samedi 21 avril 2018

Gatsby le magnifique


F. Scott Fitzgerald - Gatsby le magnifique - Folio







Dans les années 20, le jeune Nick Carraway loue une maison à Long Island. Issu d’une famille aisée du Middle West il entreprend une carrière de courtier à New York et cherche un point de chute loin des chaleurs estivales de la Grosse Pomme. On ne saurait mieux tomber. Tout au long de la baie de Manhasset se succèdent de riches villas habitées par des dynasties patriciennes ou par la nouvelle classe dominante. La modeste demeure de Carraway jouxte la gentilhommière impressionnante de Jay Gatsby, un milliardaire assez mystérieux au train de vie ostentatoire, conviant régulièrement le gratin new-yorkais à des fêtes somptueuses.


Le jeune homme reçoit sans discontinuer des cartons d’invitation. Son hôte lui donne la clef de cet intérêt soudain : Nick Carraway est le cousin de Daisy, une femme que Gatsby a aimé voici cinq ans et désire encore passionnément. Entre temps elle a épousé Tom Buchanan héritier d’un puissant clan originaire de Chicago. Le couple réside aussi à Long Island, de l’autre côté de la rive. Nouveau riche contre fortune solidement établie, le ton est donné.


Que reste t’il de ce roman rédigé aux âges du Charleston, mettant aux prises des personnages vivant dans un monde irréel, et parsemé de phrases toutes aussi irréelles ? « […] j’ai peu après participé à cette migration teutonne tardive connue sous le nom de Grande Guerre. J’ai pris un si vif plaisir à la contre-attaque qu’à mon retour je ne pouvais plus rester tranquille. » L’offensive du Chemin des Dames n’avait pourtant rien d’une partie de polo …


Nonobstant ces agacements, subsistent le récit d’une histoire d’amour tragique et surtout une écriture d’une élégance souveraine qui, magnifiée par la traduction de Philippe Jaworsky, devrait satisfaire les gardiens du temple.

« - … un soir d’automne, cinq ans plus tôt, ils marchaient dans la rue à l’époque où les feuilles tombent, et ils arrivèrent à un endroit où il n’y avait pas d’arbres et où le clair de lune blanchissait le trottoir. Ils s’arrêtèrent et se tournèrent l’un vers l’autre. La soirée était fraîche, traversée de cette mystérieuse fébrilité qui vient aux équinoxes deus fois par an. Les lumières paisibles des maisons se répandaient dans l’ombre avec un bourdonnement, et il y avait parmi les étoiles tout un remue-ménage. Du coin de l’œil, Gatsby vit que les blocs de pierre des trottoirs formaient en réalité une échelle, qui s’élevait jusqu’à un endroit secret au-dessus des arbres. Il pourrait y monter, s’il montait seul, et une fois là haut sucer le sein de la vie, avaler à pleine gorge le lait incomparable de l’enchantement.
Son cœur battait de plus en plus vite à mesure que le blanc visage de Daisy se rapprochait du sien. Il savait que lorsqu’il aurait embrassé cette jeune fille et uni pour toujours à cette haleine périssable ses visions à lui, ses indicibles visions,  son esprit cesserait de s’ébattre comme l’esprit de Dieu. Aussi attendit-il, écoutant un moment encore vibrer le diapason dont on venait de frapper une étoile. Puis il l’embrassa. Au contact de ses lèvres, elle s’épanouit comme une fleur, et l’incarnation fut accomplie.
Il y avait dans ce qu’il disait et même dans son épouvantable sentimentalité, un-je-ne-sais- quoi  qui provoquait chez moi une vague réminiscence – un rythme insaisissable, un fragment de paroles perdues que j’avais entendues bien des années plus tôt.. Pendant un instant une phrase essaya de se former dans ma bouche et mes lèvres s’entrouvrirent comme celles d’un muet. On aurait dit que sur elles cherchait à s’exprimer une force, bien plus qu’un souffle de surprise ; mais aucun son ne s’en échappa, et ce qui avait été tout près de me revenir en mémoire est demeuré incommunicable à jamais. »

En témoigne ce fragment, Gatsby est un personnage idéaliste, entre ciel et terre. A l’opposé, la brute Buchanan et la frivole Daisy forment un couple sans scrupule écartant tout ce qui pourrait menacer leur mode de vie. Gatsby c’est aussi Fitzgerald à la poursuite de la reconnaissance littéraire alors même que son existence bascule dans la tragédie.  Ainsi demeure ce roman scintillant de mots impérissables.

