mercredi 1 novembre 2017

Futurs violents


PREAMBULE



Rédigé en 2005 pour le site du Cafard cosmique, cet article (1) se référait à une thématique assez marginale en littérature de science-fiction si on la compare à une autre forme traditionnelle de violence, la guerre. Cependant depuis l’attentat du 11 Septembre 2001, le terrorisme, sous des alibis religieux, n’a cessé de prendre de l’ampleur, atteignant un seuil paroxystique lors des événements de Paris et de Nice, modifiant à jamais notre modus vivendi.

J’ai conservé, moyennant quelques allégements et clarifications, la forme initiale du texte, à savoir un inventaire, n’ayant ni le goût ni la volonté d’explorer les ressorts de cette horreur contemporaine. A l’image des derniers ouvrages de DON DELILLO, qui n’est pas un auteur de science-fiction mais qui explore l’abime, je reste en état de sidération et de compassion pour les victimes.



INTRODUCTION



Attentats de New-York, de Madrid, Paris... les terrorismes refont surface. Quelle lecture la science-fiction donne-t-elle de ces phénomènes violents, dans des ouvrages décrivant un futur extrêmement proche ? L'on prend ici conscience du fait que l’acte terroriste, défini d’abord et avant tout par la menace d’un petit nombre [individu, ou petit groupe] vis à vis d’un grand nombre [pays, entreprises…] a pris ses racines dans des combats politiques avant de devenir, avec le XXIème siècle, un acte qui sous couvert de religion n’a d’autre valeur que l’acte lui-même.

 [DEFINITION : Terrorisme : nom masculin ; usage ou menace d'usage de différents actes de violence [sabotages, prise d'otages, attentats, etc.] contre des personnes ou des biens, pour contraindre ou intimider un gouvernement ou une entreprise, dans le but d'atteindre des objectifs politiques, religieux ou idéologiques.]





 TERRORISME, L'ARME DES DESESPERES



1- BIO-TERRORISME

20 mars 1995, Tokyo. A 8H20 du matin, alors que les Tokyoïtes se rendent à leur travail, du gaz sarin est propagé sur trois lignes de métro qui se croisent à la station Kasumigaseki. Bilan : 10 morts, plus de 4700 intoxiqués. On arrêtera plus tard les 5 membres de la secte Aum Shinrikyo, "la nouvelle église de la vérité suprême"...

Le bio-terrorisme frappait la capitale japonaise en 1995. Quinze ans plus tôt, en 1982, Frank HERBERT en avait fait le coeur d’un livre terrifiant, La mort blanche. Le personnage central est un biologiste américain de souche irlandaise, qui perd sa femme et ses deux enfants dans un attentat perpétré par une branche de l’IRA à Dublin. Il va se venger en disséminant un virus qui ne tue que la population féminine... mais qui par conséquent met en péril l’Humanité toute entière.

Le livre lui-même est d’abord conçu comme une enquête policière avec une course poursuite technologique entre le concepteur du virus et les équipes internationales chargées d’annihiler son action. Puis il bascule au travers de la pérégrination de quelques personnages (un prêtre, un enfant, un terroriste et O’Neill le Fou) dans une exploration de l’âme irlandaise. Ce que traduit bien HERBERT, c’est le désespoir d’un individu, et même d’un peuple comme source du terrorisme. Le désespoir absolu conduit à l’indifférence et l’indifférence conduit à la « tyrannie », pour reprendre l’expression de l’auteur.

L’attaque au Sarin en 1995, puis les attaques à l’anthrax, la maladie du charbon, ont donné une réalité à l’attentat biologique. Le mode de propagation qu’avait imaginé HERBERT, à savoir l’envoi d’enveloppes contenant quelques grammes de poudre empoisonnées, est justement celui choisit par les islamistes qui envoyèrent aux parlementaires américains en 2001 et 2002 des plis recélant de l’anthrax, causant plusieurs décès.



2 - CYBER-TERRORISME

Du cyberactivisme au cyber-terrorisme, il n’y a qu’un pas. En quelques mots : via la figure du hacker le cyberspace n’est pas seulement un espace de consommation, mais aussi un espace de liberté revendiqué, un contre-pouvoir. Le Net est à la fois un média classique, comme la télévision mais aussi un outil d’échange et d’expression difficilement contrôlable via le notamment le peer to peer.

