dimanche 6 septembre 2026

Pampa

Eduardo F.  Valera - Pampa - Métailié

 

 

 

Si la publication sous la houlette d’Antoine Volodine de onze romans chez onze éditeurs différents constitue la surprise éditoriale de cette rentrée littéraire, la palme de l’originalité pourrait être attribuée à l’écrivain argentin Eduardo Fernando Valera qui après avoir entrainé jadis ses lecteurs sur les routes patagoniques (Patagonie route 203) les embarque aujourd’hui dans un train fou égaré dans l’immensité de la pampa. Reste à savoir si surprise ou originalité suffisent à caractériser un bon livre.

 

D’une main assurée quoique lasse, le torse penché à l’extérieur de sa locomotive, tantôt à gauche, tantôt à droite, le chef machiniste Olszen tracte depuis des éons un énorme convoi ferroviaire d’une soixantaine de wagons étalés sur deux kilomètres. Ce Train Postal comporte un fourgon dédié à cet effet situé à l’arrière. Entre celui-ci et la machine se succèdent des voitures chargées de tout et n’importe quoi : du sable, des galets, des troncs d’arbre, des plaques de cuivre et même de l’eau. Sillonnant la pampa envahie de maïs sauvage, seule nourriture à bord, le train est un paysage à lui tout seul, mobile dans l’immobile.

 

Olszen est assisté d’un machiniste fantasque, débarquant parfois dans une gare pour réapparaitre sur la voie ferré. Un contrôleur de la Poste - qui se désintéresse complètement du courrier - et son épouse Josefina complètent l’équipage. Josefina tente de trier l’énorme stock de lettres accumulé et effectue de menus travaux de lingerie pour des femmes croisées au hasard des arrêts. Au fil d’une trajectoire guidée par des sémaphores et aiguillages rouillés, parfois absents des cartes, les occupants du train s’efforcent de distribuer enveloppes jaunies et textiles, vêtements ou autres, raccommodés, mais rien n’y fait, tout semble se dissoudre, mémoire des gares, destinataires absents. L’arrivée d’un général surgi des hauteurs de l’altiplano, et un peu plus tard d’une foule de réfugié à la suite d’un séisme va secouer cet univers clos.

 

Bienvenu dans la géographie des rêves. Les cents premières pages du roman offrent un délicieux cocktail de poésie du désert et de poésie de l’absurde, un croisement entre Buzzati et Brecht, complémentés dans la seconde partie par le Snowpiercer de Bong Joon-ho qu’ont ou ne manqueront pas de citer les amateurs de littérature de genre. Poésie de l’absurde que cet inventaire à la Prévert du contenu des wagons, que ces courriers aux destinataires inconnus, que ces gares, ces villages, ces foules aux identités défaillantes (Cristallisation secrète de Yoko Ogawa n’est pas loin). Mais poésie aussi de la Pampa chère à Cendrars et Supervielle, étendue géométrique plane infinie, espace et temps confondus comme dans Le Monde Inverti du regretté Christopher Priest.

 

L’arrivée de Montoya, et le récit de son affrontement avec Dona Refugio arbitré par une foule de partisans anonymes et indécis casse le charme de ce rêve ferroviaire. On s’ennuie. La nature a horreur du vide, cet antique principe aristotélicien s’applique toujours au lecteur. Dommage.


32 commentaires:

