Jirô Taniguchi - Le Journal
de mon père - Casterman
Yioshi Yamashita reçoit un coup de fil à son bureau de Tokyo
l’avertissant de la mort de son père. Cela fait bien une quinzaine d’années que
les deux hommes ne se sont pas revus. De retour à Tottori, sa ville natale,
Yioshi déambule dans les rues et les sentiers de sa mémoire avant de rejoindre
le lieu des obsèques. Les souvenirs affluent et d’abord le plus fort d’entre
eux, la séparation de ses parents. Takeshi, son père et Kyioko, sa mère,
avaient pourtant fait un mariage heureux ; ils avaient accueilli une petite
sœur, Haruko. A la suite de l’incendie qui avait détruit la ville, Takeshi avait
consacré l’essentiel de ses journées à son salon de coiffure, remboursant peu à
peu l’argent offert pourtant gracieusement par les parents de sa femme pour la
reconstruction de la maison. Les relations du couple s’étaient distendus
jusqu’au départ de Kyioko. Yioshi, privé de sa mère, éprouva un ressentiment
envers Takeshi qui ne fit que croitre avec les années et l’incita à couper les
ponts avec sa famille dès que sa situation professionnelle fut établie. Devant
le cercueil, au contact de ses oncles et des voisins qui échangent de vieilles
anecdotes, il découvre alors grâce à eux la bonté cachée de son défunt père.
On retrouve avec plaisir le graphisme de Jirô Taniguchi qui
tient plus de la BD que du manga - ou faut-il parler de roman graphique ? -
et ses personnages d’une dignité absolue malgré les vicissitudes. Il y a aussi
cette ultime planche qui renvoie à un souvenir personnel des années 60, le
parquet neuf ensoleillé d’un appartement au cœur d’une barre HLM où, assis, je
lisais 20 000 lieues sous les mers.


https://soleilgreen.blogspot.com/2023/09/furari.html
RépondreSupprimerVous souvenez vous? C'était en 2023, Furari... Puis L'homme qui marche... Vous écrivez son nom et s'élève en douceur, l'univers de Jiro Taniguchi.
Quelle immense découverte... Quel souvenir durable.
Bien sûr que je vais prendre le temps de savourer ce nouveau roman graphique avec ses silences, ces dessins, ce texte ténu où se glisse avec pudeur les choses de la vie, surtout quand elles ont le temps de libérer leur vérité toujours melancolique, toujours après.
Je suis très heureuse que vous reveniez à lui.
"Si j’ai envie de raconter des petits riens de la vie quotidienne, c’est parce que j’attache de l’importance à l’expression des balancements, des incertitudes que les gens vivent au quotidien, de leurs sentiments profonds dans les relations avec les autres. […] Dans la vie quotidienne, on ne voit pas souvent des gens hurler ou pleurer en se roulant par terre."
RépondreSupprimerJirô Taniguchi
C'est tout à fait étonnant de retrouver un livre de Jirô Taniguchi. Le sens de la lecture, de haut en bas, de droite à gauche ne m'a pas posé trop de problèmes. La division de la lecture entre dessins et texte, davantage car c'est vraiment un texte, un très beau texte, le regard d'un homme sur ses perceptions d'enfant, ses chagrins lors de la séparation de ses parents. L'incendie qui a ravagé la ville lui laisse par contre, une fois passées la peur du feu, la peur de perdre son chien et les siens, un souvenir assez gai des jeux improvisés qu'il partageait avec ses jeunes amis dans une ville en reconstruction où on laissait les enfants assez libres.
RépondreSupprimerDe grandes solitudes dans cette enfance, une grande détresse.
Quant aux dessins, je m'interroge. Ils sont tellement précis, justes, étonnants au niveau des éclairages, de la perspective, de l'attitude des gens, des paysages, des maisons... qu'il doit falloir beaucoup de temps pour réaliser chacun d'eux. Que fait-il de l'écriture alors ? Est-elle en pose ? Continue-t-il à écrire, à prendre des notes ? Parfois des trous dans le récit. On ne sait si c'est la mémoire du narrateur qui flanche ou s'il faut penser à partir d'un dessin. Finalement la succession des textes et des dessins transforme nos habitudes de lecteur. Je bascule d'un monde d'images à un monde de mots en permanence et peu à peu la frontière entre les deux s'estompe. Parfois c'est un dessin qui me saute au cœur comme le visage de l'enfant tellement réussi, parfois c'est un fragment de texte. Parfois j'échappe à l'histoire pour étudier la façon remarquable dont il traite les lumières et les ombres (scène de danse par exemple, nuit et jour, incendie, croquis du chien puis du chiot.) Mais au fond ce qui l'emporte c'est surtout cette tentative de comprendre son enfance, le rapport à ce père qu'il n'a pas revu avant sa mort, de cette mère qu'il refuse de reconnaître quand il la retrouve, un nourrisson dans les bras. Le chagrin et la jalousie, ses pensées intimes, ses erreurs de jugement.
