Ursula
K. Le Guin - Lavinia - Neptune
Traduit dans l’Hexagone voici quinze ans, Lavinia
reste un des plus beaux romans d’Ursula K. Le Guin. Il ne s’appuie pas sur
l’ethnologie d’un peuple extraterrestre, ni ne s’aventure en terre de fantasy
comme précédemment. L’autrice proposait par la voix de la femme d’Enée une
relecture des six derniers Chants de l’Eneide de Virgile, épopée
racontant l’histoire des Troyens rescapés de la cité détruite par les troupes
d’Agamemnon et venus échouer dans le
Latium antique. Elle prolongeait le poème virgilien en narrant la fin de
l’existence du fils d’Aphrodite ainsi que la sienne.
Virgile n’avait consacré que quelques lignes à Lavinia.
Fille du roi Latinius mais aussi personnage à peine esquissé, elle exprime au
début du récit, auprès du Poète, son désir de prendre parole, d’évoquer les
beautés de sa terre natale, sa destinée, sous le sceau d’une double éternité,
celle du royaume des ombres et celle de la poésie. Elle définit ainsi sa
singularité : « Comme Hélène de Sparte, j’ai causé une guerre. La
sienne ce fut en se laissant prendre par les hommes qui la voulaient ; la
mienne en refusant d’être prise, en choisissant mon homme et mon destin.
L’homme était illustre, le destin obscur : un bon équilibre. »
A l’image de la Pénélope de l’Odyssée, Lavinia subit l’assaut (courtois cependant)
de prétendants désireux de nouer alliance maritalement avec le royaume du roi
Latinius. La région est un conglomérat de peuples antagonistes, Latins,
Etrusques, Rutules, Volsques à qui le roi, par de patients
accommodements, a su imposer une paix précaire. Un ballet diplomatique prénuptial
s’ensuit auquel la jeune fille ne veut pas souscrire. Dans le bois sacré
d’Albuena, l’ombre de Virgile lui a prédit que son époux viendrait d’au-delà
des mers. D'ailleurs l’existence dans la demeure paternelle, les bois et les prés, les
travaux des jours, les rituels sacrificiels aux Dieux, aux Lares et aux Pénates
la comblent amplement.
Outre un regard féminin sur l’Histoire, se dessine ainsi une
thématique chère à Ursula K. Le Guin, celle de la fiction-panier – « la
maison étant une autre sorte de poche ou de sac, un contenant pour des gens »
pour citer un passage de son célèbre essai. Lavinia célèbre la beauté
d’un monde menacé par l’irruption des présages et les lances et les épées des
hommes. C’est d’ailleurs ce qu’il advient avec l’arrivée d’Enée et
l’affrontement avec le roi des Rutules. Le roi soutient le choix de sa fille
édicté par les oracles. Mais son épouse Amata reine du Latium, partisane de Turnus
s’oppose à cette union.
L’héroïne de Le Guin n’est pas une femme en rupture avec son
époque. Elle s’y inscrit pleinement, sacrifiant aux coutumes, aux rituels tout
en imposant ses propres choix et quelques valeurs auxquelles nous souscrivons
toujours. Comment survit-elle aux tragédies de son existence ? En reposant
ce très beau livre fortement documenté sur l’Antiquité italienne, - qui s’apparente
à une Eneide mâtinée de Bucoliques -, écoutons cette formulation
de l’apaisement : « Je pense que si, ayant perdu un grand bonheur,
on cherche à le rappeler, on ne trouve que le chagrin. Mais si on n’essaye pas
de s’attarder sur ce bonheur, on s’aperçoit parfois que lui s’attarde dans
notre cœur et notre corps, silencieux mais apaisant. »

Ah chic ! Des retrouvailles avec Ursula K. Le Guin !
RépondreSupprimerMais il est magnifique ce billet et donne bien envie de connaître ce livre !
RépondreSupprimer*merci* SV
RépondreSupprimer"Je pense que si, ayant perdu un grand bonheur, on cherche à le rappeler, on ne trouve que le chagrin. Mais si on n’essaye pas de s’attarder sur ce bonheur, on s’aperçoit parfois que lui s’attarde dans notre cœur et notre corps, silencieux mais apaisant".
RépondreSupprimerOui, on en sort apaisée. Parce que cette chute est belle et profonde.
(nb : aux rituels ; mâtinée ; l'Antiquité italienne, etc.)
J'ai hâte de lire ce passage dans le livre...