  1. J'aime que vous teniez vos promesses. Et ce livre annoncé il y a quelques semaines, le voici au rendez-vous des lecteurs.
    Le temps de votre vacance... , j'ai relu certains de vos billets , ouvert les portes de l'espace commentaire. (Vous aviez laissé les clés sur les portes, gentiment.)
    Puis, je n'ai pas résisté... j'ai lu "Pampa" d'Eduardo Fernando Varela.
    Votre billet ne cache rien de la beauté poétique du roman et du ratage des prolongations.
    Aussi c'est à ces cent premières pages que je m'attacherai.
    Je crois que les passages qui m'ont le plus bousculée se situent dans les pages 47 et 48 du chapitre 7.
    C'est tout à fait extraordinaire.
    D'autres trains aussi improbables que celui qui occupe tout le roman, sont annoncés sur la feuille de route trouvée à bord. .
    Des trains étranges. Un d'avant la naissance des personnages. Un autre qui est empli des personnages, eux, mais dans deux ans. Un autre croisé il y a longtemps.
    "- Et l'autre, au-dessus ?
    - Celui-là, nous devrions le croiser à la fin de l'année prochaine, si l'état des voies le permet."
    Et voilà qu'une vibration de plus en plus nette sur les rails annonce le "tremblement d'un convoi arrivant en sens inverse" .
    Une locomotive surgit et là, que voit Josefina ?
    " Le corps de son père, une foule absente qui voyageait les pieds dans le vide, accrochée à la rambarde pour éviter les secousses."
    Mais les surprises se succèdent. Voici son mari habillé en militaire "qui s'amuse avec un pistolet."
    Étranges apparitions surgies du néant puisque, "dans le fourgon de queue elle se reconnut elle-même, vieillie et empâtée."
    Comme un pressentiment d'une autre histoire se déroulant au même moment.
    Puis le train sorti de nulle part disparaît et le calme règne à nouveau.
    Le chapitre se clôt sur un soupçon. Josefina" eut la sensation qu'au-dessus d'elle les nuages agités étaient un ocean à la dérive à l'intérieur d'autres océans. "

    C'est une vision troublante de temps superposables, de ces sensations de dédoublement qui appartiennent plutôt au rêve et qu'ici un écrivain concrétise avec un talent incroyable.

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  2. "Vacance"...
    Comme dans "Vacance d'août" de Cesare Pavese que Martin Rueff présente ainsi dans le Quarto Gallimard.
    "Le titre du livre, emprunté à un poème de D'Annunzio, renvoie à l'été fait de suspension, d'instants absolus. La vacance (experimentum vacui) est ce moment et ce lieu où le temps semble s'excepter de lui-même. L'été se passe à attendre qu'il se passe quelque chose et ce qui se passe c'est qu'on passe l'été à attendre et, pour finir, l'été a passé. "

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  3. Page 82, même incertitude sur le temps dans ce dialogue :
    " - Et si c'étaient nous, les disparus ?
    - C'est absurde, dit Olszen.
    - Pourquoi.? Nous sommes peut-être morts entre deux villages..
    Nous sommes peut-être condamnés à voyager ici pour le reste de notre vie ou pire encore, pour toujours, poursuivit-elle... "

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  4. J'aurais aimé, comme vous Soleil vert, que le roman s'arrête page 95 à la fin du chapitre 15. Cela aurait été une réussite parfaite. Une nouvelle ou comme vous l'écrivez parfois, une novella. Ces textes entre nouvelle et roman avec peu de personnages et un seul thème.
    Ainsi aurions nous lu ces pages comme un mystérieux inachèvement.
    "Quand le train allait au pas, elle aimait descendre par la dernière échelle du fourgon, se laisser tomber sur les rails et distancer jusqu'à ce que le fanal de queue soit un point rougeâtre scintillant d'un côté de l'univers. Ce décrochage était une limite dangereuse, une façon de séduire la mort qui l'a poursuivait comme un souffle dans son dos. A mesure que le convoi s'éloignait, elle ressentait le vertige d'être en dehors du monde. Et si un machiniste décidait d'accélérer.? C'était le signal de la fin du jeu, le moment de courir à toute vitesse derrière la petite lumière rouge pour agripper fermement les montants de l'échelle et grimper avant qu'il lui échappe pour toujours. "

    C'est bien, non.?
    Pourquoi a-t-il fallu qu'il continue avec ces pages politiques. Dommage...

