jeudi 25 mai 2017

La cité du futur



Robert Charles Wilson - La cité du futur - Denoël Lunes d’encre






Dans les plaines de l’Illinois au sud de Chicago surgissent en 1876 deux tours géantes que le monde va connaître sous le nom de Futurity city. Construite pour cinq ans par un magnat industriel du XXI e siècle, qui a découvert le voyage dans le temps, la cité devient un site touristique pour les hommes du XIXe siècle et leurs descendants. Contre de l’or les premiers peuvent visiter la Tour no 2, vitrine technologique du futur. Les seconds sont hébergés dans la Tour no 1 qui abrite aussi le personnel administratif. Ils découvrent à leur tour l’Amérique d’alors.
Jesse Collum, un des employés de la région chargé de la sécurité, sauve la vie du président Ulysse Grant venu admirer les édifices. Apprenant que le tueur autochtone disposait d’une arme sophistiquée de son époque, August Kemp, propriétaire de Futurity city, charge Collum d’enquêter sur un trafic de contrebande en compagnie d’une femme du XXIe siécle

Après le très bon Affinity, Robert Charles Wilson livre un thriller assez traditionnel, situé dans l’Illinois et l’ Ouest Américain, notamment à San Francisco où s’affrontent les gros bras de la pègre. Jesse Collum est issu de cette ville. Fils d’un père alcoolique employé comme videur dans un lupanar, il passe son enfance en compagnie de prostituées chinoises. Malgré les apparences Earl Collum inculque à son rejeton quelques valeurs morales et surtout a la bonne idée de confier son éducation et celle de sa soeur Phoebe à leur tante, Abigaïl Hauser. Au fil des années, s’il n’a pas oublié les leçons de la rue, Jesse devient un homme intelligent et prudent, hanté par un passé violent.

Elizabeth DePaul est attirée par le mélange de force et de fragilité de son binôme. Cette militaire mère d’une petite fille fuit un mariage foireux et un mari taulard. Une histoire d’amour naît entre les deux héros et fournit un second fil conducteur à un récit qui en a bien besoin. Le thriller est tout de même un peu convenu et sans surprises avec quelques séquences de bagarre façon Gangs of New York.

L’écriture sauve le tout. Wilson sait construire un roman, épaissir des personnages. Pour s’en convaincre on relira les dix premières pages du chapitre 8. Collum est envoyé par Kemp à la recherche de touristes fugitifs. L’ensemble forme une nouvelle comme enchâssée dans l'ouvrage. On croirait le départ d’une uchronie.

Le mythe du Progrès prend ici un sérieux coup. Sa dénonciation outrancière aussi. Finis l’éblouissement et l’apocalypse. On mesure le chemin parcouru par les auteurs de science-fiction avec le constat en demi-teinte dressé par  Robert Charles Wilson. Le passé et le futur soldent le compte de leurs désillusions et de quelques avancées. L’illustration vespérale de la couverture rend bien compte de cette ambiguïté : s’agit il de monuments ou de pierres tombales ?

Les humains dépeints par Wilson, oscillent souvent « entre deux mondes incertains ».Chacun des protagonistes tente ici comme Roméo et  Juliette de s’affranchir de son propre univers pour rejoindre l’autre. On n’oubliera pas le superbe travail d’Aurélien Police qu’on aurait bien vu illustrer les J’ai Lu de l’époque Sadoul. Après tout les voyages dans le temps sont fait pour cela.


jeudi 18 mai 2017

Le peintre d’éventail (fiction et peinture 4)



Hubert Haddad - Le peintre d’éventail - Folio/Zulma



« Ecoute le vent qui souffle. On peut passer sa vie à l’entendre, en ignorant tout des mouvements de l’air. Mon histoire fut comme le vent, à peu près aussi incompréhensible aux autres qu’ à moi-même »





Romancier, poète, dramaturge et essayiste, Hubert Haddad né en 1947 à Tunis explore sans relâche les ressources de l’écriture au travers d’univers fantasmagoriques. Une inventivité qui lui a valu un Renaudot, le prix Louis Guilloux pour le présent ouvrage et le Grand Prix de la Société des gens de lettres pour l’ensemble de son œuvre. Un de ses romans L’univers figure dans La bibliothèque de l’entre deux monde de Francis Berthelot

Le ciel s’abat sans relâche sur la tête de Matabei Reien, designer de talent. Orphelin de père et de mère, il doit fuir précipitamment la ville de Kobe après la mort accidentelle d’une jeune fille et le séisme de 1995. Il trouve refuge au Nord du Japon dans la région boisée d’Atôra, au sein d’une pension de famille. S’il n’est pas insensible au charme de Dame Hison, maitresse des  lieux, il délaisse la fréquentation des pensionnaires pour se réfugier dans le magnifique jardin attenant entretenu par  Osaki Tanako, jardinier au talent sans égal mais aussi peintre renommé d’éventails. Matabei devient son apprenti puis son successeur, tentant de refermer les blessures du passé dans l’enfouissement végétal et pictural. Mais une série d’évènements lui barre la voie du Zen.

