vendredi 22 septembre 2017

La Bibliothèque de Mount Char


Scott Hawkins - La Bibliothèque de Mount Char - Denoël Lunes d’encre




Caroline says she can't help but be mean
Or cruel, or oh so it seems
Oh, Caroline says, Caroline says


Lou Reed





« Carolyn était une jeune Américaine comme les autres. Mais ça, c’était avant. Avant la mort de ses parents. Avant qu’un mystérieux personnage, Père, ne la prenne sous son aile avec d’autres orphelins. Depuis, Carolyn n’a pas eu tant d’occasions de sortir. Elle et sa fratrie d’adoption ont été élevées suivant les coutumes anciennes de Père. Ils ont étudié les livres de sa Bibliothèque et appris quelques-uns des secrets de sa puissance. Parfois, ils se sont demandés si leur tuteur intransigeant ne pourrait pas être Dieu lui-même.

Mais Père a disparu — peut-être même est-il mort — et il n’y a maintenant plus personne pour protéger la Bibliothèque des féroces combattants qui cherchent à s’en emparer.

Carolyn se prépare pour la bataille qui s’annonce. Le destin de l’univers est en jeu, mais Carolyn a tout prévu. Carolyn a un plan. Le seul problème, c’est qu’en le menant à bien elle a oublié de préserver ce qui fait d’elle un être humain. »



Premier roman d’un nouvel auteur, La Bibliothèque de Mount Char épate à plusieurs titres. Après avoir personnellement et récemment vécu quelques expériences de lecture décevantes, interrompues (La justice de l’ancillaire) ou achevées avec l’enthousiasme des enfants de jadis à qui on faisait ingurgiter de l’huile de foie de morue (Silo), voici enfin un page turner où le lecteur, transformé en Super Mario, rebondit de chapitre en chapitre et achève le dernier feuillet en deux trois coups de cuillère de nutella. Certes une narration soutenue ne garantit pas la qualité d’une production littéraire. Mais comment ne pas applaudir un auteur qui combine rythme et imagination délirante, sans compter une galerie de personnages aussi invraisemblables les uns que les autres ?


La Bibliothèque de Mount Char appartient à un genre qu’on pourrait qualifier de fantasy urbaine. Hormis l’influence globale de Lovecraft, sa facture hérite d’American Gods et aussi de la narration déjantée de Preacher. Dans ce récit mythologique évoluent un Dieu, qualifié de Père, deux prétendants à sa succession et une dizaine de créatures ayant troqué leur humanité contre un statut de divinité monstrueuse.


Père est un Dieu tout puissant. Il règne depuis 60 000 ans sur l’univers connu et sur la Bibliothèque. Préparant, tout en la retardant, sa succession, il réunit autour de lui une douzaine d’enfants qu’il éduque durement voire cruellement. Chacun est cantonné dans une discipline - un catalogue - et doit s’ y tenir sous peine de finir dans la chaudière du barbecue. Une mort affreuse mais provisoire grâce aux bons soins de Jennifer, la spécialiste en matière de résurrection. Cette perspective n’effraye pas Carolyn, maîtresse de tous les langages connus. D’ailleurs Père disparaît. Pour prendre sa succession il lui faut éliminer David, un colosse psychopathe qui a fait d’elle son souffre-douleur. Elle embauche une de ses anciennes connaissances, Steve, plombier ex cambrioleur et lui fait endosser un crime qu’il n’a pas commis. Le malheureux, malgré l’intervention d’Erwin ancien soldat d’élite, se retrouve dans les pattes de l’héroïne et assiste impuissant comme tout le monde à la destruction de la Terre. Mais que faire contre des divinités ?