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  5. Étonnante encore cette géographie étroite "dont les seuls points cardinaux étaient le nord et le sud."
    Le seul risque etant que ces personnages ne sachent plus s'ils vont vers l'avant ou vers l'arrière."
    A gauche et à droite de la ligne, des champs de maïs à perte de vue et de rares habitants qui en sortent perdus comme d'un labyrinthe.
    Un jour, affolés, ils s'approchent du train demandant de l'aide. Quelque chose est tombé du ciel et a coupé leurs maisons en deux.
    Là, je pense à Henri Michaux, à son personnage-phare : Plume.
    Cet homme paisible se réveille un matin, sans maison. Sa maison a disparu.
    "Bah, la chose est faite", pensa-t-il.
    Peu après, un bruit se fit entendre. C'était un train qui arrivait sur eux à toute allure. (...) et il se rendormit.
    Ensuite le froid le réveilla. Il était tout trempé de sang. Quelques morceaux de sa femme gisaient près de lui. (...) Et il se rendormit.
    - Voyons, disait le juge, comment expliquez-vous que votre femme se soit blessée au point qu'on l'ait trouvée partagée en huit morceaux... "
    Même indolence dans le train d'Eduardo Fernando Varela. Ainsi le chef machiniste Olszen quitte ses manettes pour terminer sa partie de boules. Josefina arrose ses fleurs, cuisine ou va fleurir le petit cimetière de tombes vides qu'elle a installé dans un wagon empli de sable.
    Ce sont des situations surréalistes qui, joyeuses, poétiques, désamorcent l'inquiétante étrangeté de ce train.

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  6. "Bienvenu dans la géographie des rêves. Les cents premières pages du roman offrent un délicieux cocktail de poésie du désert et de poésie de l’absurde, un croisement entre Buzzati et Brecht,..."

    Je partage ces lignes de votre billet.
    Quelle invention du monde...
    Ces lettres qui n'ont pas trouvé de destinataire parfois distribuées à l'aveuglette, ce troc d'objets insolites au fil des gares, ce train élastique qui s'allonge ou rétrécie selon l'humeur de l'écrivain, ces sémaphore rouillés. Des locomotives qui se perdent dans les maïs. Et quand même cette intuition de la mort qui obsédé Josefina.
    Où est-on? Où va-t-on? D'où vient-on? Comme dans une toile de Gauguin... ou dans le théâtre de Beckett ou de Ionesco. Un monde délirant jusqu'à la page 100.
    Délirant... délire... dé... lire.

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  7. Ce thème du train et cette phrase”Et si c’était nous les disparus ”me rappelle un roman japonais ”Dernier train pour kamakura ”de Takeshi Murase.

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    1. Piègeant ce roman de Takeshi Murase. Comment taire à celui avec qui vous faites ce court voyage qu'il va mourir ? Et comment concevoir un mort revenu de la mort un court instant et devant revivre sa mort imminente sans savoir qu'il est mort ? La torsion avec le réel est source d'une double souffrance : vivre un deuil deux fois avec entre les deux un impossible à dire...

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    2. Dans le roman d'Eduardo F. Valera le sentiment de mort est totalement différent. Il vient de la répétition des gestes du quotidien, de ce voyage sans but et semble-t-il sans origine. De la monotonie du paysage morne traversé. Du manque de communication entre ces personnages. On dirait des personnages de Beckett attendant sans attendre quelque chose de vague. Belle référence à Buzzati.
      Ces lettres aussi sans destinataires repérables, entassées dans un wagon. Tout est ici absurde. Même ces noms de villages qui se ressemblent. Des noms alimentaires évoquant des plats à base de maïs ... Des noms qu'ils confondent. Y a-t-il une vie à bord du train hors de cette routine ? Pas vraiment avant la page 100.
      Après, avec l'arrivée ce colonel tankiste, Montoya, sa gestion autoritaire de la foule qui a envahi le train, ça devient autre chose de moins agréable à lire.

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  8. Page 102, la fracture : "Le train atteignait en vacillant le quai où régnait la même désolation que dans le village précédent. Aux alentours on retrouvait les maisons coupées en deux et la trace rectiligne du sillon de terre fraîchement remuée. (...)
    il ne devait même pas songer à stopper mais au contraire à accélérer pour sortir de ce cauchemar. (...)
    Josefina voulut se distraire de ses sombres pensées en allant redresser les croix de ses morts sans corps. (...)