Supprimermerci pour les corrections jjj SV
RépondreSupprimerDe rien SV. J'avais oublié de signer. Pourriez-vous faire disparaitre du message au moins mes suggestions de correction à la dernière ligne qui font tache sur votre commentarium (parfois je ne peux m'empêcher cette manie). Va bin me falloir découvrir cette autrice depuis le temps que je la vois épinglée chez vous, et pour la première fois, c'était dans un bouquin de Bruno Latour qui semblait l'estimer... Que me conseilleriez vous pour une 1st excursion ? Ce "Lavinia" ? Vous dites que c'est "l'un des plus beaux" ? BJàv, à CP et à MC.
RépondreSupprimerOh, bonjour, JJJ. Joie de vous lire. Tapez le nom de Ursula Le Guin dans le moteur de recherche, en haut à droite. Vous trouverez des pistes de lecture. Belle journée à vous.
RépondreSupprimerÀ 15h sur France Culture Une émission sue Ursula Le Guin (Le souffle de la pensée)
RépondreSupprimerJustement, à propos de la fiction panier. On l'entend et c'est très émouvant...
Supprimerhttps://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-souffle-de-la-pensee/la-linguiste-aurore-vincenti-sur-la-theorie-de-la-fiction-panier-d-ursula-k-le-guin-6738389
SupprimerSoleil vert le dit d'une autre façon. J'aime beaucoup son regard sur cette histoire. Il dénoue pour nous l'histoire mythique de cette jeune femme qui se morfond dans une existence bâclée par le poète. Il préférait le destin d'Hélène de Troie. Un peu de rancœur, de jalousie?
RépondreSupprimerCes personnages ne sont donc jamais tranquilles, même les livres refermés !
Ne jamais dormir dans une bibliothèque !
Dans le billet de SV, une note amusée : Ursula Le Guin "pose un regard féminin sur l'histoire."
SupprimerC'est intéressant de penser à la mort d'un personnage de roman. Il se dissout si plus personne ne lit le roman où si les lecteurs l'ont oublié. Mais est-ce différent pour un être vivant ? Dans les deux options, seule la mémoire rattache à la vie celui qui est mort, qu'elle soit volontaire ou involontaire...
RépondreSupprimerCes réécritures d'œuvres du passé par un écrivain du vingtième siècle me font songer à Borges. Dans une de ses nouvelles, il crée un certain Pierre Ménard qui a fort à faire avec don Quichotte !
RépondreSupprimerBelle chronique. Voir aussi dans les archives du Cafard cosmique,en lien, la chronique de Nebal.
RépondreSupprimerJe viens de lire cette chronique complète sur internet, c'est d'une belle clarté.
SupprimerJe me demande quel saut périlleux va faire Ursula Le Guin pour mener Lavinia au bout de son destin sans trahir Virgile. Elle n'est qu'une création littéraire enserrée dans cette fiction de 300 pages. Elle lui donne tant de sentiments, de paroles, d'actes ignorés de Virgile, plausibles, pas en contradiction avec les six derniers chants de l'Eneide, de l'histoire de cette lointaine Italie.
RépondreSupprimerEnée, son amour, mort.
Son beau-fils jaloux et peu attiré par les femmes. La forêt, son refuge. Les guerres qui ne cessent. Mais qu'elle femme ! Fidèle, courageuse, ingénieuse.
Cest un livre sans dieux. Ouf ! Juste des hommes, des femmes, le pouvoir. Le peuple très présent. Des personnalités chaleureuses. Un enfant qui devient un enjeu...
Et le lecteur entre deux écritures comme une vigie.
La puissance de la lecture aiguisée par cet entre-deux.
Très beau livre qui prend peu à peu de l'ampleur.
Je vous quitte pour regarder la capsule Crew Dragon s'amarrer à la Station spatiale internationale. Un beau vaisseau blanc dans le noir total de l'espace. C'est émouvant. Claudie Haigneré commente avec délicatesse revivant son expérience. De la SF en vrai !
RépondreSupprimerMagic Dragon c'est une chanson sortie en 1963 et chantée par le trio de folk Peter, Paul and Mary, basée sur les paroles écrites par un étudiant, Leonard Lipton. C'est devenu Crew Dragon, je ne sais pas pourquoi.
RépondreSupprimerCrew ? L'équipage ?
RépondreSupprimerDragon / véhicule?
Retour à Lavinia d'Ursula Le Guin. Je ressens une certaine monotonie dans le récit qui se déroule sur un ton égal comme une longue confidence. Il me manque d'être surprise...