La lecture suscite des appréciations partagées. D’abord une interrogation sur l’évocation a minima des évènements tragiques de Kobe qui semble plaquée un peu artificiellement au début du récit et aurait dû faire davantage écho à l’ épilogue. On se souvient que dans L’ homme qui tombe de Don De Lillo, l’odeur de naphtaline du 11 Septembre 2001 poursuivait le héros jusque dans les casinos de Las Vegas. J’aurais aimé aussi en apprendre un peu plus sur les techniques de fabrication et de peinture des éventails.

Dans ce récit d’initiation mettant en scène trois générations de peintres, les cheminements intérieurs des deux narrateurs Matabei et Hi-Han prennent le pas sur les autres personnages. A l’image de  la nature, ceux-ci entretiennent des relations frustres, violentes ou sensuelles. Pour le reste, les floraisons stylistiques d’Hubert Haddad se déploient en jardin extraordinaire. On lui doit de véritables haïkus en prose. Ainsi page 32 de l’édition Folio : « Escalader les pentes juste avant l’aube avec en tête un rêve de daims et d’ibis huppés. Si tôt, le chant du rossignol prend une inflexion lasse. A t-il veillé toute la nuit ? ».

A part quelques réserves de construction le lecteur se perd avec délices dans ce labyrinthe verbal.


Dans le même série :



vendredi 12 mai 2017

Seul



Richard Byrd - Seul - Libretto









Tout homme tente d’écarter de sa route trois maux, la pauvreté, la maladie, la solitude. C’est cette dernière que Richard Byrd, explorateur polaire (1888-1957), choisit d’affronter dans le Pôle Sud en 1934. L’homme est un habitué des exploits : officier de l’US Navy reconverti dans l’aviation, il traverse l’Atlantique un mois après Lindbergh, survole les deux Pôles, et lance plusieurs expéditions en Antarctique. Son ouvrage le plus célèbre Alone raconte une expérience de naufragé volontaire au cœur des glaces.

Après avoir établi le camp de Petite-Amérique en Antarctique, à l’emplacement de la Baie des baleines, Byrd décide quelques années plus tard de construire et de s’installer en territoire inconnu dans un bunker de bois immergé quelque part dans le glacier de la Barrière de Ross à cent quatre vingt km de la base, sous 80° de latitude. L’expédition initialement conçue pour trois membres de l'équipe a pour mission d’étudier les conditions météorologiques hivernales de cette région. Réduite à une seule personne, l’aventure va se transformer en une expérience de survie en milieu extrême.

Les détails du journal de bord de l’amiral Byrd publié quatre années plus tard sont universellement connus. Ils relatent, au fur et à mesure de l’irruption de la nuit polaire, le combat constant contre les ennemis connus, froid intense, dépression, fatigue, et contre l’imprévu, comme ces émanations de monoxyde de carbone du poêle de chauffage qui faillirent mettre fin à l’odyssée. Tel quel le journal raconte le quotidien de l’explorateur, le relevé des mesures des instruments, leur maintenance, les communication radios, les prudentes excursions à l’extérieur de l’abri.

Au delà de ces moments héroïques où à l 'abattement succède l’émerveillement devant le spectacle des nuits australes ou des aurores boréales, surgit progressivement à travers de belles pages une leçon de vie, celle d’un homme qui tente de trouver une place dans le cosmos. Adoptant systématiquement une posture scientifique il ne manque pas de s’étudier lui-même. Cette démarche lui permet d’affronter un épisode dépressif au cours duquel il inventorie et analyse les ressorts moraux, physiologiques et environnementaux de son mal.  Comme d’autres aventuriers confrontés à des situations périlleuses, il suscite en son être des ressources spirituelles et physiques insoupçonnées. Cette force née de la fragilité extrême, la qualité de l’écriture, font de Seul, un livre de chevet.

dimanche 7 mai 2017

Souvenirs underground

Voici 40 ans je rédigeai ma première chronique SF dans un magazine underground. Cette presse d'alors, issue de Mai 68, ne se souciait pas de ligne éditoriale et encore moins de diffusion. A défaut de trouver des lecteurs, elle revendiquait d'abord sa liberté et le droit de rêver. Cela se traduisait par une mise en page éclatée où textes et images se fondaient dans un chaos indescriptible. Chez les meilleurs, Actuel par exemple, on trouvait sous la houlette de Jean-François Bizot des plumes remarquables comme Patrick Rambaud, Burnier, Yves Fremion, Léon Mercadet et même Bernard Kouchner !