« Et comme je demeurais à sans bouger, méditant sur ce vieux monde inconnu, je songeai à ce que fut l’émerveillement de Gatsby lorsqu’il aperçut la lumière verte à l’extrémité de la jetée de Daisy. Il avait fait un long chemin jusqu’ à cette pelouse bleue, et son rêve avait du lui sembler si proche qu’il ne pouvait manquer de l’empoigner. Il ne savait pas que le rêve était déjà derrière lui, quelque part dans la vaste obscurité de la ville, où les champs noirs de la république s’étendaient toujours plus loin dans la nuit.
Gatsby croyait en la lumière verte, en l’avenir orgastique, qui d’année en année, recule devant nous. Il nous a échappé cette fois ? Peu importe … Demain nous courrons plus vite, nous tendrons les bras plus loin… Et un beau matin …
C’est ainsi que nous avançons, barques à contre-courant, sans cesse ramenés vers le passé. »

mardi 10 avril 2018

Désert du monde, désert du réel


Jean-Pierre Andrevon - Le désert du monde - Denoël Présence du futur





Nota : cet article contient de nombreux spoilers dans sa deuxième partie.



Un homme sans nom et sans passé s’éveille un matin dans une maison inconnue. Il n’a aucune idée de son identité ni des circonstances qui l’ont jeté en ce lieu. Un silence total, mortel règne. Une lente et anxieuse exploration des autres pièces confirme son pressentiment : il y a des cadavres partout. Dehors, dans le village, la même scène se répète. Dans les boutiques gisent des commerçants, des clients. Des détails intrigants le frappe. Dans le Café, les bouteilles sont vides et les étiquettes illisibles. Dans la boucherie, la viande n’a pas d’odeur. Plus étrange encore, les mouches n’envahissent pas cette avalanche de corps sans vie. Mais une autre espèce a subsisté : les rats. Ils déferlent partout et s’attaquent à la chair humaine. L’homme sans nom, affolé, se retranche en vain dans une pièce. Alors qu’il sombre dans l’inconscience, des voix off, les mêmes qui précédèrent son réveil, s’élèvent…


Tel est l’enfer du Désert du monde selon Jean-Pierre Andrevon. Le jour, un univers inanimé, des nuits peuplées de rêves de guerres sans fin. Et ce ne sont pas les apparitions successives et miséricordieuses d’un chien et d’une femme qui changeront la donne. L’écrivain publie en 1977 ce texte de science-fiction post apocalyptique dont l’écriture intense l’apparente à un récit d’horreur. Quarante ans après l’alliage de l’incongruité et du désespoir ne se défait pas. Les paroles de l’Internationale - surgies inopinément - sonnent le glas d’une époque et de l’espoir d’une fraternité humaine.


Avec l’irruption de Marie-Françoise au cours de la seconde partie, le récit prend un nouveau départ sous les auspices de la fameuse short short story de Fredric Brown (« Le dernier homme sur terre était assis dans une pièce. On frappa à la porte. »). Mais comment édifier un quotidien dans un monde absurde réduit à un village de quatorze maisons ceint par une brume infranchissable ? La vérité entrevue dans les rêves communs de Philippe et de Marie-Françoise finira par éclater. Un final prévisible aux yeux des lecteurs actuels.


Cela n’enlève rien à la beauté de ce texte dont les collectionneurs se procureront la seconde édition de 1984, à préférer à l’originelle de 1977 affublée d’une couverture typique des moches pastilles illustrées  des Présence du futur de l’époque. Cette fois Andrevon avait pris les choses en main insérant en plus un dessin du village et des deux héros.