On ne s’ennuie pas une seconde, entre les amours putréfiés de Margaret et David, les parties de barbecue et les virées de l’animal de compagnie de Steve chez le vétérinaire. Petit bémol, la séquence explication ralentit les cent dernières pages, mais ça passe. Bref c’est excellent, meilleur que Sandman Slim de Richard Kadrey.

jeudi 14 septembre 2017

Le Sultan des Nuages (Villes étranges)


Geoffrey A. Landis - Le Sultan des Nuages - Le Bélial’ - Une Heure Lumière







Les hommes du futur ont colonisé le système solaire. Des consortiums privés ont pris possession des réseaux de transport générant pour quelques familles propriétaires des revenus astronomiques. L’une d’entre elles, les Nordwald-Gruenbaum règne sur Vénus. Au prix d’avancées technologiques considérables elle a conçu et construit des milliers de cités flottantes à quelques 50 km d’altitude, loin au dessus de la fournaise vénusienne. Elle ne possède pas la totalité de ces villes, mais cherche constamment à étendre son empire, suscitant l’opposition d’autres familles .L’héritier des Nordwald-Gruenbaum fait appel à Lea Hamakawa, spécialiste de l’écologie martienne et David Tinkerman un de ses collègues, pour une mission d’expertise.


Geoffrey A. Landis (ne pas confondre avec le réalisateur de films John Landis) est peu connu de ce coté-ci de l’Atlantique. Il livre avec Le Sultan des Nuages une novella tout à fait convenable, moralement un poil transgressive,  qui tient à la fois du space opera dans sa première partie et de l’ethnologie dans sa seconde. Cela nous vaut quelques belles inventions, comme cette balade (avortée) en kayak dans les nuages vénusiens. Mais le cœur de l’intrigue tient dans les structures des familles, les tresses. Comme les Raméens d’Arthur Clarke, les Vénusiens pensent par trois. Lors des mariages - toujours arrangés - les époux ou épouses sont affublés de deux conjoints, l’un son aîné de vingt ans, l’autre son cadet de vingt ans. Le plus âgé des trois prend le rôle de tuteur.


A cette triangulation, Geoffrey A. Landis en ajoute une seconde bien connue, le triangle amoureux. Après tout Vénus est la déesse des Passions. Le rejeton des Nordwald-Gruenbaum, âgé de seulement douze ans en normes terrestres, et David Tinkerman se partagent les faveurs de la belle et indifférente Lea … mais pas pour les mêmes raisons. Que dire si ce n’est que Landis maîtrise son sujet. Le Sultan des Nuages n’atteint certes pas l’intensité émotionnelle de Ceres et Vesta et reste à distance de la beauté formelle d' Un pont sur la  brume. Mais il mérite amplement sa place dans la collection Une Heure Lumière.

dimanche 10 septembre 2017

24 vues du Mont Fuji par Hokusai (fiction et peinture 5)


Roger Zelazny - 24 vues du Mont Fuji par Hokusai - Le Bélial’ - Une Heure Lumière








Commençons par le bandeau rouge du Hugo 1986. Je me souviens que jadis certains esprits sans doute bien informés tentaient d’expliquer la liste impressionnante d’ouvrages primés de Roger Zelazny par l’existence de coteries. Si coterie il y eut, ce fut sans doute une confrérie de gens intelligents et cultivés et non de Puppies. Ces 24 vues appartiennent en effet à une catégorie de fiction qui au delà de l’intrigue interroge la littérature à l’instar de Don Quichotte. On ne trouve plus guère aujourd’hui que Christopher Priest ou Jasper Fforde pour jouer ainsi sur les codes narratifs. Or, on le verra, les 24 vues du Mont Fuji par Hokusai dans l’édition du Bélial’ proposent ni plus ni moins une expérience multimédia.


Le pitch est des plus simples. L’éditeur prend soin à ce sujet de citer Georges Martin qui qualifiait l’auteur des Neuf Princes d’Ambre de poète. Vous voilà prévenu. Bref, Mari vient de perdre son époux. Un deuil en forme de tromperie d’ailleurs puisque Kit a opté pour un mode d’existence digitale. Munie de vingt quatre estampes, elle entreprend un pèlerinage sur les traces du célèbre peintre Hokusai afin de débusquer un ennemi. Les étapes ou stations fournissent le support d’une réflexion renforcée par la confrontation entre les images et la réalité des paysages, ou de cadre à des combats contre des artefacts électriques.


