivre dans son sillage. D’autres caractères moins austères complètent le tableau : Lily Briscoe justement, peintre de son état et double de Virginia Woolf, au grand dam de Tanslay qui dénie tout talent aux femmes, Augustus Carmichael, vieux poète isolé dans son coin, William Banks botaniste réfugié dans ses livres.


Le récit est divisé en trois parties, la première consacrée à la soirée dans l’ile de Skye, la troisième à la promenade en mer. Entre les deux l’auteure britannique a conçu un interlude intitulé « Le Temps passe », à l’image de ces pièces de théâtre où le rideau tombe clôturant un acte ; l’éclairage s’éteint et un récitant jette un pont entre deux époques. Le récitant ici est le Temps lui-même et ses mains impitoyables : la nature insensible prompt à effacer les êtres et les choses dans son châtiment végétal, le vent chasseur de souvenirs d’une maison abandonnée. Inspirateur de Marcel Proust et de la Recherche, le philosophe Henri Bergson a-t-il aussi guidé Virginia Woolf : « […]  la vie au lieu d’être faite de menus incidents distincts vécus l’un après l’autre, se ramassait et se recourbait comme une vague qui vous soulève et vous précipite ensuite, dans un jaillissement d’écumes, là sur la grève »? La description du fort lien affectif unissant le petit James et sa mère Mrs Ramsay au début du roman, le père intrus, nous ramènent d’ailleurs aux premières pages de Combray.


Le texte se clôt sur la ballade en mer et l’achèvement de la toile de Lily Briscoe. A mi-chemin du roman et de la poésie To the Lighthouse, publié en 1927 ouvrit une nouvelle page de la littérature au même titre que les contributions des contemporains de Virginia Woolf cités ici.

On se fera une idée de la beauté de cette écriture en lisant un extrait issu de la seconde partie :



« Mais après tout qu'est-ce qu'une nuit ? Un court espace, surtout quand les ténèbres s'estompent si vite, et que si vite un oiseau siffle, un coq chante, un vert tendre s'avive, comme une feuille naissante, au creux de la vague. La nuit, pourtant, succède à la nuit. L'hiver en tient tout un jeu en réserve qu'il distribue également, régulièrement, de ses doigts infatigables. Elles allongent ; se font plus sombres. Il en est qui portent en leur ciel des planètes brillantes, des disques de clarté. Les arbres d'automne, tout ravagés qu'ils sont, ont l'éclat de drapeaux en lambeaux rougeoyant dans l'ombre fraîche des caveaux des cathédrales où des lettres d'or sur des pages de marbre racontent la mort au combat et les ossements blanchis, calcinés, tout là-bas dans les sables des Indes. Les arbres d'automne luisent à la clarté jaune de la lune, à la clarté des lunes de moissons, celle qui mûrit le fruit du travail, lisse les chaumes et bleuit la vague qui doucement se brise sur la grève.

On eût dit à présent que, touchée par le repentir des hommes et tout leur labeur, la bonté divine avait entrouvert le rideau et révélé à notre vue, seul et distinct, le lièvre dressé ; la vague qui retombe ; la barque qui tangue ; toutes choses qui, si nous les méritions, seraient nôtres toujours. Mais hélas, la bonté divine tire le rideau, d'un coup sec ; tel n'est pas son bon plaisir ; elle cache ses trésors sous un déluge de grêle et tant les brise, et tant les mêle qu'il paraît impossible que leur calme nous soit jamais rendu ou que nous puissions jamais composer à partir de leurs fragments un ensemble parfait ou lire dans les débris épars les mots clairs de la vérité. Car notre repentir mérite tout juste un aperçu ; notre labeur, tout juste un répit.