En ce qui me concerne, j'avais rencontré deux frères qui publiaient une revue appelée Notung (puis rebaptisée Le Petit Laborieux ...). Ils habitaient un petit appartement à Levallois-Perret, et rentrant le soir d'un boulot alimentaire, se jetaient illico sur leur machine à écrire et à coup d'encre de chine, de colle, de ciseaux et de pseudos multiples concoctaient une maquette qui partait à l'imprimerie. Le tirage annoncé était bien moindre qu'annoncé, mais la passion sans limite.

J'ai participé à cette aventure éditoriale le temps d'un ou deux numéros : une interview ratée de Jean-François Bizot (je ne me suis plus jamais relancé dans le genre même à l'époque du Cafard cosmique), une chronique de SF et un éditorial politique prétentieux. A 20 ans on ne manque pas d'air, à défaut de talent. Le travail accompli avait amusé le paternel qui dans sa jeunesse avait failli travailler un temps au France-soir de Lazareff; derechef il m'avait pistonné pour un boulot de pigiste au journal Le Point. Mais, reculant devant l'aventure, je préférai m'engager dans la fonction publique, reniant par là le texte de Raoul Vaneigem inscrit en incipit du Petit Laborieux : "Nous ne voulons pas d'un monde où la garantie de ne pas mourir de faim, s'échange contre le risque de mourir d'ennui". J'en fus bien puni. Il me fallu trente ans pour éditer de la Poésie, et autant pour retrouver la possibilité et la liberté d'écrire grâce à Internet, une liberté tout de même sous surveillance.






jeudi 27 avril 2017

Le Monde de Dieu



Naguib Mahfouz - Le Monde de Dieu - Babel








La lecture de deux romans pittoresques et haut en couleurs de Alaa El Aswany, ne pouvait que m’inciter à revenir en terre égyptienne et d’abord dans les pages de Naguib Mahfouz, auteur fécond d’une oeuvre récompensée par un prix Nobel en 1988. Pourquoi ne pas débuter par Le Monde de Dieu, recueil de nouvelles composé par Marie Francis Saad et couvrant une période de trente années d’écriture ?

La comparaison avec les ouvrages d’El Aswany ne manque pas d’intéresser. En effet autant celui-ci dévoile un kaléidoscope social sur fond de révolte pré révolutionnaire, tant à l’époque coloniale du roi Farouk (Automobile club d’Égypte), qu’aux années explosives de l’ère Moubarak (L’Immeuble Yacoubian), autant Mahfouz dépeint l’universelle misère et souffrance du petit peuple cairote, comme une marée irrésistible qui s’affranchit des régimes politiques et des espoirs de ruptures sociales et économiques. Toutes les nouvelles se lisent comme la soumission résignée à un destin connu d’avance, même si entre les lignes se dessinent quelques réflexions sur l’injustice où l’intolérance :
« A quoi t’attendais tu ?
- A la fin de l’injustice et de la misère, à la subsistance assurée, à un avenir pour les enfants
- Tout cela s’est concrétisé en actes tangibles.
- Des paroles toujours et les enfants se sont tous perdus »

La couverture de l’édition française illustre superbement le titre. Son éclatante couleur rappellera en premier lieu au voyageur la luminosité exceptionnelle d’un ciel et l’or des masques funéraires des pharaons. La monochromie jaune d’un paysage du Nil symbolise aujourd’hui l’omniprésence d’un Dieu qui investit tous les compartiments de la vie sociale et individuelle.

La polychromie se manifeste dans une palette formelle qui ne néglige aucun genre : tragique, comique, fantastique. Deux traits semblent caractériser l’art de Naguib Mahfouz. Une économie de moyens par l’entremise de dialogues, et une science consommée de la chute qui éclaire d’un coup la nouvelle, et rend le récit intelligible.