24 vues du Mont Fujipar Hokusai se lit d’abord comme une course entre l’écriture et la mort, un thème récurrent dans l’oeuvre de Zelazny. Il ne s’agit pas de fuir dans la représentation pour échapper au réel,- c’était l’idée de Yourcenar dans « Comment Wang-Fô fut sauvé » - mais de combattre « l’ennemi intime ». L’art ne se substitue pas à la réalité mais la tient à distance en lui apportant une signification, et en offrant une forme de salut. Mari récuse d’ailleurs toute forme d’abandon de l’esprit, y compris le nirvana digital, une réponse peut être à Neuromancien paru un an plus tôt.


Chaque chapitre suscite une méditation et suggère une leçon. « Le mont Fuji depuis Hodiyaga » et ses pèlerins semblables aux pins tordus du second plan métaphorise évidemment l’idée que la vie est un voyage mais renvoie l’héroïne aux souvenirs des pins de l’Oregon, ainsi qu’aux contes de Canterbury dont s’inspira plus tard un certain Dan Simmons pour rédiger Hyperion. Le pêcheur au dessus de la vague du chapitre 6 fait surgir Le vieil homme et la mer. Plus étonnant la mer à marée basse et les pêcheurs de l’estampe intitulée « Le mont Fuji depuis Naborito » deviennent acteurs du drame de la cité engloutie R’lyeh, lieu de repos d’un certain Cthulhu.


On ne détaillera pas le contenu des autres chapitres. Mais quelque chose survient. Très vite le lecteur se précipite sur son PC ou son smartphone et effectue des allers retours entre le livre et les images. La lecture devient jeu de piste, confrontation entre texte et décor. Regardez bien le tonneau du chapitre initial, on dirait une porte d’entrée … C’est ainsi que j’ai eu l’impression de basculer tour à tour dans Quin (vénérable jeu vidéo de 1988) ou le blog de Lionel Dersot et ses balades photographiques dans le région de Tokyo. Une expérience multimédia. Incroyable non ?

mercredi 6 septembre 2017

Nouvellistes américains (1)


Russell Banks - Un membre permanent de la famille - Babel









Première incursion dans l’œuvre de Russell Banks Un membre permanent de la famille est un recueil de nouvelles relativement récent traduit en 2015. Dans la continuité de ses productions maîtresses comme Continents à la dérive, l’écrivain à tête d’Hemingway livre en douze récits le portrait d’une Amérique au scalpel. Dans Les forbans de Cuba Dan Simmons évoquait le regard impitoyable de l’auteur du Vieil Homme et la mer. Un oeil que l’on retrouve chez Banks dans des récits de misfits, ou d’individus en proie à des crises existentielles. Minorités, junkies, classe moyenne, aucune catégorie sociale ne lui échappe. Dans ses textes sourd une tension sous jacente qui finit par exploser au final.


C’est le cas de « Ancien Marine », histoire d’un ex soldat qui après avoir élevé sa famille et leur avoir assuré un avenir décent se retrouve en marge de la société après de mauvaises affaires. « Un membre permanent de la famille » raconte, sur un mode anecdotique, un divorce : les péripéties juridiques, les accommodements financiers, l’installation du père et narrateur dans un nouveau pavillon proche de l’ancienne demeure familiale occupée par son ex femme, les va et vient des filles entre les parents. La clef de voûte du récit - et son élément émotionnel - repose sur une chienne qui n’accepte pas la situation et s’efforce à sa manière de maintenir les choses en l’état. « Fête de Noël » traite du même thème. Sheila et Harold, couple sans enfant, se séparent. Sheila se remarie avec Bud un copain entrepreneur. Harold simple ouvrier se réfugie dans son mobile home et ses souvenirs. Un jour son ex l’invite aux fêtes de Noël dans sa superbe demeure. Dans cette histoire d’un homme qui contemple avec souffrance le bonheur de son ancienne femme, Banks ouvre un peu plus le robinet émotionnel. Même chose pour « Transplantation » où avec peu d’éléments narratifs et une économie de moyens héritée du grand Ernest, l’auteur décrit la rencontre entre un transplanté et la veuve du donneur. « Oiseaux des neiges » conte le veuvage d’une femme de la middle classe aisée originaire du Nord de l’état de New York. Prenant avec son mari ses quartiers d’hiver à Miami, ce dernier décède brutalement. Elle invite sa meilleure amie pour l’aider à surmonter l’épreuve et s’acquitter des formalités d’usage. C’est un des deux longs textes du recueil, tout en subtilité, qui voit une femme découvrir sa liberté à la faveur de la mort de son vieux compagnon.