C'est vraiment un livre attachant.
Il n'arrive pas à liquider son enfance comme le prouve la dernière image. Elle reste une béance obscure. Un grand drame de frustration à peine consolé par ce qu'il comprend maintenant qu'il est adulte. Il n'habite sa vie que par le pouvoir des mots et des dessins. Il marche, il sent, il touche tout ce qu'il re-découvre et aussitôt il est submergé par sa mémoire. Il s'agit d'un surgissement de quelque chose en lui qui était là depuis longtemps et qui attendait avec patience que l'écriture et le dessin le révèle. Ce noyau d'enfance naît grâce à eux.
Et maintenant il doit vivre avec ce qui a été perdu. La perte. L'enfant mort en lui. Écrivant et dessinant il ôte cette couche protectrice qui s'appelle l'oubli. Seule sa main peut encore rêver...
révèlent
Supprimer« Quant aux dessins je m’interroge… des trous dans le récit » technique assez usuelle dans le manga…. MC
RépondreSupprimerCe n'est pas vraiment un manga fait pour divertir, c'est un roman graphique et je donne beaucoup d'importance à ce rythme.
SupprimerC'est une suspension du temps.
SupprimerLa beauté est dans ces zones qui restent dans l'ombre...
Supprimer« Quant aux dessins je m’interroge… des trous dans le récit » technique assez usuelle dans le manga…. MC
RépondreSupprimerC'est peut-être une technique cinématographique. SV
David Lynch 0?
Supprimer«J’avais peint un tableau […] presque totalement noir. Il y avait une figure, juste au centre de la toile. Je regarde cette figure, j’entends un bruit de vent et je vois une sorte de mouvement. Et j’ai eu l’espoir que le tableau soit vraiment capable de bouger, rien qu’un petit peu. Et voilà.»
Supprimer(Chris Rodley, «Entretiens avec David Lynch», Cahiers du Cinéma, p.30)
note : dans la version cartonnée Casterman on lit de gauche à droite. SV
RépondreSupprimerAlors je suis contente de l'avoir en broché !
SupprimerAussi, oui, Soleil Vert. Christiane, je m’intéresse en ce moment au travail du peintre Miles Johnston. A tort ou à raison, j’ai pensé que cela pourrait vous intéresser…sans vous distraire des lectures vertes et solaires , bien sûr!
RépondreSupprimerJe viens de regarder quelques dessins. C'est vertigineux. Ça dérange. Ça fascine. C'est comme un cauchemar.
SupprimerJe ne connaissais pas. Une merveille technique et imaginaire mais mais mais ça fait peur. Merci pour la découverte.
Il découpe beaucoup les visages. Étrange... Étrange.
Oui, j’ai eu le coup de foudre à cause d’un personnage multivisages vu sur le net.,,Ce que j’ai vu ailleurs est un peu en deçà. Mais quelle technique! Attendons qu’il soit à la mode à Paris!
RépondreSupprimerAttendons , pour le juger, etc
RépondreSupprimerMiles Johnston... Distorsions, torsions, métamorphoses, lacérations. Le corps humain dans tous les états de ses rêveries. Une défiguration. Une plongée dans l'inconscient. Parfois un peu de perversité quand il leur fait subir de la souffrance, des rituels, des sacrifices . Toutefois ces êtres ne semblent pas souffrir mais être plongés ou dans un profond sommeil hypnotique ou dans la mort. Rien n'est paisible et surtout pas le dessin qu'il appelle repos. Beaucoup de vide dans ces enveloppes des corps comme si les peaux étaient des habits que l'on peut ôter, perforer, découper. Et qu'il n'y a rien dedans. Ses séries qui reproduisent le même corps ou le même visage à l'infini sont comme une perte, une disparition annoncée. . Je pense aux trompe-l'œil de Eicher, aux distorsions des corps de Francis Bacon. Aux autopsies... Du réalisme ne rendant pas compte de la réalité.
