mardi 17 mars 2020

Chroniques des années noires


Kim Stanley Robinson -
Chroniques des années noires - Pocket



L’uchronie fut longtemps le parent pauvre de mes lectures. La passion pour les temps futurs, fussent-ils des rêveries littéraires avant toutes révélatrices d’un présent déformé par le miroir de l’imaginaire, l’emporta sur la curiosité de ce qui aurait pu être. Chroniques des années noires de Kim Stanley Robinson compte parmi les poids lourds du genre et pas uniquement en raison des quelques mille pages que compte l’édition Pocket. L’auteur de la trilogie martienne s’y révèle explorateur de Temps autres, de civilisations, de religions, de l’Histoire, tout en appliquant à son récit une forme de multidimensionnalité narrative


La peste noire a ravagé entièrement le monde occidental. Lorsque Bold, soldat de Tamerlan, pénètre dans l’actuelle Hongrie, il découvre des villages morts et des cadavres à n’en plus finir. L’Islam, le Bouddhisme et Confucius ont supplanté la Bible. Les indiens prospèrent sur le continent américain et moghols, sultans, califes et empereurs chinois se disputent le monde. C’est le règne du riz et du sel, pour reprendre le titre original du roman (The years of rice and salt) dont la traduction française évoque malencontreusement le nom d’un livre de Jean Guéhenno sur l’Occupation. L’ouvrage compte dix récits dressant en mosaïque le portrait d’une Terre ou de nouvelles civilisations aux cultures et croyances au fond familières s’affrontent ou coopèrent dans des contextes historiques différents sur une période de 700 ans. Pour donner vie à cet ensemble sans lasser le lecteur, l’auteur multiplie les angles d’approche. Tantôt il embarque le lecteur dans des récits d’exploration comme « Continents océaniques » ou encore « Eveil au vide », qui raconte les déambulations du soldat transfuge de Tamerlan en Afrique et en Chine. Tantôt il s’attarde sur un lieu, telle Samarkand, décrite comme une cité de la science (« L’alchimiste ») ou sur des personnages, à l’instar de « Le haj au cœur » décrivant les relations amicales et compliquées d’un empereur mohgol et d'un mystique soufi.



Dans sa trilogie, Kim Stanley Robinson prolongeait la vie des protagonistes afin de les impliquer dans les diverses étapes de la terraformation de Mars. Il applique ici un procédé presque similaire. Les personnages se réincarnent d’un récit à l’autre. Le « bardo » (Bardo Thödol) décrit par le Livre tibétain des morts comme un lieu transitoire entre la mort et la renaissance est l’occasion pour l’écrivain de réinventer la forme de l’épilogue classique : on se dit au revoir avant d’entamer non sans appréhension une nouvelle existence sous une forme inconnue. Chroniques des années noires apparaît comme un roman multidimensionnel intégrant narrations au sein de réalités multiples et transcendantes, et récits enchâssés au sein du corpus principal. Les historiens et lecteurs attentifs décèleront peut-être des lectures de Fernand Braudel ou de Samuel Huntington. Page 623 de l’édition Pocket un lettré chinois d’obédience musulmane compose un étonnant texte intitulé « La Fortune et les Quatre Grandes Inégalités ». Au terme de cet avatar du « Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes » de JJ Rousseau, l’auteur conclut : « Tant que le nombre de vies pleinement vécues ne sera pas supérieur au nombre des vies gâchées, nous resterons coincés dans une sorte de préhistoire, indigne du grand esprit de l'humanité. L'histoire en tant qu'histoire digne d'être racontée ne commencera que quand le nombre des vies pleinement vécues surpassera celui des vies gâchées. Il est à craindre que bien des générations ne passent avant que l'histoire ne commence. Toutes les inégalités devront prendre fin ; toutes les richesses excédentaires devront être distribuées équitablement. En attendant, nous ne sommes que des espèces de singes balbutiants, et l'humanité telle que nous aimons généralement l'envisager, n'existe pas encore. Pour dire les choses en termes religieux, nous sommes encore dans le bardo attendant de naître. »



Gigantesque uchronie toujours érudite, parfois passionnée, Chroniques des années noires, à travers la symbolique des réincarnations successives, plaide pour une forme de conscience universelle, contournant les barrières religieuses et culturelles.


« Je ne serai bientôt plus qu'une histoire
Mais il en va de même pour vous.
J'espère ne pas me retrouver seul dans le bardo
Mais on ne sait jamais où l’on vivra.
Le passé et l'avenir se confondent,
Ouvrez la fenêtre aux oiseaux prisonniers !
Que reste-t-il alors ? Les histoires auxquelles vous
Ne croyez plus. Vous feriez bien d'y croire.
Ce sont elles qui donnent sens à la vie.
Ce sont elles qui donnent sens à la mort.
Elles donnent sens à ceux qui viennent après nous.
Vous feriez mieux d'y croire. Dans son histoire Rumi a vu tous les mondes, Ils étaient Un, c'était l'Amour, il l'appela et le
connut,
Ni musulman, ni juif, ni hindou, ni bouddhiste,
Rien qu'un ami, un souffle soufflant l'humain
Racontant son histoire de boddhisatva. Le bardo
Attend que nous lui donnions forme. »

2 commentaires:

Unknown a dit…

Bonjour très bon article.
En ce qui concerne le titre français c'est aussi celui d'un recueil d'articles rances d'un journaliste fan de l'OAS, André Figueras.
Je l'ai découvert à mes dépens en commandant des livres de SF chez momox quand le confinement menaçait. J'ai vu seulement le titre sans prendre garde à l'auteur et une fois de plus Robinson méchappe.
Bonne journée
Anne

Soleilvert a dit…

Incroyable.
Il y a même un ouvrage homonyme de Paul Cèze chez Rakuten.
Essayez avec le libraire Scylla.
Merci de m'avoir lu.