                                                           *


Quatre ans après la publication du désert du Monde, Jean Baudrillard dans Simulacres et simulation poursuivait une réflexion entamée avec L’Échange symbolique et la mort. Selon le philosophe, le réel n’intéresse plus les sociétés dites postmodernes ou encore sociétés du spectacle pour paraphraser Debord. L’explosion de l’information épuise en quelque sorte l’événementiel. A l’ère de la représentation succède l’ère du simulacre. Nous générons désormais des images sans rapport avec quelque réalité que ce soit. Le concept d’hyperréalité conçu par Baudrillard anticipe le virtuel contemporain. Un monde où les images ne renvoient qu’à elles-mêmes, désertifiant le réel : « le désert du réel ».
                                                                                                                                     
Il est beaucoup question de science fiction dans cet ouvrage. Philip K. Dick a en effet renouvelé le genre et accapare le regard des essayistes. Crash de Ballard fait également l’objet d’une analyse approfondie et admirative de la part de l’auteur de La société de consommation. Mais l’intuition d’Andrevon, non cité, plane au dessus de l’ouvrage, particulièrement dans un passage consacré à l’ethnologie. « Pour que vive l’ethnologie, il faut que meure son objet » lit on dans Simulacres et simulation. N’est ce point le destin de Philippe et Marie-Françoise enfermés dans le « simulatron » comme les indiens de Tasaday dans leur cocon de forêt vierge, par des ethnologues étranges ? Et plus loin « Bien sûr, ces Sauvages-là sont posthumes : gelés, cryogénisés, stérilisés, protégés à mort, ils sont devenus des simulacres référentiels, et la science elle-même est devenue simulation pure ». Mais en imaginant un dialogue entre les extra-terrestres et le couple d’humains, Andrevon apporte une dimension supplémentaire. Philippe et Françoise deviennent à leur tour ethnologues de leur propre espèce, simulacres errant dans un espace virtuel, indiens ayant détruit leur propre monde.

vendredi 6 avril 2018

Terminus Angoulême

                                           Jacques Higelin 1940-2018

mardi 3 avril 2018


Hubert Haddad - Mā - Zulma





« La lune justement éclairait sa chambre tout autant que sa bougie. Posée en piles égales sur trois étagères de bambou, sa bibliothèque valait pour lui amplement les Trois Trésors sacrés: à commencer par les Notes de chevet et le Dit du Genji des dames admirables, ou encore le Recueil des dix mille feuilles. Et toute cette littérature des temps féodaux où les voyageurs, poètes et moines érémitiques parcouraient des contrées de brumes et d'orages à travers les guerres incessantes, les cataclysmes et les famines, laissant à peine une fleur de lotus, surgie d'une tourbe immonde, rappeler l'uni­vers à son néant béatifique »




Hubert Haddad, auteur que j’avais rapidement présenté dans Le Peintre d’éventail, aime poser sa plume dans les contrées lointaines, au gré de sa fantaisie. Cependant il n’appartient pas à la catégorie des écrivains voyageurs tels Cendrars ou Bouvier; il est de ceux qui immerge ses lecteurs plus qu’il ne les dépayse.


, inspiré de la vie d’un personnage célèbre, a pour cadre l’archipel nippon comme l’ouvrage précité. Le titre exprime à la fois l’idée d’espace, de durée, de séparation, de vide. Ce concept taoïste et quelque peu rebelle à nos modes de vie modernes consuméristes et connectés prend ici toute sa signification. raconte l’histoire d’un ermite, poète et mendiant qui choisit d’emprunter les chemins de l’oubli et d’organiser son existence autour de rien.


Shōichi Taneda alias Taneda Santōka vécut de 1882 à 1940. Son périple semble inspiré de celui du Bouddha. Fils cadet d’une famille de riches propriétaires, foudroyé par le suicide de sa mère, il délaisse femme, enfant et biens matériels pour s’aventurer sur les routes en s’enivrant de saké et d’haïkus. Hubert Haddad rédige sa biographie par le biais de Saori , une traductrice japonaise contemporaine. Récemment divorcée et inconsolable, elle prend pour amant un jeune étudiant dont l’allure pataude lui rappelle celle du poète vagabond. Avant de disparaître elle lui lègue un manuscrit. L’intrigue bascule alors (trop ?) brutalement des émois amoureux du jeune Shōichi aux pérégrinations de l’ermite mendiant.


Hubert Haddad plonge le lecteur dans un de ces jardins dont il a le secret. Itinéraire intérieur autant qu’extérieur comme L’oeuvre au noir de Marguerite Yourcenar, évoque le vagabondage de ces moines pèlerins immortalisés par Hokusai et Hiroshige. L’écriture colle souvent au plus près des haïkus de Santôka et de son maître Bashô  « Traverser d’un pas de myope le brouillard des montagnes … » - abondamment cités par ailleurs.