Sur ces thèmes de la lutte contre un pouvoir oppresseur citons Les Mailles du réseau de Bruce STERLING et surtout un livre culte,  Sur l’onde de choc  [1975] de John BRUNNER

L’intrigue : en 2010, L’Amérique du Nord est recouverte d’un vaste réseau informatique. Ce réseau, accessible par téléphone ou ordinateur, contient toutes les données relatives aux individus. Parallèlement un vaste système de surveillance alimente de façon permanente ce réseau.

Loin du village planétaire de Mac-Luhan, BRUNNER décrit une société amorale dominée par l’information et le spectacle. Ainsi les jeux « delphiques », où des paris sont pris sur la véracité d’une info. Ou encore la religion : les propos tenus par les croyants dans les confessionnaux sont télévisés.

Dans cette société l’accès aux données dépend de codes d’accès. Un code de haut niveau permet par exemple de changer d’identité et d’acquérir du pouvoir. Informaticien de génie, le héros de l’histoire Nick Haflinger intègre une université d’Etat à Randemont puis une entreprise la « Ground to Space ». Il y découvre l’utilisation sans éthique de la science, de l’information et le Mal. Il entreprend alors de détruire le réseau afin de libérer l’information et par là même l’Humanité, en fabriquant une « couleuvre » gigantesque. BRUNNER invente carrément l’ancêtre du virus et du ver informatiques.

Cet ouvrage, dédié à A. TOOFLER auteur du Choc du futur, se situe dans le droit fil des préoccupations de l’époque sur les conséquences sociologiques, culturelles et organisationnelles de l’informatisation des sociétés (les travaux de NORA et Alain MINC en France par exemple). Cet ouvrage pose le problème de la rétention et de la manipulation de l’information par des entités ou Etats sans scrupule

« Nous savons, nous ressentons au plus profond de nous, qu’il y a continuellement des gens qui prennent des décisions qui risquent de porter atteinte à nos rêves, nos ambitions ou nos relations avec les autres. Mais ces décisions ils ont intérêt à les garder secrètes car c’est pour eux le meilleur moyen de garder leur emprise sur les gens qu’ils commandent ».

Les polars cyberpunk de William GIBSON et de Bruce STERLING, comme Neuromancien ou Les mailles du réseau, pour ne mentionner que les plus connus, ont donné aux hackers un rôle plus ambigu. A l’image de la réalité actuelle, le hacker peut basculer du côté obscur, se transformer en ce que l’on appelle parfois un crasher, et détruire par révolte [façon délinquance sur la Toile] les sites personnels aussi bien que les fichiers internes de la CIA.

Il semble acté que les nébuleuses terroristes du XXIème siècle utilisent le web comme un outil de propagande certes mais aussi d’action, via le piratage.



3 - TERRORISME POUR DE RIRE

Le terrorisme, ça existe, et ce n’est pas drôle. Mais les auteurs de SF s’intéressent assez peu aux choses telles qu’elles sont. Roland WAGNER, par exemple, a inventé l’attentat-indolore : dans « La saison de la sorcière » on pourrait croire que les nouveaux terroristes et les nouveaux philosophes partagent un amour commun, celui de la tarte à la crème. Citons Olivier Pezigot, auteur d’un gouleyant dossier consacré à l’humour dans la SF le mois dernier : « Nous devons faire face à un nouveau terrorisme : Big Ben fond, le château autrichien de Schönbrunn se transforme en château de sucre, et, cerise sur le gâteau, un ptérodactyle a arraché la Tour Eiffel de son socle pour la balancer avec un grand plouf dans l’océan.

