jeudi 31 janvier 2013

L’Homme augmenté et l’Homme diminué




Ouvrons Isolation, un roman de Greg Egan (1). Dans les années 2060, le détective Nick Stavrianos recherche une pensionnaire disparue d’un hôpital psychiatrique. Pour l’aider dans son enquête, il dispose d’un certain nombre de « mods » c'est-à-dire de logiciels, de systèmes experts, d’outils d’aide à la décision implantés dans son cerveau. Maitre Chiffre (Neurocomm, 5999$) fonctionne comme un smartphone et délivre une image mentale et sonore. Plus perfectionné Standard de nuit (Axon, 17999 $) active directement les circuits neuronaux responsables des processus d’apprentissage : l’utilisateur mémorise instantanément le contenu d’un dossier. D’autre mods interviennent dans l’accélération, le dopage du métabolisme. P2 améliore le traitement des données sensorielles, P4 décuple les réflexes physiques, P5 optimise le jugement etc. …
Voici réalisée la prophétie de Jean-Michel Truong : « Les ordinateurs étaient à l’origine des machines très grossières et distantes, dans des pièces climatisées ou travaillaient des techniciens en blouse blanche. Ils sont ensuite arrivés sur nos bureaux, puis sous nos bras et maintenant dans nos poches. Bientôt nous n’hésiterons pas à les mettre dans notre corps ou notre cerveau" (2).
Nick Stavrianos appartient à une nouvelle humanité l’homme augmenté, un être qu’une société technologiquement avancée transforme en ce que l’on appellera provisoirement un surhomme. La littérature de science fiction a popularisé cette figure dans certains romans de A. E Van Vogt (Le monde des non A), dans le cycle de la Culture de I. M Banks (3) et bien entendu le courant cyberpunk à travers ses épigones, William Gibson et Bruce Sterling (La schismatrice).
Avant de constituer un terreau  pour l’imposante littérature théorique et souvent absconse élaborée par les promoteurs du posthumanisme, le cyberpunk fut d’ abord une contre-culture, un mouvement de libération (4). Neuromancien propose une terre creuse, un paradis artificiel, un nouvel horizon. A l’inverse, quinze ans plus tard, Matrix pervertit le concept de matrice imaginée par Gibson. Le film s’inscrit dans le droit fil des fictions paranoïaques de Dick.

Quelques super héros des comics Marvel ne dépareraient pas dans cet inventaire. Victimes d’un accident de laboratoire Hulk et Spiderman sont les produits d’une société technologique inconséquente. Sans oublier la figure d’Astro boy redessinée sous les traits d’un petit garçon par Naoki Urasawa (Pluto), lointaine résurgence d’une légende de la littérature enfantine, exemple même d’ une transsubstantiation réussie, Pinocchio.

L’homme augmenté, une aliénation ? Que penseraient les humanoïdes immortels, hédonistes de la Culture, raffolant des transformations physiques, des débats qui agitent la société française sur la GPA ou la PMA ?
L’uploading réalise la transgression suprême, le dépassement de la nature humaine, en même temps que le désir ultime : l’immortalité. Il s’agit de cartographier et sauvegarder un esprit. Une pratique généralisée au sein de la civilisation de la Culture spécialement chez les agents de Circonstances Spéciales, la « branche armée » de Contact. Exit l’affrontement millénaire entre l’âme et le corps !



Rouvrons Isolation. Page 74, notre détective est victime d’un attentat. Lors de l’explosion, les mods P1 à P6 se déclenchent et lui sauvent la vie. Mais pas celle de sa compagne Karen. « Je savais que Karen était morte. Pas blessée, pas en danger. Sans rien pour la protéger de la détonation, elle devait être morte sur le coup.
J’ y ai longuement repensé depuis, et j’arrive à la même conclusion : une personne ordinaire, dans la même situation, serait revenue en courant, aurait risqué sa vie; sous le choc, désemparée et incrédule, elle aurait fait ce qu’on imagine de plus dangereux et de plus futile.
Mais le boy scout zombie savait qu’il ne pourrait rien faire, donc il s’est simplement retourné, et s’est éloigné. »
Nick Stavrianos est t’il toujours humain ? (5)