    - Il faut continuer, je n'ai pas de meilleure idée. Je ne vais pas rester à attendre la fin du monde, ni le début du suivant. (...)

    Cette nuit-là, l'équipage se refugia dans la cabine et somnola par à-coups d'un mauvais sommeil, assailli par de sombres présages. Ils eurent le plus grand mal à fermer l'œil, cette nuit et beaucoup d'autres, alors qu'au dessus d'eux les nuages étaient des châteaux d'ombres aux tours et aux murailles penchées. "
    Voilà c'est la fin du chapitre 16, page 202.

    Il y a des romans qu'on regrette presque de ne pas avoir refermés....

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  9. Toutefois, j'aime beaucoup l'avant dernier chapitre. Le 58, avec ses faux airs du film de Stanley Kubrick, "" 2001, L'Odyssée de l'espace".

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  10. Bonjour libraire. Merci pour la référence du roman de Takeshi Murase.

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  11. Infernus Ioannes est l'un des pseudonyme d'Antoine VOLODINE, non pas d'André, comme il est écrit par erreur à la première ligne du nouveau post. Bien à vous, SV.

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  12. Je lis un essai de Juan Gabriel Vasquez, "La traduction du monde". Il s'interroge sur la fiction, notre rapport de lecteurs à la fiction. Il écrit : "Nous nous immergeons dans les romans parce que nous y découvrons ce que nous ne trouvons nulle part ailleurs (...) éloigné des faits tangibles et vérifiables."
    Il cite un extrait d'un sonnet de Quevedo.
    "Reclus parmi la paix de ces déserts
    Et quelques livres sages mis ensemble,
    Je vis et je converse avec les ombres
    Comme j'écoute avec les yeux des morts."
    C'est tout à fait ce qui m'attache aux cent premières pages de "Pampa" et un peu au redoutable roman de Murase.
    La première expérience de lecture ne m'agresse pas, elle m'intrigue. Ce long voyage sans but de personnages prisonniers d'un train étrange est lent, inquiétant mais sans plus si on ne descend pas du train.
    La deuxième est redoutable car elle est bâtie sur un regret souvent partagé à la mort subite d'un proche. On pense à tout ce qu'on aurait voulu leur dire et qui n'a pas été dit.
    Murase fait un pari fictionnel torturant. Si tous ces morts de l'accident ferroviaire qui ont laissé leurs proches abasourdis et ravagés de chagrin pouvaient être revus une dernière fois avant leur mort par leurs proches. Dans ce même temps, entre deux stations dont celle qu'ils n'atteindront jamais. Pouvoir leur parler une dernière fois à condition de ne pas leur dire qu'ils vont mourir. Cette fiction là me laisse intranquille. Je sais qui j'aurais eu envie de revoir mais torturée par ce couperet de leur mort qui approche à chaque tour de roue du train.
    Vous voyez, Libraire, ce n'est pas du tout la même ambiance. Le roman d'Eduardo F. Varela ne me renvoie à aucune situation vécue. Je n'ai aucun lien affectif avec les personnages. Je les observe comme le paysage, comme ce train en perpétuelle métamorphose. Ça m'intrigue, ne me déplaît pas sauf quand il décide de prendre la voix de Montoya après les cent premières pages.
    La mort, la vraie mort de nos proches est un tourment que seul le temps apaise et parfois leur voix traversent le silence et nous les entendons fugitivement dans un rêve, un enregistrement. Les voix...