Les nouvelles suivantes quittent l’atmosphère grise des ruptures existentielles pour aborder la sphère situationnelle. On passera sur « Big Dog » récit d’un artiste qui au cours d’une fête organisée à l’occasion de la remise d’un prix, voit son talent contesté par un proche, pour dévorer « Blue ». Partant d’un fait divers, une jeune femme noire sur laquelle se referme un piège, Russel passe au vitriol l’Amérique contemporaine, dézinguant les médias, la ghettoïsation des minorités, les flics. La descente aux enfers se poursuit avec « Le perroquet invisible » récit d’un simple d’esprit qui se met en tête d’aider une junkie. Pas vraiment probant.  Dans « Les Outer Banks » un couple âgé parcourant l’Amérique dans leur mobile home, enterre leur chienne sur les bords de l’Atlantique. Fuir la vieillesse … une road story perdue d’avance. Tel est le leitmotiv de cette short story sensible et épatante.


Les récits de rencontre ne manquent pas. Parfois quelqu’un dévoile votre véritable moi : « Perdu, trouvé » retrace les retrouvailles d’un homme et d’une femme dans un séminaire ou un congrès d’entreprise. Une évocation de la solitude. Les aéroports sont des lieux étranges où l’on perd parfois temporairement le fil des choses. On se souvient des films Décalage horaire ou Lost in translation. Dans « A la recherche de Véronica », un passager en transit entame une conversation avec une mythomane. C’est connu, les barmen en voient passer des vertes et pas murs. « La porte verte » met aux prises l’un deux avec un client éméché à la recherche d’exotisme sexuel. Une nouvelle un peu convenue.


Que retenir ? Entre tous les récits « Blue » tient le haut du panier. « Ancien Marine », « Un membre permanent de la famille », « Fête de Noël », « Transplantation », » Oiseaux de neige », « Les Outer Banks » sont de très bons textes. « Perdu, trouvé » et « A la recherche de Véronica » m’ont semblé plus impersonnels mais tiennent la route. J’ai moins apprécié « La porte verte », « Le Perroquet invisible » et surtout  « Big Dog ».


Et Russell Banks me direz vous ? Pas de doute c’est un fort écrivain, si on se réfère à sa capacité à porter un regard juste sur les êtres et les situations.

dimanche 3 septembre 2017

Les débuts éblouissants d’Orson Scott Card (3)

Orson Scott Card - Sonate sans accompagnement - Denoël - Présence du futur








Dernier volet de la trilogie des chroniques consacrées aux premiers écrits d’Orson Scott Card, Sonate sans accompagnement est un recueil de nouvelles paru en 1982, les textes originaux datant de la fin des années 70. Comme le souligne une quatrième de couverture pour une fois sobre et pertinent, il révèle un écrivain qui fourbit ses premières armes et entend se frotter aux différents genres de l’imaginaire.