RépondreSupprimerIl semble qu'il ait cherché des "visiteurs" par les réseaux sur internet. Beaucoup de vidéos où on le voit dessiner ou bien où défilent quelques œuvres.
M. C. Escher
SupprimerDans votre billet, Soleil vert, vous vous interrogez surYioshi adulte "au visage impénétrable, un être alexithymique dont les larmes finales et le souhait de revenir en compagnie de sa femme à Tottori ne convainquent pas tout à fait."
RépondreSupprimerCest vrai. Quelque chose est mort en lui. Trop de temps loin de son village natal. Il ne connaît plus ce monde différents de ses souvenirs d'enfance ni ces parents et amis loin desquels il a continué à vivre, absent de tous les moments importants des siens malgré les invitations. Même la mort de son chien aimé n'a pu lui donner envie de revenir. Je crois qu'il s'est muré, qu'il s'est durci pour ne plus souffrir. Alexithymique, peut-être...
J'ai parfois pensé dans les derniers chapitres du livre au personnage interprété par Jean-Louis Trintignant dans "Le conformiste", film de Bertolucci. Un homme qui ne ne cesse de vouloir oublier des traumatismes anciens en se mariant, en vivant loin de son pays natal, en devenant indifférent.
SupprimerQuant à Jiro Taniguchi, c'est dans la solitude du créateur, son talent, son attention aux petites choses qu'il s'en sort...
SupprimerJe ne le confonds pas avec le personnage de ce livre qui n'est pas tout à fait lui...
Un manga très émouvant. Un hommage familial post mortem aux bontés du père, dans une espèce d’exaltation,n’oublions pas que le père du vivant attendait le retour de l’enfant. La perception initiale du père est altérée,l’impact reste négatif, les carences subies par les manquements de ces parents le suivront certainement toujours. Mais écrire c’est toujours espérer.
RépondreSupprimerEt n’oublions pas que les morts sont souvent plus forts que les vivants.
Dommage la perte du petit chien,c’était aussi un membre de la famille.
Alors, cela restera son passif. Cet échec est émouvant, oui. Sa vie ressemble aux occasions manquées, à ce qu'on remet à plus tard et qu'on finit par oublier. C'est un bon compagnon pour survivre dans ce monde fragile... Un monde d'anti-héros qui permet de ne pas juger trop rapidement la conduite des autres qui nous ressemblent tant... J'aime bien cet auteur, il est lucide et imparfait.
SupprimerSoleil vert place la barre très haut et ne cache pas cette pointe de déception plantée dans son cœur, le vôtre et le mien.
C'est un peu comme si écrire sur lui-même était difficile. Une seule possibilité, continuer à écrire, aller jusqu'au bout de ce journal. Se voir comme un étranger. Peut-être ne supporte-t-il pas ce qu'il est devenu... Une tentative littéraire, le porte-voix de ses défaillances, de ses lâchetés . Il coule...
SupprimerLa dernière image luit encore faiblement... Il s'est égaré en chemin. Il reste ce silence criblé de douleur.
https://5livres.fr/boualem-sansal/
RépondreSupprimerQu'a-t-il écrit ? 7 Roman's choisis et présentés dans cette chronique.
https://www.en-attendant-nadeau.fr/2025/01/07/a-lecoute-17-venus-khoury-ghata/
RépondreSupprimerQuelques voix attentives pour évoquer Vénus Ghoury-Ghata dans une rubrique de "En attendant Nadeau".
Il y a une belle uchronie façon Bouvard et Pecuchet à l’algérienne, qui a mon sens et à celui de feu UEFA méritait le Goncourt et ne l’a pas eu, au profit d’un écrivain franco-tunisien qui n’a du rien écrire depuis…
RépondreSupprimerUeda
RépondreSupprimerJe comprends mieux ! Ueda, que de souvenirs à lire ses commentaires.. . Quelle est cette uchronie ?
SupprimerUeda dit: 17 août 2015 à 16h05
RépondreSupprimerLa Disparition
"Je ne crois pas que le livre ait été traduit en chinois. Du reste, je n’imagine pas comment ce serait possible.
En revanche, au Japon, Shiotsuka Shuichirô a fait le travail.
Il n’a pas seulement fait disparaître la voyelle « i », la plus courante mais l’ensemble des voyelles du syllabaire japonais comprenant cette voyelle: ki, chi, ni, etc.