Moins attirant que Le peintre d’éventail, appartient cependant à cette catégorie de romans que l’on aime refeuilleter à plaisir moins pour les péripéties que pour la beauté du texte.

jeudi 22 mars 2018

Water Music


T. C. Boyle - Water Music - Libretto





« Allons donc, camarade ! C’est l’Afrique ici ! Le chas de l’aiguille, la mère du mystère, le cœur des ténèbres ! »







Confronter Le Seigneur des Ténèbres de Robert Silverberg, récemment chroniqué ici, à un autre monstre littéraire, le fameux Water Music de T.C. Boyle, voilà qui ne manque pas de sel. Première oeuvre d’un enseignant américain né dans l’état de New York,  elle donna le coup d’envoi d’une carrière littéraire jalonnée de plus d’une vingtaine de romans et de recueils de nouvelles. S’inspirant d’événements réels, l’auteur se définit essentiellement comme un conteur, abordant des faits sociaux contemporains au sein desquels on peut déceler une sensibilité écologique.


Water Music, titre emprunté à une composition de Haendel raconte, à la fin du XVIIIe siècle soit deux cents après la saga imaginée par Robert Silverberg, l’irruption des anglo-saxons dans le continent noir sous l’égide de l’Association Africaine (alias la Société Africaine de Londres). Exit le Congo, c’est le fleuve Niger qui nourrit les rêves de Mungo Park, un explorateur écossais. Il y reviendra à plusieurs reprises, tentant en vain de déterminer son cours. Son nom restera associé à cette entreprise, comme ultérieurement ceux de Burton et Speeke le seront à la découverte des sources du Nil.


Etonnamment Boyle double ce récit picaresque d’une seconde ligne narrative indépendante de la première, aux allures de roman social à la Dickens - en plus sombre -, proche des Misérables d’un certain Victor Hugo. Si pour le jeune écossais la musique de l’eau résonne des accents de l’ambition et de l’aventure, en revanche pour Ned Rise les flots de la Tamise aux bords desquels il vient parfois se réfugier emportent dans leur courant glacé ses espoirs d’une vie meilleure. Orphelin et élevé par une vieille femme –  la même qui dérobera son propre enfant – Ned est un champion de la survie. Tour à tour entrepreneur de spectacles érotiques, vendeur de caviar frelaté, jouant de malchance, son horizon de potence se précise chaque jour davantage.On dirait véritablement que pour narrer cette odyssée londonienne tour à tour drôle et tragique, Boyle a fait siens ces mots de Victor Hugo dans la préface de Cromwell : « […]la muse moderne verra les choses d’un coup d’œil plus haut et plus large. Elle sentira que tout dans la création n’est pas humainement beau, que le laid y existe à côté du beau, le difforme près du gracieux, le grotesque au revers du sublime, le mal avec le bien, l’ombre avec la lumière. ».


Champion de la survie, Mungo Park l’est un peu aussi. Sa première expédition en solitaire pour le Niger échoue dans le Sahel. Avec l’aide de Johnson, dépêché par l’Association Africaine, - le même Johnson qui d’ailleurs tua en duel l’unique protecteur de Ned Rise – il échappe (provisoirement) aux Maures et aux fièvres pour atteindre après moult péripéties le Niger. Auréolé de gloire lors de son retour en Angleterre, il troque cependant la perspective d’une vie calme et bourgeoise contre le sel de l’aventure.


Tout ceci aboutit à un roman de 800 pages sans perte de rythme, truffé de personnages secondaires hauts en couleurs tels Ailie la femme de Park, ou Georgie Claig l’éternel prétendant, sans oublier Fanny, avec un F comme Fantine, martyre hugolienne. Bien entendu les deux héros se retrouveront dans un final étourdissant. Water Music est une épopée fabuleuse, surtout si l’on songe qu’il s’agit d’un premier roman. Et cette comparaison avec Le Seigneur des Ténèbres ? Ne comptez pas sur moi …

lundi 19 mars 2018

Seigneurs de lumière


Roger Zelazny - Seigneurs de lumière - Denoël Lunes d’encre





Disparu en 1995, Roger Zelazny laisse dans la mémoire de ses lecteurs le souvenir d’un auteur brillant, inégal, jamais ennuyeux. Revisitant les mythologies indiennes, égyptiennes, grecques ou créant ses propres mondes, il a dépoussiéré la fantasy, s’autorisant à l’instar d’un Delany avec le space opera, toutes les audaces stylistiques. Une bizarre tradition critique a longtemps tenté de minimiser ses réinterprétations des grands mythes culturels ou religieux, arguant de la faiblesse du procédé. Or de fortes oeuvres littéraires ont été bâties sur des relectures, en particulier celles de Dan Simmons.