Dans son dernier ouvrage, l’Homme simplifié Jean-Michel Besnier dénonce les apprentis sorciers promoteurs des noces annoncées de l’esprit et de la machine. Au rebours de la science-fiction qui semble parfois avoir oublier les leçons de Frankenstein, il dresse le portrait d’un homme du futur diminué. Le syndrome de la touche étoile - sous-titre du livre - retrace la recherche impossible d’un interlocuteur dans un centre d’appel et le dialogue formaté et imposé d’un utilisateur avec un clavier téléphonique. Le processus de taylorisation du travail engagé au début du XXe siècle atteint dans le nouveau millénaire l’espace privé après avoir envahi les usines et les bureaux. L’homme moderne doit se soumettre aux processus technologiques et au langage machine.
A la fin du XXe siècle le lecteur des Robots d ‘Isaac Asimov pouvait raisonnablement estimer que l’auteur américain avait fait fausse route. A l’exception d’une domotique balbutiante et de quelques spécimens, la robotique avait surtout envahi les usines. Mais force est de constater que nous sommes devenus ces fameux robots communiquant via un langage appauvri, le SMS, dont JM Besnier établit la parenté avec la novlangue de 1984. Au-delà de l’atteinte à l’espace privé, l’auteur dénonce un appauvrissement de l’espace subjectif. L’homme contemporain est obligatoirement extraverti et connecté. Un peu comme la coquille vide et bavarde décrite par I M Banks dans la nouvelle « Descente » (6).

Michel Serres, lors d’une conférence donnée à l’école Polytechnique en décembre 2005, souligne également ce transfert fonctionnel du subjectif vers le monde des objets mais en tire des conclusions différentes. L’histoire de la technologie doit se lire comme l’histoire de la perte progressive de fonctions du corps et de l’esprit au profit d’outils. Sommes nous moins humains parce que, au fil des inventions successives de l’écriture, de l’imprimerie et de l’ordinateur nous sollicitons de moins en moins notre mémoire ? Montaigne répondait préférer une tête bien faite à une tête bien pleine.
Selon le conférencier, l’homme semble s’acheminer vers un transfert de ses facultés cognitives vers des machines intelligentes. Mais, et c’est la différence avec les thèses de JM Besnier, ces machines ne remplaceront pas l’homme. Elles agiront comme des sous-traitants. Paradoxalement, l'externalisation du vivant nous condamne à l'intelligence.

A la fin de son exposé Michel Serres compare le couple homme-ordinateur avec celui que formait l’évêque de Saint Denis et sa tête décapitée. Avec l’avènement récent du cloud computing, on peut dire que l’homme futur aura la tête dans les nuages.

Soleil vert




(1) Greg Egan Isolation Denoël Lune.
(2) Jean –Michel Truong Totalement inhumaine cité par Jean-Michel Besnier dans Demain les posthumains
(3) Le Cycle de la Culture comprend 9 titres dans la collection Ailleurs & Demain
(4) Voir aussi le rôle considérable joué par Timothy Leary dans cette genèse : Remy Sussan Les utopies posthumaines
(5) Le regard de Ken Liu (Belial') fournit un contre exemple éclairant. Dans l'affrontement final l’héroïne Ruth affronte sans l' aide de ses mods (de ses extensions) Le Surveillant. Ses émotions retrouvées participent à sa victoire finale
(6) In L’essence de l’Art Le Bélial

5 commentaires:

colinlaney a dit…

J'avais déjà lu des articles à propos de "l’Homme simplifié" mais jamais rien qui fasse le lien avec des références en littérature de SF. Ce post tombe à pic pour éclairer ma lanterne. Merci SV :)

Anonyme a dit…

Salut et merci !
L'une rêve, l'autre pas avait été cité aussi lors d'un colloque, mais cet ouvrage, qui prone la réconciliation, ne nous éclaire pas sur la psychologie des surhommes (ou surfemmes) du futur.
SV

A.C. de Haenne a dit…

Bon, je reviendrai lire cet article plus tard, quand j'aurai fini de lire "Isolation" (oui, j'ai peur de me faire spoiler, ou divulgacher).

A.C.

A.C. de Haenne a dit…

Me revoilà pour dire à quel point cet article est éclairant. En fait, j'aurais pu le lire durant ma lecture d'Isolation...

A.C.

Soleilvert a dit…

Merci !