    Je relisais récemment un article concernant un essai extraordinaire : "La Voix sombre" de Ryoko Sekiguchi (P. O. L.).
    P. Assouline écrivait dans cet edito: "Des disparus dont l'absence nous dévaste , nous conservons des images si ténues , des odeurs si fugaces, des écrits si durables, mais leur voix.? Nous pouvons en rêver tout autant. La présence des morts passe souvent par elle, de leur vivant, on ne l'écoute pas tant elle fait corps avec eux ; après elle revient nous hanter si fort qu'elle peut faire corps à nouveau mais avec nous. "
    Jaime qu'il ait pris longuement le temps de présenter ce beau livre bref et compact de Ryoko Sekiguchi, d'en souligner" la lumière intérieure". C'était en mai 2016... Bien loin des sélections du Goncourt. Un édito pour Le Magazine littéraire...
    Il avait subtilement titré son article ainsi : "Éloge de l'ombre de la voix".

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  13. Encore que, Libraire, vous avez raison sir un point. Le train mystérieux qui passe la nuit sut la ligne qui dessert Kamakura, le lieu où le train est tombé dans le ravin est empli de fantômes qui correspondent à l'interrogation de Josefina se demandant s'ils sont déjà morts.
    Étranges passagers déjà morts. dont la présence fantomatique ne changera pas. Ils ne redeviendront pas vivants. On ne peut changer leur destin. Ils ne peuvent descendre du train et leurs visiteurs devront descendre avant l'arrêt fatidique si non ils subiront le même sort.
    Au moins Josefina peut descendre du train...

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  14. Dans le roman de Takeshi Murase, "Dernier train pour Kamakura" quand le roman s'ouvre à l'imaginaire, les endeuillés ententendent une rumeur. Un train diaphane passe sur la ligne, très tard le soir. Il y aurait les passagers disparus à bord. Les gens qui colportent ce bruit disent que cela aurait un rapport avec le sanctuaire d'Ikitama. Le train aurait frôlé le portique shinto. Ce sanctuaire est puissant dans la croyance des habitants.. Une légende naît alors. Les morts continueraient à vivre, du moins leurs âmes.
    Voilà qui devrait plaire à Soleil vert...
    N'a-t-il pas écrit un poème sur "Le Torii d'Itsukushima" .? Dans ce poème on peut lire :
    "La voûte de ton portail
    Appelle un monde invisible"
    Murase donne consistance peu à peu à la légende de ce train des morts en donnant la parole à quelques endeuillés.
    La couverture du livre est très belle, réalisée par Constance Clavel. Des branches de cerisier en fleurs, le Fuji au sommet enneigé, un train qui passe et un rond parfait (soleil ou lune.?) sur lequel est imprimé le titre du livre et le nom de l'auteur.
    En bas de la couverture quatre lettres Nami pour la maison d'édition. (Nami signifies vague en japonais.)

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  15. C'est un étrange échange entre ces survivants et ces morts-fantômes qui sont dans ce train pour très peu de temps. La peur de les perdre si on ne tient pas compte des trois interdits laisse la place à des échanges doux, uniquement générés par la vie. La tentation de rester dans le train de Murase et de mourir avec l'être aimé laisse place à un consentement de la séparation, déchirant bien sûr mais pour celui qui sait et qui descend du train. C'est très fort. Un livre qui pénétre comme une lame dans le cœur mais aussi comme une paix profonde. Très très beau.