C’est ce que révèle le présent volume. Il permet d’apprécier la créativité d’un écrivain qui ne craignait pas d’accommoder le genre à la sauce new wave et devrait réconcilier les amateurs de ses textes courts et le lectorat d’Ambre. Il compile trois romans, Seigneur de lumière, (Lord of light, de 1967), Royaumes d’ombre et de lumière, (Creatures of light and darkness, de 1969) et L’œil de chat,( titre original Eye of cat, de 1982).


Seigneur de lumière une cosmogonie indienne


Un groupe d’humains a émigré dans un futur indéterminé sur une autre planète. Surnommés les Premiers, ils ont asservis la population indigène et installé une théocratie à l’image du panthéon hindou, aidés en cela par leurs pouvoirs de mutants et une technologie brillante. Par l’intermédiaire des brahmanes, ils étouffent toute velléité de révolte ou de progrès scientifique. Peu à peu ils se sont identifiés aux dieux indiens, parvenant à une sorte d’immortalité en migrant leur essence de corps en corps. Mais l’un d’entre eux qui se fait appeler Bouddha ou plus simplement Sam se rebelle contre cette tyrannie.
Seigneur de lumière raconte sa lutte contre la Trimurti [la trinité Brahmâ, Vishnou, Shiva] et leurs alliés. Il débute par la renaissance de Siddhârta au lendemain d’une cruelle défaite, puis se poursuit par l‘évocation de ses combats antérieurs.

Comment expliquer l’enchantement procuré par cette lecture ?
En premier lieu l’intelligence du propos de l’auteur. L’intrusion imaginaire de Bouddha dans la cosmogonie indienne évoque l’histoire bien réelle et maintes fois répétée des révoltes contre les castes brahmanes dans le sous-continent. A l’image des récits védiques, les personnages de Zelazny sont à la fois l’expression de forces naturelles - la foudre, les tempêtes - et sont animés des passions les plus humaines ou les plus animales. Deux d’entre eux se détachent, Siddartha bien sûr et Yama, le dieu de la mort. Tour à tour ennemis et alliés, leurs duels, leurs débats constituent le principal pivot romanesque sur fond de conflits

« La Mort et la Lumière sont partout pour toujours et elles commencent finissent luttent veillent dans le Rêve de l’Inommé qu’est le monde, mots brûlants dans le Samsara, pour créer peut être la Beauté. Et ceux qui portent la robe safran méditent toujours sur la Voie de la Lumière tandis que la jeune fille nommée Murga visite chaque jour le temple pour déposer au pied de l’autel de son sombre dieu la seule offrande de fleurs qu’il reçoive »

L’art romanesque de l’écrivain atteint ici un sommet. Chapitres et péripéties s’enchaînent comme des fresques sans rompre la continuité narrative : l’éveil de Siddartha, le combat de Yama contre Rild, et l’affrontement de ce même Yama contre Bouddha. la Mort essaye en vain de se saisir de celui qui renonce à l’Etre... C’est à peine si l’on remarque le peu d’importance accordé par l’auteur à la géographie des lieux dans ce roman. Tout ceci suggère un théâtre, mais un théâtre d’ombres dont le maître mot serait le rêve.



Royaumes d’ombre et de lumière ou les desseins d’Anubis


L’onirisme constitue la matière première des trois ouvrages, et le deuxième roman, Royaumes d’ombre et de lumière, en est la meilleure illustration.
Anubis et Osiris se partagent la domination de l’univers connu. L’un est le seigneur de la Maison des Morts, l’autre de la Maison de la Vie. Entre les deux s’étendent les Mondes du Milieu ou vivent les entre autres humains. Or Anubis a un compte à régler avec un certain Prince aux mille formes, réfugié quelque part dans Les Mondes du Milieu. Il dépêche un envoyé du nom de Wakim pour le détruire.