De tous les caractères et personnages abordés, surgit une figure bien particulière, celle des femmes. Que ce soit dans « L’écho », « Schéhérazade », « Robabikia », « l’Amour et le Masque » ou « Sur les pas de la belle dame » toutes présentent une caractéristique commune. Elles sont inaccessibles ou au mieux incompréhensibles. « L écho », un des meilleurs textes, évoque le dialogue impossible entre un fils rongé par le remord et sa mère muette. Dans « Schéhérazade », peut être la meilleure fiction du recueil, l’auteur retourne le compliment au sexe opposé. Une jeune femme appelle un homme au téléphone et lui raconte ses mésaventures masculines. Le texte présente des similitudes avec Le journal d’une femme de chambre. « Robabikia » brode sur le thème de la femme fatale, prête à l’amour mais non,- à l’instar de La sirène du Mississipi -, à la vie de couple fauché. Il y a beaucoup de choses intéressantes dans « L’Amour et le Masque ». En premier lieu un Crime et Châtiment qui conte le cheminement moral d’un homme de l’angoisse coupable à la vérité, fut ce au prix de son bonheur. Puis, en filigrane la montée de l’intolérance dans la société égyptienne. Et enfin la violence faite aux femmes, autre face du sentiment d’inaccessibilité ressenti par certains, qui n’est que la  conséquence d’une ségrégation sociale du sexe faible entretenue par la tradition. Cette dernière considération prévaut à la lecture de « Sur les pas de la belle dame », récit d’un homme lancé à la poursuite d’une jeune femme, métaphore aussi du bonheur illusoire.

Quelques récits fantastiques témoignent de la difficulté d’interpréter le réel, le sentiment diffus de l’absurde et l’angoisse du futur. « Un miracle » décrit la stupeur d’un pilier de bar de rencontrer un homme dont il a inventé le nom par jeu. Dans « Une tasse de thé » un homme savoure son petit déjeuner au lit tout en lisant un journal quand surgissent dans sa chambre les acteurs de l’actualité. Est-ce l’Humanité qui tente de se faire entendre de Dieu ?
Plus énigmatique encore « La Rue des milles articles » décrit l’arrivée d’un homme mystérieux dans un café. Les clients s’interrogent sur son identité et ses activités. Autour de lui, le monde se défait, un autre se crée, mais lui reste tel qu’en lui-même.

D’autres fictions de facture plus conventionnelle traitent de faits divers universels. Un petit fonctionnaire miséreux s'offre quelques jours de vacances avec la paye du service (« Le monde de Dieu »), un homme prévenant essaye de s’approprier l’héritage d’un défunt (« Sous la protection de Dieu ») cependant que dans « Souk Al Kanto » policiers véreux et voleurs se disputent le produit d’un larcin.

De cet inventaire sans illusion des vicissitudes de la condition humaine, je retiendrai « L’écho », « Schéhérazade »,, « l’Amour et le Masque », « La Rue des milles articles » et « Le monde de Dieu », éclats d’une œuvre où pointe une amertume universelle.

jeudi 6 avril 2017

El ùltimo lector

David Toscana - El ùltimo lector - Zulma








A Icamole, petite localité du Nord du Mexique, Remigio, un villageois, découvre au fond de son puit le cadavre d’une fillette. De peur d’être accusé, il enterre le corps sous un avocatier. Son père, bibliothécaire, entreprend une sorte d’enquête, aidé en cela par ses livres.

David Toscana est un écrivain mexicain, ingénieur de formation né en 1961. Ses ouvrages dit on rompent avec le réalisme magique sud-américain, encore que El ùltimo lector débute par quelques lignes dignes de  Marquez :
« Le sceau descend dans le puit jusqu’à buter contre une surface plus résistante que l’eau et il émet un son auquel Remigio s’attendait. Cela va faire un an que la pluie ne s’est pas mise à tomber, et depuis juillet, les gens se réunissent chaque après-midi dans la chapelle Saint Gabrielle Archange, mais le mois de septembre est déjà bien avancé et pas une goutte d’eau, pas un même un crachat n’est tombé du ciel. De temps en temps le jour dépose de la rosée sur les feuilles et les fenêtres, et pourtant c’est à peine si les plus matinaux l’aperçoivent, car dès que le soleil se lève sur Icamole, il emporte toute humidité. Un jour, des nuages chargés d’eau étant apparus à l’est, quelques villageois ont grimpé sur la première colline venue pour les exciter de là-haut. Nous sommes ici, venez, nous avons soif, et plusieurs femmes ont ouvert leur parapluie pour montrer leur foi inébranlable, une foi qui s’est révélée incapable de déplacer des montagnes, en tout cas pas le mont Fraile, à vingt kilomètres de là, car, à la déception générale, les nuages ont fini par se briser contre ses cimes et ses pentes, pour y déverser leur précieux fardeau. Ce n’était ni la première, ni la dernière fois que le mont Fraile leur volait leur espoir, et c’est pourquoi Villa de Garcia, la bourgade voisine, est toujours verte, tandis qu’à Icamole les canaux d’irrigation ne sont que des chemins creux à rat ».