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  16. Je reviens à ce "dernier train pour Kamakura". Tous les personnages qui ont perdu un proche et qui se rendent dans ce train pour les revoir une dernière fois, ne sont pas tous éplorés. Il y a un fils un peu vaniteux et superficiel, sans emploi, qui a toujours méprisé son père, trop humble et se contentant d'un travail à la tâche, selon lui. Et cette mort va être pour lui un cadeau. Il va entendre par la voix des autres quel homme remarquable son père était, combien il a aidé les autres, combien il se souciait de son fils et l'aimait . La rencontre dans le train va alors lui permettre de se transformer, de voir l'avenir différemment, de se rapprocher de sa mère. C'est un peu le monde à l'envers. Le futur mort est généreux avec son fils...
    La tendre fiancée, elle, trouvera le courage d'accepter ce tragique destin. Que de surprises dans ce roman. Ce train, il renverse les préjugés, les anticipations des lecteurs.
    L'homme qui a écrit ce livre doit être bon. Takeshi Murase vit au Japon. Il est romancier et rédacteur pour la radio et la télévision. Ce roman, "Dernier train pour kamakura" a été hautement apprécié dès sa parution. C'est aussi un beau travail de traduction de Diane Durocher et Nina Le Flohic. (Il semble que les éditions Nami sont une marque des éditions Leduc sises à Paris.)
    Je suis heureuse de découvrir ce roman grâce à la suggestion de "Libraire" . Il arrive bien après le train de nulle part du romancier argentin Eduardo F. Varela.
    Il y a dans son roman, "Pampa", une citation d'Alfonsina Storni, mise en exergue :
    "Tout était de trop, les arbres, les animaux, les hommes ; la pampa, elle seule, n'était pas de trop."
    La relisant, je découvre l'obsession de l'auteur du roman : une vision inouïe de ces champs de maïs recouvrant ce coin de terre imaginaire, a engendré le train puis ses trois occupants puis ces villages perdus dans cette marée végétale puis les autres personnages.
    Je pense au champ de blé peint par Van Gogh peu de temps avant sa mort. Il y a ces corbeaux noirs du malheur qui volent très bas qui semblent s'avancer comme les oiseaux maléfiques d'Hitchcock pour évincer l'humain.

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  17. https://fr.wikipedia.org/wiki/Champ_de_bl%C3%A9_aux_corbeaux
    Il y a ces trois chemins qui semblent guider ce paysage vers celui qui le regarde et le peint. Une perspective inversée qui entraîne les corbeaux vers l'avant du tableau.

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    1. Totalement en désaccord avec l'exploration faite par Wikipedia en ce qui concerne l'ouverture du peysage, là où je vois une fermeture.

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  18. Bon an mal an, j'ai traversé ces deux romans. Ce furent des lectures alternées car je revenais souvent à "Pampa" même si la lecture du "dernier train pour Kamakura" me tenait en haleine. Pour ce dernier j'ai aimé les cinq vies que l'auteur, Takeshi Murase, a choisies. Elles finissent par se répondre par des liens subtils. Toutefois, la sensibilité nourrissant le récit est un peu trop présente. C'est un choix de l'auteur qui m'a parfois gênée. Pas ce genre de restriction pour le roman d'Eduardo F Varela. Là, au contraire, un manque d'empathie pour les personnages m'a conduite à une certaine indifférence quant à leur sort mais d'autres qualités sont repérables dans ce récit fantastique.
    Il est difficile de trouver un roman, une nouvelle parfaitement adaptés à notre attente, à notre sensibilité. Le lecteur voudrait accaparer l'imaginaire de l'auteur, changer parfois la trame du roman oubliant que celui où celle qui écrit ne le fait pas pour p'aire aux lecteurs, qu'il suit son chemin d'écriture correspondant à ses besoins, à ses fantasmes, à son style, son éthique. Le lecteur est un passager exigeant. Il veut connaître le livre créé par l'écrivain et il veut être l'écrivain du livre qu'il est en train de lire, fugitive ment. C'est une étrange rencontre celle d'un écrivain et de ses lecteurs sauf peut-être pour les romans policiers . De plus le lecteur oublie vite, passant d'un livre à un autre, d'un auteur à un autre. Parfois il se mêle aussi d'écriture. Le web déborde d'écritures diverses, même L'IA est appelée à la rescousse. Et pourtant si les gens lisent moins de livres ils lisent beaucoup d'autres formes d'écriture hors les livres. Le temps de solitude lente consacré à la lecture d'un livre devient plus rare. Les fourmis humaines sans cesse en mouvement sont très occupées à survivre, à défendre leur moi en péril...
    Tout cela est bien compliqué...