RépondreSupprimerNon, ce n’est pas étrange. La mort sans rien au bout et la prise de conscience que les Dieux n’y peuvent rien sont caractéristiques du monde Latin. Et là elle rejoint Virgile, lequel, comme disait un romain de l’époque , « n’écrivait pas pour instruire les paysans! » Virgile et combien d’autres.., ce qui le fait rire que je suis peut-être plus moderne qu’eux!
RépondreSupprimerCe qui me fait dire ( variations portablesques!)
RépondreSupprimerMais ce qui reste des hommes et femmes de cette époque n'est qu'un écho de leur passé. Difficile de démêler les mythes de l'histoire.
RépondreSupprimerHomère, Virgile, la guerre de Troie, Hélène, Priam...
Liviana, Didon et Enée, Sparte, navires, sièges, guerres... Grecs épuisés, femmes seules dans les foyers...
Ulysse inspiré par la déesse Athena... Le cheval de Troie... ... Papyrus et plaquettes d'argile gravées, peintures sur les murs, les vases... sculptures, oblets divers.
Être sous la plume Homère et de Virgile. L'Iliade, l'Odyssée. L'Eneide... Et maintenant l'espiègle et talentueuseUrsula Le Guen qui transforme Liviana en passionaria...
Le roman devient vif, plus passionné à partir de la page 200. Dans ses dialogues imaginaires avec Virgile (Belle idée d'Ursula Le Guin) ele connaît la peur de la mort annoncée d'Enée. Qu'a-t-il voulu dire en évoquant ces trois années où il règne sur le Latium ? Annonçait-il sa mort.? Et si c'est le cas, que peut-elle faire pour le protéger ? Ça c'est une formidable idée. Elle cherche dans les chants de l'Eneide le destin d'Enée comme elle le ferait avec un jeu de Tarot.
RépondreSupprimerCette fin de roman est passionnante.
"Le roman devient vif, plus passionné à partir de la page 200"
RépondreSupprimerUne constatation récurrente dans beaucoup de mes lectures : aux deux-tiers l'auteur (trice) accélère. SV
Oui, c'est exactement cela.
SupprimerJ'ai retrouvé dans un roman de Georges Perec, "La vie mode d'emploi", ce passage qui colle bien à nos impressions.
Supprimer"il y a quelque chose de commun entre l'art du puzzle et l'art du go ; seules les pièces rassemblées prendront un caractère lisible, un sens : considérée isolément une pièce dun puzzle ne veut rien dire ; elle est seulement question impossible, défi opaque (...) à la connecter à une de ses voisines, la pièce disparaît, cesse d'exister en tant que pièce (...) Les pièces réunies n'en font plus qu'une. (...)
Ce qui fait la difficulté du puzzle c'est la subtilité de la découpe... "
C'est un peu pareil pour nos romans...
La postface d'Ursula Le Guin est éclairante. Elle exprime son admiration pour Virgile et l'Eneide et évoque son récit comme une traduction. Traduction le mot m'a d'abord étonnée, puis il me renvoie à cette impression de monotonie, de trop de sagesse. C'est peut-être cela. Elle a coulé son écriture dans le moule de l'Eneide, inventant tout en empruntant la voix du poète Virgile.
RépondreSupprimerLe résultat est un livre hybride beau mais ne lui ressemblant pas, pas assez fou, trop historique sauf dans la fin, après la mort d'Enée. Là, une passion l'habite dans cette mère qui fuit avec son enfant dans la forêt pour le protéger de l'autre fils d'Enée. Elle est louve, capable d'instinct et de férocité. Une louve qui a du sens puisque se profile la fondation de Rome...
Curieusement la citation de J. Joubert offerte anonymement sous un billet précédent colle bien à ce rapport littéraire entre Virgile et Le Guin.
RépondreSupprimerLa voilà :
" Au dela du cerveau, il y a quelque chose qui observe le cerveau lui-même. "
Joseph Joubert.
Extrait de la postface d'Ursula Le Guin :
RépondreSupprimer"Cette histoire ne cherche nullement à modifier ou à compléter l'histoire d'Enée. C'est un interprétation meditative évoquée par un personnage mineur de son histoire l'exploration d'un indice. (...)
Qu'Enée de Troie, le neveu de Priam, ait le moindre rapport avec la fondation de Rome est pure légende, en grande partie inventée par Virgile lui-même.
Mais Virgile, comme Dante le savait bien, est un guide fiable. Je l'ai suivi dans un âge du bronze légendaire. Il ne m'a jamais égarée.
Parfois, néanmoins, je me suis sentie perdue. Il connaissait bien le Latium, pas moi. Mais sa géographie semblait boiteuse, voire délibérément trompeuse. (...)