Les nuits à présent sont pleines de vent et de saccage ; les arbres plongent et se courbent et leurs feuilles tourbillonnent pêle-mêle avant de tapisser la pelouse, de s'entasser dans les chéneaux, d'engorger les conduits et de joncher les sentiers détrempés. La mer aussi se soulève et se brise, et si quelque dormeur, imaginant trouver sur la plage, qui sait, une réponse à ses doutes, un compagnon de solitude, rejette ses draps et descend marcher seul sur le sable, aucune image d'apparence secourable et divinement empressée ne se présente aussitôt à lui pour restaurer l'ordre dans la nuit et amener le monde à refléter le champ de l'âme. La main s'amenuise dans sa main ; la voix mugit à son oreille. Pour un peu il semblerait inutile au milieu d'une telle confusion de poser à la nuit ces questions sur le quoi, le pourquoi et pour quelle raison, qui incitent le dormeur à déserter son lit pour chercher une réponse.

[Mr Ramsay, titubant le long d'un couloir, tendit les bras un matin sombre, mais, Mrs Ramsay étant morte assez soudainement la nuit précédente, il tendit les bras. Ils restèrent vides.] »

lundi 18 juin 2018

La Malvenue


Claude Seignolle - La Malvenue - Libretto







Au début du XIXè siècle, une malédiction poursuit les propriétaires d’une ferme solognote. Tout commence lorsque Moarc’h, fermier de la Noue décide un jour de labourer un arpent de terrain délaissé par ses prédécesseurs. La vie est dure pour ces paysans qui s’efforcent d’arracher leur subsistance à une terre rétive à fournir son content de blé. Cédant à l’idée d’accroitre ses revenus, l’homme entreprend de creuser des sillons dans le lieu-dit La Malnoue, ainsi nommé à cause de sa mauvaise réputation. L’endroit est gorgé d’eau, mais restant sur son idée première Moarc’h lance ses bœufs. Soudain le soc de sa charrue bute sur un obstacle. La tête d’une statue git dans sol. Curieux, le fermier ramène l’objet chez lui, sans se douter qu’il vient de semer le germe de malheurs futurs dans sa maison. Non seulement la terre ne produira rien, mais il transmettra une malédiction à sa fille Jeanne.


Claude Seignolle, grande figure de la littérature fantastique, fut aussi à sa manière un ethnologue, inventoriant contes et légendes des régions françaises. La Malvenue est considéré comme son chef d’œuvre.


Ce court texte de 200 pages, âpre et mystérieux, épouse les bois et les landes, leurs saveurs, leurs légendes. Il conte la peur et la fièvre de personnages extirpés du rythme lent des labours par des forces nocturnes et maudites. Le destin de Moarc’h et de sa fille s’entremêlent en des narrations alternées. Jeanne, la Malvenue, émerge de ce roman. Au-delà de l’archétype moyenâgeux de la sorcière ou d’une sylphide du mal, elle incarne la figure de l’être craint et désiré. Comme Manon, l’héroïne de Pagnol, son destin s’écrit dans l’eau. Une image de femme libre en quelque sorte.


L‘ombre de Maurice Genevoix plane sur ce beau texte. A l’inverse la statue enterrée dans le marais a peut-être inspiré Jacques Abeille.


Et je me dis : je suis un enfant de Septembre,
Moi-même, par le cœur, la fièvre et l'esprit
Et la brûlante volupté de tous mes membres,
Et le désir que j'ai de courir dans la nuit
Sauvage, ayant quitté l'étouffement des chambres.


Patrice de La Tour du Pin - Les enfants de Septembre

dimanche 10 juin 2018

La ballade de Black Tom


Victor Lavalle - La ballade de Black Tom - Le Bélial’








La vie de Charles Thomas Tester n’est pas ce qu’on pourrait appeler un jardin de roses. Surtout quand on en endosse la peau d’un noir américain vivant à Harlem en 1924. Peu désireux d’emprunter les pas d’esclaves salariés de ses parents (sa mère est morte à la tâche), le jeune homme fait sembler de jouer de la guitare offerte par son père pour gratter quelques sous. Dans la quête de gains plus substantiels, ses errances le portent parfois ailleurs, dans le Queens par exemple. Il fait commerce de livres avec une vieille dame inquiétante au nom de divinité égyptienne, ou anime les soirées d’un certain Robert Suydam, un riche excentrique versé dans les sciences occultes. Mais le plus grand danger de ces quartiers aisés restent les Blancs et les flics qu’il convient d’éviter afin de ne pas subir coups ou vexations.