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  19. Ah, bonjour! Figurez-vous que j'ai eu un coup de cœur pour un roman. Je l'ai presque terminé. Page 192 sur 211. Je brûle de connaître la fin. "De l'autre côté du lac" de Sylvain Prudhomme. Un livre tout à fait étonnant par son rythme, son écriture. Ce portrait de femme aventureuse est aussi saisissant que cette forêt protégée et son lac en haute montagne. Ce qui est inouï c'est que l'on est d'abord dans le récit d'un homme qui l'a rencontrée sur un parking avec tout son attirail de photographe professionnel. Il l'a rencontrée , l'a cherchée ., voudrait partager avec elle une ascension difficile vers la réserve protégée. Il l'approche, il la perd. Quelques messages échangés.
    Et tout soudain, le lecteur est avec elle, en elle, dans ses pensées, dans son corps, dans ses gestes. Elle est en danger, seule dans toute cette nature violente, glacée comme le lac. En danger. Elle le sait. Seules les bêtes sauvages la regardent, chamois, insectes, oiseaux même les poissons dans le profond des eaux du lac. Plus de batterie... Elle continue, aspirée par une présence inconnue...
    Je suis là. C'est bien. Ça fait du bien. Une écriture libre et travaillée. L'auteur de s'embarrasse pas de tirets, de guillemets, de point d'exclamation ou d'interrogation. Pas de pathos. C'est nerveux, propre, ça rentre dans les yeux comme une attente comblée. J'aime. Tant pis pour les trains et leurs fantômes. Je suis bien dans ce roman. Hier, très tard, par hasard, je découvre Claire Chazal échangeant avec lui sur un p'ateau d'une chaîne politique. Je venais d'écouter avec attention un documentaire bouleversant sur les rescapés du 11 septembre. 25 ans déjà... mais le temps n'a pas passé pour eux. Belles réflexions libres.
    Je n'ai pas éteint la télé. Juste une escapade sur le balcon pour respirer la nuit calme. Je reviens et j'écoute puis une envie de lire ce livre, pas à cause de ce qu'ils échangent. Trop d'élégance sur ce plateau. C'est vrai qu'elle est belle et impressionnante. Lui, il est encore dans son roman, n'arrive pas à le mettre en langue parlée. C'est normal. Paix aux écrivains. Je charge donc le roman sur ma tablette, éteins la télé. Je lis. Je me sens dès l'entame si bien dans cette écriture. Au réveil je reprends la lecture. Un TER a déraillé près de Rouen. Acte malveillant...
    Bon à plus tard. J'ai faim de lire. Merci pour ce blog. Ma tanière.

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  20. Terminé. Magnifique. Étrange. Un livre comme un secret. Merci Sylvain Prudhhomme.

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    1. Longue plongée dans le beau roman de Sylvain Prudhhomme, antérieur à celui-ci. Il s'agit de "Par les routes". Prix Femina en 2019.
      Tout ce déroule entre quelques vers de Bernard de Ventadour, mis en exergue.
      "Le temps va et vient et vire
      Par jours par mois et par années (...)" et la chanson si belle si triste que Leonard Cohen écrivit puis chanta, "Famous Blue Raincoat". Une lettre écrite à New-York à 4 heures du matin. Il s'inquiète pour son ami, lui demande de ses nouvelles. Ils ont failli partir ensemble... Son bourreau... Son frère.... Il lui pardonne... Le remercie qu'il se soit trouvé sur son chemin.
      Écoutant cette chanson et pensant à l'autostoppeur qui hante tout le roman, et qui n'est peut-être qu'un double, une figure de sa jeunesse, de ses années de vagabond, Sylvain Prudhhomme pense que le chanteur ne s'adresse qu'à lui-même, à l'homme qu'il n'est plus. Que l'homme au manteau bleu et Cohen n'ont jamais fait qu'un. "
      Cet étrange dédoublement fait houle dans tout le roman.
      Près d'eux, Marie, plongée dans un roman de Marco Lodoli, qu'elle traduit :" Les promesses" omesses". Clin d'œil adressé à cet écrivain qu'il estime tant et à sa traductrice réelle, Louise Boudonnat. Une soirée à La Maison de la poésie les a réunis il y a quelques années.
      C'est un roman bouleversant.
      Au début du roman, "il évoque la fameuse ellipse du dernier chapitre de "L'Education sentimentale" de Flaubert.
      "Il voyagea. Il connut la mélancolie des paquebots (...). Il revint."
      S. Prudhomme a construit son roman sur ce vertige du temps. Un homme passe... Tout passe. Même si l'écrivain pour ralentir le temps restitue minutieusement chaque instant de ce passé.
      Pour quelles raisons ?
      " Jaime et redoute à la fois qu'il existe une ligne d. Ombre. Une frontière invisible qu'on passe, vers le milieu de la vie, au-delà de laquelle on ne devient plus : simplement on est."
      Alors, il écrit et c'est beau et... melancolique.