Dans cet ouvrage dédié à l’ami Delany et qui succède chronologiquement à Seigneur de lumière, Zelazny s’est livré à une expérimentation littéraire, mêlant séquences romanesques, dialogues de théâtre et poésies. La new wave bien sur est passée par là. Mais si la première moitié du livre se dévore d’une traite, notamment les scènes se déroulant dans la Maison des Morts, ou encore le combat temporel entre Wakim et le Général d’Acier - un cavalier d’acier qui inspira le cheval d’acier de Dilvish le Damné et un passage d’Hypérion de Dan Simmons -, la suite de l’intrigue se perd dans un carrousel cosmique difficile à appréhender. De nouvelles entités surgissent brutalement de nulle part comme dans un rêve, Wakim se révèle être un dieu amnésique, et devient paradoxalement un personnage secondaire au mépris de toute règle romanesque.


Au terme de la lecture, les dieux de Zelazny nous semblent bien lointains. On dirait que l’écrivain a jeté en vrac sur la table tous les matériaux d’un puzzle non reconstitué...
Cependant dans American Gods, dédié à l’auteur des Princes d’Ambre, Neil Gaiman se souviendra du Général d’Acier en rédigeant une scène délirante ou des divinités à forme humaine enfourchent des chevaux de foire dans un site sacré pour retrouver leur apparence première !



L’œil de chat ou le dernier des Navajos


Le choix de Gilles Dumay de publier L’œil de chat au lieu du très connu Toi l’immortel, pourtant chronologiquement proche de Seigneur de Lumière et de Royaumes d’ombre et de lumière s’avère judicieux. En effet l’ouvrage est de facture supérieure et reste dans la veine zelaznienne du recyclage sinon mythologique du moins culturel, ce qui confère une homogénéité à l’ensemble.

Qui est William Cheval-Noir Singer, alias Billy ? Un chasseur des temps futurs qui capture toutes sortes de bestioles extra terrestres pour remplir des zoos, mais aussi un indien, un des derniers navajos. La Terre fait appel à ses talents de pisteur pour intercepter un Stragien qui voudrait compromettre des négociations en cours entre cette civilisation et les humains. Pour l’aider dans cette entreprise difficile, Billy libère un des ET qu’il a capturé. Le chat, ainsi se nomme t’il, l’affrontera en retour pour le tuer. L’intrigue se resserre donc sur le combat entre deux survivants aussi désespérés l’un que l’autre, car le chat est l’ultime représentant de son espèce. Comme le Stragien, c’est également un être télépathe et métamorphe.

Le personnage de Billy indien navajo tour à tour chasseur et chassé a un relief tout particulier. Il oscille constamment entre deux mondes, le visible, celui des hommes et l’invisible, celui des esprits. En lui s’incarne le Peuple. Pareillement, le chat est un adversaire terriblement pressant aussi bien physiquement que symboliquement comme le souligne son œil unique, l’oeil de la culpabilité.


Le roman se situe dans la mouvance thématique SF de Terminus les Etoiles de Alfred Bester, et s’achève sur une tonalité fantastique, dans le canyon de Chelly, haut lieu légendaire des navajos. Cette fois les audaces stylistiques de l’auteur s’accordent à son sujet. La poésie des légendes amérindiennes s’entremêle harmonieusement à la narration des combats.
C’est une réussite.



En conclusion Seigneurs de lumière compile un chef d’oeuvre, un texte intéressant mais inégal, et un très bon roman. Comme souvent chez Zelazny les personnages de ces récits fuient un ennemi implacable, image du combat éternel entre l’art et la mort.


(Cet article est la refonte d'une ancienne chronique parue sur le site du CC)

lundi 12 mars 2018

Kate Wilhelm 1928-2018


Décédée le 8 mars 2018, Kate Wilhelm laisse une œuvre de science fiction à la prose sensible, à l'image aujourd'hui d'un Robert Charles Wilson. Remariée à Damon Knight elle mena de front une carrière littéraire et l'animation d'ateliers d'écriture.

Ses deux plus beaux romans, Hier les oiseaux et Le temps des genévriers, tous les deux primés, furent publiés en France dans la prestigieuse collection Présence du futur dirigée alors par Élisabeth Gille.


                 La notule du site Cafard Cosmique (cliquer sur les images)