Au moins trois décennies s’étant écoulé depuis leur rédaction, on pourrait penser que les purs récits de science-fiction ne tiennent pas la distance, comme cela s’est vu ailleurs. Ce n’est que partiellement vrai. « Un jardin de roses » met en scène une humanité transplantée dans un astéroïde vivant. L’histoire manque sa cible, ce que reconnaît d’ailleurs Card dans sa postface. Il y avait pourtant fort à faire avec ce personnage de réfugiée africaine qui décide de porter sur ses épaules tout le malheur du monde en croyant offrir un jardin d’éden aux déshérités de la Terre. L’auteur conduit l’intrigue avec deux fils conducteurs autour d’Agnès l’héroïne et des incompréhensibles Hector au charabia fatiguant. Thomas Disch dans Génocides avait fait coexister de manière semblable deux mondes non bellicistes mais aux vues antagonistes et il s’en tirait bien mieux. Dans « Retour aux sources », récit imprégné de la Guerre Froide, l’humanité a essaimé dans la galaxie. Un vaisseau spatial se pose sur la Terre des origines où un conflit bactériologique entre américains et russes perdure depuis huit cent ans. Le texte a pris de la patine, mais l’humour le sauve de l’oubli. « Temps morts » surfe sur le thème - selon l’heureuse expression de Card lui-même - de « l’hédonisme en tant qu’auto destruction ». Des jeunes gens voyageant dans le passé, s’amusent à se jeter sous les roues d’un camion, assurés de revenir intacts dans le temps présent. Une bonne fiction dont la perversion rappelle La corde d’Alfred Hitchcock. Mais il y a mieux !

Ray Bradbury ou Clifford Simak n’auraient pas dédaigné « Les dieux mortels ». Des extraterrestres débarquent sur Terre. Ils manifestent aussitôt un intérêt passionné pour les êtres humains et leurs productions. Mais quelles sont leurs motivations ? Un texte classique et beau. Le coup de tonnerre retentit à la lecture de « Fin de Partie », embryon du fameux cycle d’Ender au succès mondial. On ne fera pas injure au lecteur de relater une histoire bien connue. L’idée de cette intrusion d’adultes dans les jeux de guerre de bambins innocents fait de ce texte l’une des nouvelles les plus originales de l’histoire de la science-fiction. Le simulateur d’Ender renvoie à la fois aux images des enfants soldats des conflits africains ou de la guerre irano-irakienne, mais aussi aux jeux vidéo actuels dont l’ergonomie ne dépayserait pas un pilote de drone militaire.

Trois récits s’inscrivent dans une mouvance plus fantastique. « Exercice respiratoire », « Les Euménides dans les toilettes du quatrième », « Quietus ». Ils affichent une certaine homogénéité qualitative. « Les Euménides … » se détachent du lot par un pitch délirant digne des Dangereuses Visions d’Harlan Hellison. Le personnage principal Havard vit dans l’auto satisfaction la plus complète et l’ignorance des autres, sauf quand il s’amuse à les manipuler pour son plus grand profit. Le châtiment se présente sous la forme d’un bébé muni d’ailerons de poisson qui ne le lâche pas d’une ventouse. Une autre déclinaison sur les méfaits de l’hédonisme. Les deux autres textes abordent des thèmes connus. Peut-on appréhender la mort comme un phénomène naturel externe détectable par certaines personnes seulement ? C’est le sujet d’« Exercice respiratoire ». « Quietus » raconte le glissement d’un homme dans une réalité alternative, passant d’une vie placée sous le sceau de la réussite professionnelle à une existence consacrée aux joies familiales. Faut-il se sacrifier pour sauver son couple ? Voici un texte plein, exemplaire des intrusions qu’autorise le fantastique dans la littérature mainstream. Encore une allusion à l’hédonisme et le sentiment que la lutte entre l’amour et l’amour propre dans le cœur des hommes constitue un des thèmes centraux de l’œuvre de Card.

Orson Scott Card ne serait pas Orson Scott Card sans les trois fantasy inclues dans l’ouvrage. Une fantasy aux allures de contes parfois cruels. « Mets de roi » laisse dubitatif avec une histoire d’ET se repaissant de chair humaine et un personnage de « tortionnaire sympathique » qui lorgne du côté de Michel Tournier. L’écrivain aborde le thème de l’adieu à l’enfance dans « La salamandre de porcelaine » que Georges Martin avait traité avec succès dans le très beau « Dragon de glace ». Un père jette un anathème à sa petite fille, responsable selon lui de la disparition de sa mère morte en couches. Pris de remords, pour briser le sortilège, il lui offre une salamandre magique. Une nouvelle de haute volée, mais un chef d’œuvre attend le lecteur avec « Sonate sans accompagnement », genèse - sauf erreur - des Maitres Chanteurs. Christian artiste hors pair vivant dans une contrée imaginaire, enfreint les règles que lui ont imposées ses maitres en musique. De sanctions en mutilations, il reste fidèle à sa passion. Eloge de l’art sans contrainte, récit de l’itinéraire spirituel d’un être qui atteint l’essence de sa discipline au fur et à mesure qu’on l’ampute de ses moyens d’expression, « Sonate sans accompagnement » clôt sublimement ce magnifique recueil. On prolongera le feu d’artifice avec la postface de l’auteur, et pour les plus nostalgiques par le catalogue de Présence du futur d’alors, tant il est difficile de refermer ce livre.