Ne pouvant laisser leur allié dans la panade, les U$A ont été obligé d’envahir puis d’occuper la France, pour nous sauver des griffes de ces vilains terroristes. Un gouvernement musclé a été mis en place, les soldats US patrouillent dans nos rues, l’ordre est censé régner. »

Dans le même ordre d’idée, les Martiens de Fredric BROWN (Martiens Go Home) apparaissent comme de joyeux dynamiteros [même s’ils sont extrêmement nombreux]



SOCIETES VIOLENTES

L’idée que le terrorisme puisse être associée au consumérisme peut surprendre. Elle a été explorée entre autres par BALLARD et SPINRAD



1 - CITOYENS TERRORISTES

A ces questions J.G. BALLARD donne une réponse dans Millenium People qui évoque la révolte tragi-comique des classes moyennes d’un quartier cossu d’une marina à Chelsea. Un psychologue, affligé par la mort de sa première femme dans un attentat à l’aéroport d’Heathrow, infiltre un groupe d’activistes avec l’espoir d’y retrouver le meurtrier de celle-ci.

Les manifestations ou attentats auxquels le psychologue participe, prennent pour cible des institutions, des vidéoclubs, des cinémathèques, la BBC... tout ce qui se rapporte à un comportement social de consommation.

BALLARD en traque les codes, dans les zones vides de signification [aéroports, centres commerciaux, autoroutes] où s’implantent les nouveaux programmes immobiliers destinés aux « esclaves salariés », dans le comportement absurde de Sally qui, victime d’un accident de circulation, s’obstine après son rétablissement à se déplacer dans un fauteuil roulant... tout en multipliant les aventures sexuelles !

« Pour la première fois dans l’histoire humaine, un ennui féroce régnait sur le monde, scandé par des actes de violence dénués de sens ».

Tout en maniant une ironie féroce, BALLARD transforme en terroriste les consommateurs moyens désespérés par l’ennui et le confort. Des citoyens qui n’en peuvent plus des voyages organisés, des places de stationnement trop chères, de l’uniformité de la culture audiovisuelle et des expositions canines.

Pour BALLARD, en s’obstinant à transformer les êtres humains en purs objets et en leur imposant des comportements rituels consuméristes, les sociétés contemporaines fabriquent des individus violents dont la réaction ne saurait finalement surprendre...

« Les choses que tu possèdes finissent par te posséder »

Ce discours anticonsumériste se retrouve dans les propos de Tyler, un des héros de Fight Club. Le livre culte de Chuck PALAHNIUK pousse la réflexion de BALLARD à son terme. En effet c’est de violence gratuite et d’autodestruction dont il s’agit ici. Peu importe que vous passiez votre vie dans un local à photocopieuse si vous massacrez vos adversaires dans le Fight Club du quartier. Détruire c’est exister.



2 - TERRORISTE ENTRE DEUX PAGES DE PUB



Dans le livre de Norman SPINRAD, En direct, Les Brigades Vertes investissent une petite station de TV locale pour s’opposer [non sans raison] à un projet de construction de centrales nucléaires de dessalement d’eau de mer au large de la Californie, dans une région sismique. Avec l’aide musclée d’un technicien passablement irradié lors d’une expérience pilote, ils réussissent à convaincre les électeurs de repousser le projet.

Puis, forts de leur succès, ils demandent au gouvernement américain d’imposer au gouvernement Brésilien l’arrêt du déboisement de l’Amazonie, et s’attaquent à la circulation automobile.

L’intérêt de cet ouvrage, malgré quelques longueurs est de montrer que les Brigades Vertes passent insensiblement d’une action directe à une action en direct. Inconsciemment et de pair avec les journalistes, la pertinence du propos des terroristes au cours des diverses émissions télévisées disparaît au profit de la mise en place d’une fine balance comptable entre les prévisions de profits publicitaires issues des sondages express et les pertes escomptées résultant des inévitables procès occasionnés.

Otages, terroristes, CIA, et même Maison Blanche, tout le monde au final se trouve englué dans la toile d’araignée de l’Image. Presque 10 ans après, on retrouve, amplifiée à l’horreur dans les snuff movies, cette idée que le terrorisme est la forme ultime du consumérisme (nous retrouverons ce thème chez BALLARD). Ainsi la mort filmée de Daniel Pearl n’est pas un acte religieux, au sens ou peut l’être un sacrifice divinatoire, mais une abomination médiatique.



LE TERRORISME SANS FIN



Dans le roman de Christopher PRIEST, Les Extrêmes, Teresa Simmons, agent du FBI, est experte dans l’affrontement de situations extrêmes [Expériences Extrêmes]. C’est au cours d’une intervention semblable que son mari Andy, également agent du FBI est tué.