Mais en tant que romancière il me gênait d'ignorer le temps que mettraient mes personnages à aller de Laurentum à l'embouchure du Tibre. (...)
J'étais profondément émue de trouver ces lieux légendaires sur une carte routière. Sur la carte et dans le mythe, ils sont réels. (...)
Mon désir était de suivre Virgile, non de l'ameliorer ou de le critiquer. (...) j'ai détaillé, interprété, complété bien des recoins de son histoire dépouillée et splendide.(...) "
Merci, Soleil vert, de me donner dans cet espace commentaires la liberté d'exprimer mes impressions contradictoires en cours de lecture. J'aime chercher pourquoi c'est écrit, comment c'est écrit, qui écrit, comment évolue l'écriture du livre.
RépondreSupprimerDe votre part une longue patience, pour d'autres un paysage de montagnes russes. Pour moi le doute face à mes certitudes provisoires, mes combats contre la lectrice que je suis. C'est une belle bibliothèque que vous nous offrez et j'aime quand vos visiteurs laissent leurs impressions surtout quand elles ont pour objet la lecture d'un livre.
Elle disait donc tout dans la première page du roman.
RépondreSupprimer"Je suis certaine qu'une femme portant mon nom, Lavinia, à bien existé, mais elle a sans doute été si différente de l'idée que j'ai de moi, ou de l'idée que mon poète a de moi. A ce que j'en sais, c'est mon poète qui m'a rendue réelle. Avant qu'il écrive, j'étais une silhouette perdue dans la brûlé, guère plus qu'un nom dans une généalogie. C'est lui qui m'a donné la vie, qui m'a donné une identité et donc la capacité de me souvenir de ma vie, de mon identité ; et mes souvenirs (...) n'accèdent à l'existence que lorsque je les écris, ou lorsqu'il les a écrits. "
Cest admirable cette torsion entre les deux Lavinia, ce lien extraordinaire entre Virgile et Le Guin.
« Virgile est un bon guide ! …. »
RépondreSupprimerMC
RépondreSupprimerRemarque intéressante, j'ai loupé ça SV
RépondreSupprimerCela dit, il y a de la famille recomposée chez Enee. Ascagne , eu avec sa femme Troyenne, se voit confronté à Didon, qui n’épouse pas son père même s’ils couchent ensemble, volonté divine oblige, puis Lavinia.,,Peut-il sourire et faire cheese dans les trois cas? C’est dur.,, Mc
RépondreSupprimerTrois femmes c’est beaucoup pour un seul homme ! MC
RépondreSupprimerOui, c'est un beau dialogue entre eux deux qui traverse tout le roman. Maintenant, il trouve sa place douvle dans ma moisson : Virgile et Ursula Le Guin.
RépondreSupprimerTrois femmes... Trois époques de cette vie... Deux enfants... Deux descendances.
RépondreSupprimerUrsula Le Guin veille à ce que la dernière ait une vraie vie. Didon est morte désespérée de n'avoir pu le retenir... quant à la première, Troie lui fut funeste. Il faut imaginer cette grande cité en feu et Enée et ses hommes errant sur les mers puis trois années d'un bonheur pas tout à fait sédentaire car les guerres se succédaient... Dans ce coin d'Italie.
Les hommes nés dans ces habitudes de vie étaient-ils à la recherche d'un foyer ?
Jankélévitch a imaginé Ulysse à Ithaque nostalgique de ses aventures sur les mers...
- Au chapitre des curiosités, Franco Rossi après avoir réalisé en 1968 une série télévisée sur l'Odyssée, diffusée à la télévision française et jamais rééditée en VHS ou DVD, en avait concocté trois an plus tard pour l'Eneide. Celle-là n'a jamais été diffusée et en fraçais
RépondreSupprimer- Virgile guide, c'est bien sur de la Divine Comédie de Dante dont il s'agit.
Quel beau souvenir la marche de Dante et de Virgile dans la Divine comédie. Merci.
RépondreSupprimer16 février 2026 à 16:57
RépondreSupprimerattention à ne pas dévoiler ...
Oui, vous avez raison mais je crois que j'ai fini ma promenade dans ce beau livre.
SupprimerVoilà, c'est rectifié.
SupprimerEt Berlioz: » Jam Proximus ardet Ucalegon » reprenant Virgile dans ses Troyens: « O Nuit d’ivresse et d’extase infinie/ Blonde Phoebe , grands astres de sa Cour.. » une pure splendeur , cette partition!
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