jeudi 10 août 2017

Silo



Hugh Howey - Silo - Babel/Le livre de poche







« Dans un monde post apocalyptique, quelques milliers de survivants occupent un silo souterrain de 144 étages. Presque tout  y est interdit ou contrôlé, y compris les naissances. Ceux qui enfreignent la loi sont expulsés en dehors du silo, où l’air est toxique. Avant de mourir, ils doivent nettoyer les capteurs qui retransmettent des images brouillées du monde extérieur sur un écran géant. Mais certains comment à douter de ce qui se passe réellement dehors. »

Surprise, la quatrième de couverture du premier tome de l’œuvre maîtresse de Hugh Howey a un goût de déjà vu. Les lecteurs chevronnés auront reconnu l’argument initial de La vérité avant-dernière de P. K Dick. Cependant le pitch de l’auteur de Phare 23 s’écarte de l’entreprise paranoïaque de son illustre aîné, inspirée par la Guerre Froide, pour s’orienter vers un récit post apocalyptique. Thématique oblige, on retrouve le concept du Mensonge Fondateur - après tout il faut bien tenir cette Humanité en conserve - ainsi que les rituels morbides de Quant ton cristal mourra du duo Johnson/Nolan. D’autres écrivains comme Heinlein ou Aldiss ont aussi transposé ce thème du confinement dans des arches stellaires. Bref, pourquoi ne pas revisiter l’ensemble ?

L’Humanité imaginée par Hugh Howey vit dans un silo enterré et découpé en plus d’une centaine d’étages. Une organisation moyenâgeuse règle la vie de cette communauté où chacun est assigné à une corporation de métier. Dans les secteurs inférieurs des Machines opèrent les ouvriers chargés de la production électrique, plus haut résident les Fournitures, le 34e étage abrite le DIT et ses serveurs informatiques. Au sommet vivent et travaillent le Maire, le shérif et son adjoint. Quant aux morts, ceux qui échappent à l’expulsion et au rite du nettoyage sont recyclés dans les jardins hydroponiques du 50 ème. Tableau d'un monde figé et sans espoir obnubilé par l'impératif de survie.

Les morts ou plutôt les décès se succèdent justement au début du roman. Le shérif Holston décide de partir rejoindre sa femme Allison suicidée trois ans plus tôt après avoir semble t’il approché quelques secrets bien gardés du silo. C’est au tour du Maire Jahns de périr empoisonnée. Ne supportant pas sa disparition son vieil ami le sheriff adjoint Marnes se pend.
Au milieu de cette hécatombe Juliette une jeune femme des Machines pressentie par Jahns pour succéder à Holston se heurte à l’opposition de Bernard le responsable du DIT. Leur affrontement et la mise en lumière de la situation véritable de l’Humanité vont dicter le reste du récit.

Hugues Howey en remonterait à beaucoup sur la description de groupes sociaux, la mise en place des personnages, toutes choses fondamentales en littérature générale (1). Sa vision d’une Humanité prisonnière et souffrante émeut. Mais ce genre de fiction au final prévisible (Ah bon les humains peuplaient la Terre avant) nécessite de mettre un peu de vie, d’imprévu voir de vertige dans la narration. Il faut hélas attendre 300 pages, sur les 700 pour atteindre cet objectif.

Silo, si long.