Mais cette magistrale entrée en matière n’est qu’une illusion. Passé la première moitié du récit, le lecteur emprunte un chemin éloigné de l’intrigue initiale, la résolution d’un crime, au profit d’une incursion dans l’esprit d’un homme passionné de littérature qui assujettit  le monde à l’univers romanesque. En cela David Toscana est bien fils de Cervantès et de Borgès. Icamole, trou perdu du Mexique figé comme ses habitants dans un temps immémorial, vit au rythme des forces élémentaires, la sécheresse, les rares pluies, le sacrifice d’un bouc ou l’assassinat d’une fillette. La vie, la vie véritable, les passions, appartiennent aux livres de Lucio. Sur proposition d’un représentant du gouverneur de la région, ce dernier a abandonné ses chèvres et transformé dans un premier temps le rez de chaussée de sa masure en bibliothèque dont il devient assez vite le seul visiteur. Lucio, lecteur avisé et impitoyable, jette aux cafards les mauvais ouvrages. Lui donne t-on une Bible qu’il advient ceci : « Au commencement Dieu créa les cieux et la Terre. Il nie de la tête. Pourquoi préciser que le commencement est le commencement. Il raye les deux premiers mots et lit à voix haute : Dieu créa les cieux et la terre. Beaucoup mieux se dit-il. »

Dans les non-dits du roman surgit la figure d’Herlinda, femme de Lucio tuée par un scorpion, clef de voûte de la fuite de son mari hors du réel. Elle rejoint dans sa disparition l’enfant, et Melquisidec le porteur d’eau, tous personnages sans voix et presque sans existence auxquels la mort apporte un peu de relief et la littérature un peu de signification. Au commencement était le Verbe, et à la fin aussi.

jeudi 30 mars 2017

Fear Agent




Rick Remender, Tony Moore, Jerome Opena - Fear Agent - Akileos





Quelque part dans le futur, la Terre subit les ravages d’un conflit qui oppose deux races extra-terrestres, les Tétaldiens et les Dressites. Ces derniers, croyant avoir affaire à des terroristes, anéantissent une partie de l’Humanité. Dans les victimes figurent le père et le fils de Heathrow Huston, propriétaire d’un ranch dans le Texas. Quelques années plus tard, séparé de Charlotte sa femme, l’ancien Fear Agent erre solitaire dans le cosmos, noyant son chagrin dans le whisky et bavardant avec Annie, l’IA de sa fusée. Il subsiste en flinguant des ET sur commande. Appelé pour inspecter une station spatiale de ravitaillement, il tombe sur des Dressites qui expédient sur Terre par containeurs entiers des entités exterminatrices, les « Mangeurs » . Pour Huston, la guerre reprend …




Rick Remender et les dessinateurs Tony Moore et Jerome Opena figurent régulièrement au sommaire des parutions Marvel. Ils ont publié l’ensemble des récits composant Fear Agent entre 2008 et 2011. On sait que Tony Moore a puisé dans Blueberry de Jean Giraud la figure de Heat. Le personnage évoque aussi une déclinaison de Duke Nukem (1), mais un Duke qui aurait échangé la bière contre le whisky et un supplément d’âme, fin connaisseur des spiritueux et de Mark Twain qu’ il cite à tout bout de champ. Et increvable avec ça.

 

Fear Agent retrouve l’esprit des pulps, avec des extra-terrestres croqués façon vintage : cerveau en bocal pour les « immortels » Tétaldiens, Dressites au look d’amibes, Méduses, et Gardiens de l’éternité dont un doté d’une tête en feux tricolore.  Les rebondissements incessants dissimulent un pitch soigneusement élaboré, surtout dans le premier tome. Le héros n’a qu’une obsession, retrouver sa femme, en dépit de  quelques rencontres sentimentales, et même s’il lui faut pour cela défourailler à tout instant, face à des bestioles agressives. Sous l’étalage texan on notera quelques finesses, une allusion bien sentie à la fratrie Bush, un épisode uchronique inspiré de Blueberry. Bref que du bon

La livraison Akileos est somptueuse. On aurait aimé un marque page en fil pour pallier l’absence - bien compréhensible eu égard aux dessins pleine pages - de numérotation. L’éditeur a publié un troisième tome regroupant des aventures de Heathrow Huston hors cycle.



(1)   jeu vidéo des années 90.