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  21. J'ai acheté en me baladant le dernier livre d'Amelie Nothomb, "L'adolescence du perroquet". C'est un gris du Gabon dont un vieux voisin s'est débarrassé en lui conseillant de n'en parler à personne car c'est une espèce protégée.
    Cela me rappelle ce livre que vous aviez chroniqué, Soleil vert, " Une forêt" de Jean-Yves Jouannais. Celui-ci ne chante pas des chants nazis mais donne pas mal de soucis, cocasses, au narrateur.
    Les premières pages situent ce narrateur, enfant, dans un face-à-face avec sa mère, acide et drôle sur fond de visites éducatives au Louvre et dans les musées.
    Ce livre est réjouissant par son ton plaisant. Alban est maintenant chroniqueur à la radio, spécialiste dans "l'anodin", les questions infimes, l'anecdotique.
    Voilà, c'est parti pour 158 pages pour se détendre.
    Elle est charmante, écrit bien, certainement en s'amusant, tout en portant un regard critique sur le monde qu'elle observe et écoute avec passion. .
    Voilà qu'Alban fait écouter un gospel d'Aretha Franklin à son perroquet. Peut-être sera-t-il moins agressif... C'est un oiseau qui mord ! Ce volatile est une vraie calamité ! Il détruit tout. Reste la cage...

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  22. Mais peu à peu, l'histoire drôle tourne au drame. Cet oiseau ressemble de plus en plus à un adolescent violent et au-delà à ces êtres violents qui se font les tortionnaires de ceux qui les aiment, installant une emprise venimeuse sur eux, devenus victimes consentantes. C'est oppressant, plus drôle du tout et sans solution, la victime se refusant à se séparer de son tortionnaire.
    Ouh là là, madame Nothomb quel poison s'est infiltré dans votre encre ? Elle est terrible cette histoire rappelant ces ados violents qui font la loi chez eux souvent auprès de mères seules et démunies. Vite, vite, revenez aux cerisiers en fleurs...

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  23. Dans la partie grave de son roman, Amelie Nothomb écrit : "L'amour comporte de ces injustices opaques, qui ne sont absurdes que pour qui les endure."
    Et plus loin : "Jo [ c'est le perroquet] est un clandestin, je suis son protecteur. Rien de tel qu'une situation de gratitude pour engendrer de l'exécration."
    Elle s'échappe de son roman pour laisser s'exprimer ces blessures tapies dans l'amour...

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  24. Je viens d'écouter une longue conversation entre Amelie Nothomb et Aymeric Goetschy (de 45 minutes) sur BrutFR du 3 septembre 2026. Une vidéo accessible par YouTube.
    Si vous le pouvez, écoutez-la. Beau coup de profondeur dans ses réponses sur ce dernier roman mais plus généralement sur la lecture, l'écriture, le livre, la fiction. Très beau moment d'écoute. Et bravo au journaliste À. Goetschy.

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  25. Découvrez cette vidéo : "interview d'amelie nothomb BrutFR" https://share.google/tY0Ftxl3ulaeT8CYx
    Voici le lien, je crois.

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  26. Si Amélie Nothomb est synonyme de profondeur, où allons-nous ?

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  27. Deux lectures majeures de Sylvain Prudhomme avant la lecture et l'écoute d'Amelie Nothomb et pour suivre, à venir, Marco Lodoli.

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