(1) littérature axée sur« les problèmes aigus de la société et le vécu intime des individus » selon l’expression de Francis Berthelot

samedi 15 juillet 2017

Des univers virtuels au monde digital



La série d'articles regroupés sous le titre Passeports pour le futur propose modestement d'explorer quelques ouvrages de science-fiction et de confronter leurs thématiques les plus percutantes à la lumière du réel. Après L'Homme augmenté et L'Homme diminué, voici un bref retour sur le mouvement cyberpunk dont les fulgurances continuent d’infiltrer notre quotidien et baliser le futur.






La littérature de science-fiction est un peu comme l’oracle de Delphes. On y cherche une voie vers le futur. Parfois en vain. L’art en effet obéit à une logique interne et poursuit ses propres objets. Cette entreprise narcissique ne semble guère compatible avec la compréhension du réel, gouverné par des lois d’une complexité infinie, autant que par le hasard ou l’entropie. C’est oublier dira t’on que la démarche artistique repose aussi sur l’observation, voir l’imitation de la nature selon Aristote. Appliquée à la science-fiction cette pratique porte le nom d’extrapolation. Or même dans ce cas de figure elle montre ses limites. En fouillant dans l’oeuvre de Jules Verne, ou en se remémorant la rituelle injonction (1) adressée par l’amiral Kirk à son ingénieur de bord via un objet communiquant, on trouvera bien trace de la télévision ou du mobile.. Qui, cependant, avait anticipé la généralisation et l’ampleur de leur usage ? Personne. Mais les oracles ne mentent pas. Ils nous envoient des messages cryptés, comme la gueule de Moloch imaginée par Fritz Lang (2), enfournant des esclaves, à laquelle fera écho un jour la bouche d’enfer d’Auschwitz. Ou comme l’expansion incontrôlable d’un cube dans la ville d’Urbicande, précurseur d’Internet (3).

Un sous-genre littéraire semble contredire ces affirmations. Dans un long et érudit article paru dans Actusf, Le cyberpunk français à l’épreuve de l’histoire(4), Alexandre Marcinkowski retrace le parcours de cette thématique de la science fiction à travers ses productions anglo-saxonnes et françaises, en particulier dans son incarnation la plus fascinante, le cyberspace. On réalise la richesse et la fécondité de cette annexion de l’imaginaire popularisée par Gibson, Stephenson, Genefort, Egan et consorts, dont les développements romanesques croisent les travaux de Gilles Deleuze sur la déterritorialisation (5) ou de Guy Debord (6) sur l’importance du regard dans nos sociétés contemporaines. L’apparition des réseaux informatiques et d’Internet viendra peu à peu confirmer et affadir ces utopies.

Y a-t-il cependant encore des Dieux cachés dans les univers virtuels ? Peut être le monde digital qu’inventent actuellement les entreprises. Le digital, alliance d’Internet et de l’ordinateur est le fils naturel de la télématique, un concept imaginé dans les années 70 par Simon Nora et Alain Minc. Abandonnons le Moi narcissique et triomphant du peuple du cyberspace et la contre culture cyberpunk. Abandonnons aussi la filiation supposée avec le space opera pour se reporter encore au cycle des robots d’Asimov. Ceux-ci, on le sait, ont investi dans le réel les usines. A leur tour les univers virtuels quittent la sphère romanesque et entament leur émergence digitale dans la sphère économique. La robotique avait transformé le secteur secondaire, le digital va bouleverser le secteur tertiaire. La désanctuarisation du travail, le nomadisme (7), sont les enfants de la déterritorialisation, ou de la perte du corps du cyberspace. Etres de chair et virtuels à la fois, les salariés de demain seront dispersés dans les intranets et les forums sociaux de leurs entreprises. Sous les auspices de la productivité et de l’agilité, ils fusionneront avec les flux de données sans cesse grandissants. Quant aux exclus du monde digitalisé, ils erreront dans la Conurb.





(1)   « Remonte nous Scotty »
(2)   Metropolis
(3)   La fièvre d’Urbicande de Peeters et Schuitten
(5)   L’anti oedipe
(6)   La société du spectacle
(7)   L’homme nomade de Jacques Attali