Ils ont pourtant subi subissent une formation spécifique dans un simulateur. Plongés dans des univers virtuels très « réalistes » ils affrontent divers scénarii mettant en présence tueurs et victimes.

Térésa, mue par un long travail de deuil se rend dans la petite ville anglaise de Bulverton où s’est déroulé un massacre semblable à celui qui a occasionné la mort de son époux, dans l’espoir d’y trouver une explication. Elle apprend d’une part que les simulateurs sont commercialisés dans le secteur privé et d’autre part que l’auteur du massacre de Bulverton, s’était branché sur l’un d’entre eux avant la tuerie.

PRIEST formule l’idée que nos rêves où nos souvenirs non seulement ne nous appartiennent pas mais que les plus terrifiants sont l’objet d’un enjeu économique, le dernier marché en quelque sorte, quitte à transformer les utilisateurs de ces machines en tueurs fous.

Conséquence de la substitution du virtuel au réel, surgit alors la figure pathologique du « corps morcelé », chère aux psychanalystes, sur laquelle se superpose très exactement la représentation des corps et des esprits déchiquetés des victimes des attentats, victimes surtout de sociétés violentes et sans identités.



Suivant d’autres pistes que le virtuel, DON DELILLO dans ses ouvrages récents, L’homme qui tombe et Zéro K explore le concept de désincarnation (il est vrai déjà abordé dans Body Art ou Cosmopolis)

 Le premier s’inscrit au cœur des événements du 11 Septembre 2001, sujet également abordé par le regretté Lucius Sheppard dans la nouvelle « La présence »

Keith Neudecker travaille dans la tour sud du World Trad Center lorsque l’avion percute le gratte-ciel. Couvert d’un sang qui n’est pas le sien, on l’évacue dans un Centre de soin.

Neudecker se réfugie ensuite chez son ex-femme. Dans ses bagages, une mallette qui ne lui appartient pas, dont il s’est emparé par pur réflexe. La recherche du propriétaire de cette mallette, une autre rescapée de l’effondrement des tours, constitue l’une des vaines tentatives de catharsis de Keith. Les fils renoués avec sa femme, les parties de poker, rien n’y fait, à l’image des ateliers d’écriture que celle-ci anime pour des malades d’Alzheimer.


Il se sent disparaître : « Puis il vit une chemise descendre du ciel. Il marchait et la voyait tomber, agitant les bras comme rien en ce monde. » Il se souvient des propos du médecin qui en retirant des éclats de verre fichés dans sa peau, évoquait les shrapnels organiques que laissent les attentats suicides chez les survivants proches des lieux des explosions, comme des morceaux de chair étrangère poussant dans leur corps.


Etrange pied de nez à la transsubstantiation [l’auteur emploie ce mot] que l’on pourrait formuler ainsi : « ceci n’est pas mon sang, ceci n’est pas ma chair » et que DON DELILLO résume brutalement ; « Dieu est la voix qui dit, je ne suis pas là »



Dissolution du monde, dissolution des esprits, l’écrivain atteint avec Zéro K, une espèce de point de non-retour. Le narrateur Jeffrey est convoqué par son père, un riche homme d’affaire pour assister à la mort de sa belle-mère, en fait la deuxième épouse de Ross. Atteinte d’une grave maladie, elle choisit l’hibernation. Le site financé par le milliardaire, situé en Asie Centrale, sert également de centre de recherche pour l’élaboration d’une société future.

Etrange lieu où l’on devance l’appel de la mort pour tenter de lui échapper. Dans les couloirs sinistres de cette morgue qui ne dit pas son nom, surgissent des images d’attentats. Peu de dialogues, les personnages délivrent des monologues sans réponses. La prose elle-même de DELILLO atteint un degré d’absence, de désincarnation, terrifiant. C’est peut-être Point Oméga, un autre ouvrage de l’auteur d’Outremonde, qui donne la clef. Nous sommes déjà morts et ne restent que des écrans sans spectateur où défilent les souvenirs du monde ancien.





(1)   SF et terrorisme

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