Un travail de fou, d’autant qu’il a aussi condamné les kanji (caractères chinois) comprenant ce son, mais avec des ruses que la langue japonaises permet (multiples prononciations possibles). A côté du caractère chinois, il peut utiliser l’indication traditionnelle de prononciation (le furigana) pour donner à ce caractère une prononciation fausse ne comprenant pas le « i ». C’est tricher, mais c’est bien jouer.
Je me demande
(1) si je suis clair
(2) si cette remarque savante a un quelconque intérêt (tout le monde s’en fout). "
C'était dans les commentaires sur la rdl sous le billet de Perec... Pour rester dans le ton du billet de So'eil vert !
C’est un Chiffre et les pires titres sont des chiffres. Cf Butor et son Niagara, Mettons autour de 2080? Je l’ai pourtant lu….et aimé.
RépondreSupprimer2084!
RépondreSupprimerExcusez-moi, je ne comprends rien à ces deux commentaires. Est-ce à propos de Ueda ? De Boualem Sansal ?
RépondreSupprimerJe n'ai lu ni B.S. ni V. G-G. , je ne connais que des fragments de leur vie... C'est pour cela que mes deux commentaires sont impersonnels mais elle est morte après une vie radieuse, lui est sorti de prison certainement profondément blessé car il aime sa terre. Je tenais à les saluer. L'académie Française ? Cela me paraît être un acte politique pour marquer une reconnaissance face à un homme courageux.
Par contre, pour une raison que j'ignore vous citez Michel Butor. Ce qu'il écrit est fort, étrange comme lui. C'est un poète amoureux du langage, un grand lecteur. Je l'ai beaucoup lu et même écouté.
J'aime assez vos commentaires indéchiffrables . Je me dis, quelqu'un quelque part, veut dire quelque chose d'important pour lui ( ou pour elle).. Si je ne comprends pas ce n'est pas grave.
Vous me rappelez une femme rencontrée sur une plage, en Grèce. Elle me parlait. Je ne comprenais rien. Mais elle avait un tel sourire... Alors, avec un bâton, j'ai dessiné sur le sable mouillé l'amitié. Elle m'a offert un coquillage. Un de ceux qui constellaient la plage. Puis nous sommes réparties chacune de notre côté. Nous étions attendues. J'aime les rencontres de hasard, éphémères.
2084,c’est un roman de Boualem,chroniqué par SV.
RépondreSupprimerAh, tout est clair ! Je vous offre un coquillage.
RépondreSupprimerhttps://soleilgreen.blogspot.com/2015/12/2084-la-fin-du-monde.html
RépondreSupprimerAh, j'ai trouvé. Merci.
J'avais lu ce billet. Je me souviens que SV comparait ce roman de Boualem Sansal à celui d'Orwell et même aux méditations de Camus et du personnage de La Montagne magique de T. Mann., Hans Carstop. J'avais relu Camus et T. Mann...
RépondreSupprimerCastorp
SupprimerPardon, la liaison était le chiffre. On ne se rappelle jamais du titre de Butor parce que c’est un nombre du genre « 2500 litres d’eau à la seconde » sensé symboliser le Niagara…et un livre passablement indigeste.
RépondreSupprimerVous et vos nombres !
SupprimerJe ne connais pas ce livre.
Je me suis plutôt intéressée à son rapport avec l'art et les artistes. Et là c'est passionnant.
Dans Brassée d’ Avril , il se révèle un bon poète. (Par accident, je dois avoir l’exemplaire de Lambrichs!)
RépondreSupprimerJ'aime beaucoup ce recueil. Je l'ai, édité par les éditions de la différence - collection. la fêlure - avec trois illustrations de Vieira da Silva (1982)
SupprimerUn ours qui rêve pour vous.
"(...) De ma fenêtre je vois l'ours rêver que tout son sang est devenu miel, tout son corps essaim d'abeilles, et qu'il navigue entre banquise et nuages, entre geysers et déserts, entre fumets et baumes, invulnérable comme une vapeur qui se faufile dans les cuisines des humains, dans les orgues de leurs églises, et qu'il butine toutes les fleurs de leurs regards sans leur faire le moindre mal. C'est lui l'orage des baisers.(...) "
C'est le dernier texte, superbe, "chromologies" dédié à Jacques Hérold
Il s'agit de "Brassée d'avril" de Michel Butor.
SupprimerDes textes gorgés de sève.
Oui, je vous l’ai dit plus haut, dans l’exemplaire de Lambrichs
RépondreSupprimerOui, j'ai lu. Mon commentaire prolongeait le vôtre!
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