La ballade de Black Tom est la première œuvre traduite de Victor Lavalle, écrivain new-yorkais né en 1972, auteur de quatre romans et d’un recueil de nouvelles. Le romancier s’attaque ici à une  nouvelle de HP Lovecraft « The Horror Red Hook » dont il propose une relecture. Il ne s’agit pas de n’importe quel challenge. Le texte du reclus de Providence est un condensé de phobie raciste et de peur de la modernité.


Peur, voilà le maître mot. Lavalle opère un premier renversement en lui substituant un autre vocable, la haine. Celle qu’éprouve le jeune Tester, un de ces noirs issus de la « Tour de Babel » aux « dialectes blasphématoires » - pour reprendre les expressions de Lovecraft - à l’égard de l’establishment blanc. On retrouve entre autres, les personnages de Ma Att, de Suydam, du policier Malone. Dans le récit originel, le grand auteur fantastique avait représenté l’inspecteur sous les traits d’un homme intelligent et sensible. Victor Lavalle en fait sobrement un flic blanc un plus malin que les autres. Le récit est composé de deux parties, la première portée par le héros, la seconde par Malone, car Tester, élève de Suydam, devient Black Tom, personnage hors champ aspiré dans une réalité supérieure. Autre renversement, la novella de Lavalle s’achève à Chepachet là où démarre la fiction de Lovecraft.


Quel but poursuit Black Tom ex Charles Thomas Tester ? La dernière parole proférée à Malone le révèle : « Je préfère cent fois Cthulhu aux monstres que vous êtes ». Comme l’a remarqué Jean-Daniel Brèque, échanger un tyran contre un autre c’était déjà le propos de James Tiptree dans « The women men don’t see ».
                                                                                              

L’auteur a particulièrement réussi les scènes de terreur dans la  maison de Robert Suydam et les sous sols des trois immeubles de Red Hook. Dans ce qui constitue un des meilleurs « Une Heure-Lumière »  publié à ce jour, Victor Lavalle rend un hommage appuyé et critique à son illustre aîné. Innombrables en effet sont les mondes. Un univers suffit à peine à faire émerger la vie, mais toute vie s’éclaire de mille univers.

jeudi 7 juin 2018

Les 50 ans de 2001, l'Odyssée de l'espace

Une inclusion de Barry Lyndon dans 2001 ?


A jamais mon film préféré, même si Blade Runner le talonne. Bien sûr, je me suis lassé à la longue du Also Sprach Zarathustra et de sa grosse caisse. Mais depuis la découverte de cette œuvre en 1968 avec mon père dans un cinéma de la Place Clichy à Paris, j' y reviens toujours. Je veux dire par là que je ne cesse de découvrir des choses. Récemment sur le forum ami de Culture SF, on s'interrogeait sur la signification de la fin de 2001. Pourquoi Bowman vieillit-il et renait-il  ? On peut se référer au livre d'Arthur Clarke, mais ce n'est pas une explication cinématographique. Or plus en amont dans le film, l'ordinateur fou HAL endure la même métamorphose. Parvenu au plus haut degré de sophistication au point de tenter d' éliminer et de se substituer à  l'équipage humain, il est désactivé à petit feu par l'astronaute survivant : l'Alzheimer comme châtiment. Son créateur le renvoie au néant. Bowman subit un destin analogue. Tout est cycle, révolution et valse dans 2001. Sur les traces de Prométhée, l'homme oscille entre deux abimes, le noir couleur de l'inconnu et le blanc symbole de la folie.